Comment s’est passé votre troisième collaboration avec Nicolas Boukhrief ?
Il y a beaucoup de metteurs en scène qui te font des promesses et puis ça s’évapore… Mais lui est quelqu’un de très fidèle. Quand il m’a dit qu’il me verrait bien en méchant dans son prochain film, je savais qu’il ne lâcherait pas l’affaire. Quelques mois après la sortie de Cortex, il m’appelait pour me dire qu’il voulait faire un polar avec une « drogue fluo ». Puis, de fil en aiguille, il m’a proposé le rôle du « bad guy ». Et c’est la première fois de ma vie, à la lecture d’un scénario, que je me suis dit qu’il n’y avait pas une seule phrase à changer sur mon rôle. Je sentais vraiment qu’il l’avait écrit pour moi, avec ma propre musicalité. Donc, comme le travail était déjà simplifié, ça a été assez facile pour moi de rentrer dans la peau du personnage.
Et puis Nicolas est un luxe pour les acteurs. Il achète toujours les idées une fois qu’il t’a installé dans son cadre. Alors que je n’aime généralement pas trop ce mot, j’ai vraiment l’impression de faire partie d’une « famille », avec des personnes qui œuvrent toutes dans le même sens. Dès mes premières prises sur
Gardiens de l’ordre, j’avais l’impression d’être dans une sorte de continuité, de poursuivre une recherche commune avec ce metteur en scène.
Comment vous êtes-vous préparé pour le rôle ?
Nicolas m’avait donné, comme à tous ceux qui jouent les dealers, une reproduction fidèle de mon casier judiciaire qui traçait le parcours de mon personnage dans la délinquance, puis le grand banditisme. Très utile… Puis, de discussion en discussion, on en a fait le vilain petit canard d’une famille de la grande bourgeoisie. Je me suis même inspiré de quelqu’un que j’ai connu, le fils d’un homme du show-biz que je fréquentais à une période de ma vie. Il était assez dingo et parano car il était persuadé qu’il était le fils mal aimé de la famille. Il a donc commencé à faire connerie sur connerie avant de s’isoler de plus en plus dans son monde factice. Comme il n’avait jamais connu de manques, il faisait le mal juste pour le fun et se sortir de son quotidien, de ses angoisses existentielles. Moi qui pensais qu’on devenait voyou par manque d’éducation ou par pauvreté, j’ai découvert que ce n’était pas toujours le cas. Mon personnage a ainsi une certaine éducation qui lui permet de rentrer plus facilement dans le système pour mieux le détourner. J’ai essayé d’en faire un véritable « bandit moderne ».
Le lien que j’ai avec mon personnage c’est que j’aime aussi le monde de la nuit. Ce que je trouve grisant, c’est de me retrouver dans une boîte à trois heures du matin et de me mettre à discuter avec un mec un peu déchiré, en m‘apercevant progressivement que c’est un bandit. Ca m’est arrivé d’en rencontrer. Ils sont, pour la plupart, extrêmement sympathiques et séduisants. A leur façon, ce sont des acteurs. Ils te disent ce que tu as envie d’entendre et s’adaptent très vite à ta personnalité. Je me suis donc inspiré aussi de ces rencontres nocturnes pour mon rôle.
Est-ce un plaisir de jouer un méchant ?
C’est une vraie jouissance car tu t’amuses à jongler avec les gestes et les mimiques qui appartiennent aux codes du genre. Déjà, pour faire plaisir aux spectateurs qui attendent ça de la part d’un méchant. Ainsi, lorsque tu fais un léger regard de travers ou un sourire en biais, tu sais que ce sera perçu comme quelque chose de dangereux. Et c’est tout à fait ludique et plaisant.
Nicolas Boukhrief vous a séparé en deux clans sur le tournage ?
