
Je suis né dans une grande famille russe porteuse de valeurs russes assez traditionnelles. Que ce soit du côté maternel comme du côté paternel, mes parents entretenaient la mémoire de leurs aïeux et de la culture dont ils étaient empreints. Il s’agissait d’un mélange typique dans la noblesse russe : combinaison de coutumes russes et de culture occidentale - française et allemande pour l’essentiel. Lorsque j’étais enfant, je passais des heures avec mon grand-père, Piotr Konchalovsky, un peintre admirable dans le droit-fil des traditions de l’élite artistique russe ; il avait fait ses études à Paris aux côtés de Picasso, avait correspondu avec Matisse et était le successeur de Cézanne. Je me souviens encore de l’odeur de térébenthine et de peintures à l’huile de son atelier et me revois disposant les couleurs sur sa palette... La Russie, bien évidemment, ne pouvait pas ne pas influer sur ma perception du monde et sur mon activité, à savoir mon œuvre dès lors que je suis devenu metteur en scène.
Je suis né durant cette époque abominable que furent les répressions staliniennes. C’est mon grand-père qui m’a baptisé, car il n’y avait plus de prêtres dans la paroisse - ils avaient tous été passés par les armes depuis long- temps. Mais j’ai eu de la chance : mon œuvre et moi-même avons mûri alors que le processus de déstalinisation avait déjà commencé et je n’ai pas connu les horreurs de la terreur qu’ont subies mes parents et grands-parents. Lorsque j’ai décidé de monter la rétrospective de mes films, j’ai découvert, à ma grande surprise, que ceux-ci - à l’instar, d’ailleurs, des pièces de théâtre et des opéras que j’ai mis en scène - reflétaient, dans une certaine mesure, le chemin qu’a parcouru la Russie ces trois cents dernières années. Voire plus : cinq cents, peut-être.
L’un des premiers films auquel j’ai pris part, en collaborant avec Andreï Tarkovski, fut Andreï Roublev, film consacré au grand peintre d’icônes russe et à l’époque où la Russie subissait l’invasion des tribus tataro- mongoles. Puis mon engouement non dénué de romantisme pour les XVIIIe et XIXe siècles a trouvé son expression dans mon film
Le Nid Des Gentilshommes d’après le roman de Tourgueniev et dans mes mises en scène à la Scala de Milan de
La dame de pique et d’
Eugène Onéguine, deux opéras écrits par le grand Tchaïkovski d’après Pouchkine. Celle que j’ai faite de l’opéra de Prokofiev d’après «guerre et paix» de Tolstoï, montée tout d’abord au théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg puis au Metropolitan Opera, était, elle, consacrée à la grandiose épopée de l’année 1812. La Russie de la fin du XIXe-début du XXe siècle m’a rattrapé en 1972 lorsque j’ai décidé de porter à l’écran
Oncle Vania de Tchekhov, puis, quinze ans plus tard, lorsque, à l’invitation de Giorgio Strehler, j’ai monté au théâtre de l’odéon, à Paris,
La Mouette avec Juliette Binoche et André Dussollier. J’ai, depuis lors, mis bien des fois en scène
La Mouette au théâtre, mais n’en ai toujours pas percé à jour le secret.
Les années 1960 de la Russie se retrouvent dans mon film
Le Bonheur D'Assia qui fut interdit pendant vingt ans au seul motif que j’y montrais des paysans normaux, sans qu’il y ait un quelconque sous-entendu politique. Puis la comédie musicale, que je qualifierais de propagandiste à la manière d’un étendard,
Romance Des Amoureux, que j’ai tournée en 1972 le fut dans un esprit de socialisme réaliste kitsch. Ce film, consacré à l’époque brejnévienne - c’est-à-dire à l’époque de l’union soviétique et de la militarisation -, remporta un grand succès public. Au final,
Siberiade a reflété toutes les étapes du développement de la Russie au XXe siècle, de la période prérévolutionnaire au bond en avant de l’industrialisation et de la conquête de la Sibérie à la fin des années 1970. La Russie changeait ; je changeais avec elle, tout comme changeait mon rapport à elle. Lorsque Gorbatchev est arrivé au pouvoir et qu’il est devenu possible en Russie de défendre des thèmes auparavant interdits, je suis rentré des Etats-Unis pour y tourner le film auquel je rêvais depuis de longues années sur le projectionniste de Staline - ce fut là ma tentative de penser l’épistémologie du totalitarisme russe
Le Cercle Des Intimes. Puis la Perestroïka est arrivée, le système communiste s’est effondré et la Russie s’est enfoncée dans un chaos certain. Nouvelles représentations des rapports humains, conception de l’argent, de la propriété privée : tout ce qui était totalement incompréhensible et impensable pour notre génération est apparu en Russie.
On peut même dire que, d’une manière très bizarre, sous une forme dénaturée, le paysan russe l’a totalement assimilé. J’ai alors tourné un film que je qualifierais de film portant sur la jalousie russe, si propre au paysan russe. Je suis, aujourd’hui encore, convaincu que la Russie est un pays de paysannerie et j’avais envie de savoir quel était le principal trait de caractère de ce fameux paysan russe : il est envieux. C’est de cette jalousie russe que traite mon film
Riaba Ma Poule que j’ai tourné en 1994.
La guerre en Tchétchénie et la déchéance du régime de Boris Eltsine m’ont amené à penser que la Russie devenait lentement mais sûrement un asile de fous, ce qui m’a conduit à me dire que l’hôpital psychiatrique est peut-être le seul lieu où se retrouvent les personnes les plus saines d’esprit, à savoir les malades mentaux. C’est alors que j’ai tourné
La Maison De Fous. Une élite financière a vu le jour ; l’argent est devenu de plus en plus prédominant et la conscience russe, qui n’était pas préparée à une telle tournure des événements détachée de tout contenu historique, a interprété cette notion de richesse sans aucune éthique.
Le déchaînement propre aux Russes et leur aspiration à la magnificence byzantine sont aujourd’hui bien visibles dans les rues de Moscou parmi les boutiques de mode, les Bentley et autres Rolls Royce qui filent à toute allure, alors même que les usagers du métro passent, indifférents, devant les miséreux et les mendiants qui n’ont rien à envier à ceux d’Asie ou d’Inde. C’est en fait à cette époque que j’ai décidé de faire
Gloss, un film sur l’aberration, la déformation de la conscience russe sous l’effet de cette invraisemblable masse d’argent que se sont soudainement appropriée quelques-uns. La Russie suit un étrange et imprévisible chemin. C’est un fait : personne ne peut prédire l’avenir de ce pays : ni l’occident, ni les Russes eux-mêmes. Néanmoins, cela n’empêche pas l’artiste de tenter de sonder les abîmes sans fond de l’être humain ni d’essayer, en fonction de ses moyens, de deviner son avenir.
Andrei Konchalovsky (Traduit du russe par Joël Chapron)