J’ai effectivement rencontré les « méchants » du film trois semaines avant le tournage. Histoire de voir comment on bougeait et réagissait entre nous, comment fonctionnaient les énergies. Nous sommes, en autre, allés déjeuner ensemble dans la brasserie qui sert de décor dans le film. Nous avons aussi pratiqué du karaté ensemble (une méthode déjà utilisée sur Le Convoyeur et Cortex). On avait donc tous un métro d’avance en arrivant sur le plateau. Tout ça nous met « au top » dans notre énergie d’acteur et dans la façon que Nicolas a de préparer le terrain. C’est sa manière à lui d’y croire. Et quand un metteur en scène croit à ce point à son sujet, il vous transmet forcément quelque chose. Vous avez donc envie de lui donner beaucoup.
Nicolas Boukhrief fait-il état de sa cinéphilie sur les tournages ?
Les premiers temps où je le connaissais, il avait une petite forme d’élitisme liée à sa culture cinématographique. Ce dont il s’est débarrassé aujourd’hui. Il a intégré sa passion du cinéma en la mettant au service de ses films. Jusqu’à créer ses propres références et son propre langage. Généralement, je trouve qu’on fait en France un type de polars très formatés. Avec des films qui, même s’ils sont bons, sont un peu faussement sales et faussement crades, très « à la manière de ». Je trouve que
Gardiens de l’ordre est un film plus original, qui se démarque de cette tendance. C’est par exemple un film extrêmement violent alors qu’il y a, en fait, peu de coups de feu.
Comment s’est passé votre relation avec Cécile De France et Fred Testot ?
Il est franchement impossible de ne pas bien s‘entendre avec eux. Il s’est créé entre nous une sorte de complicité et de respect. Avec une envie constante de se surprendre mutuellement, mais tout en restant joueurs et en ne se prenant pas trop au sérieux.
Avez-vous donné des conseils au « bleu » qu’était Fred Testot dans ce type de films ?
Pas spécialement car les soi-disant conseils sur son jeu d’acteur par un comédien plus expérimenté sont souvent très encombrants. Sa manière de travailler n’est pas nécessairement la mienne. Et puis le metteur en scène est là pour le chapeauter et le porter… Le vrai problème, c’est lorsque tu réalises qu’une personne qui démarre n’est pas faite pour ce métier. Mais Fred est un acteur né ! Comme c’est, en plus, quelqu’un d’intelligent et de malin, je me dis qu’il va devenir un grand acteur. D’autant qu’il observe énormément et comprend très vite les choses, il sent parfaitement l’endroit où il est et ce qu’il a à faire. Au début il y a eu une sorte de légère méfiance entre nous car, tout comme moi, c’est quelqu’un d’assez timide. Mais, au final, je n’avais pas l’impression de travailler avec quelqu’un qui avait moins de bouteille que moi. Avec ses maladresses et son manque de savoir-faire par rapport à d’autres comédiens plus aguerris, il a amené une certaine présence qui sert la spontanéité de son personnage. Il a aussi l’atout d’avoir un évident capital de sympathie à l’écran. Et ça, tu ne peux pas le lui enlever. Il a vraiment sa place dans le métier.
Et Cécile De France ?
C’est une des actrices les plus équilibrées que j’ai rencontré dans ma vie ! Elle est totalement en place dans ce qu’elle fait, ce qui ne lui enlève pas pour autant une forme de fragilité et de folie. Elle est respectueuse de tout le monde et ne se met jamais en colère. Elle gère la pression de son rôle avec beaucoup de naturel. Et dès que le mot « action » est lancé, elle est avec toi à 200%. Elle te regarde droit dans les yeux, t’observe et analyse ce que tu fais sans être cérébrale et tout en te renvoyant la balle merveilleusement. Dans la vie, elle est adorable et tranquille, mais dès qu’elle joue elle met la barre très haute. Comme si tout d’un coup, elle te disait : « Maintenant, c’est le taf ! ». On peut dire quelque part que c’est « une patronne ».C’est une vraie star et je comprends pourquoi elle tourne aussi pour Clint Eastwood !