L’avenir
La musique tsigane s’échappe de son « ghetto » en Roumanie pour devenir un élan mondial que certains fans comparent déjà aux débuts du jazz… La musique tsigane exalte le public à travers le monde, et les meilleurs groupes d’Europe Centrale donnent déjà plus d’une centaine de concerts par an à l’étranger. Les cinéastes s’intéressent tout particulièrement à leur production, tandis que les critiques comparent le phénomène à la naissance du jazz aux Etats-Unis dans les années 1920. Comme le dit Simon Broughton, co-éditeur du Rough Guide to World Music : « cette musique accomplit ce que devrait faire toute musique : elle fait vibrer vos cordes sensibles et vous échauffe le sang ».
Le passé
En 1999, une première « Gypsy Caravan » fait se produire aux Etats-Unis des groupes musicaux en provenance de six pays différents. Etrangers les uns aux autres à l’origine, ces quarante musiciens créent entre eux une réelle alchimie au cours de la tournée, et un lien si profond que leur aura sur le public en est quasi magnétique. Ils donnent toujours un superbe final ensemble sur scène, partagent le même bus, et tard le soir dans les hôtels, ils échangent anecdotes et instruments en provenance du monde entier, par l’intermédiaire du romani, la langue commune à tous les Tsiganes, dont ils usent également avec leurs fans tsiganes américains. Des échanges sur les histoires familiales, les traditions, la musique, toujours dans le rire et la bonne humeur. En dépit de quoi cette conscience réciproque d’une culture et d’un langage communs détermine également une sorte de système de caste qui établit très vite une hiérarchie même parmi les compatriotes d’un même pays. Quoi qu’il en soit, de l’avis de beaucoup, ne pas imprimer sur pellicule ces instants magiques aurait été plus que regrettable.
Face à ces réactions enthousiastes, les organisateurs new-yorkais, World Music Institute, font revenir la Gypsy Caravan à l’automne 2001, avec certains groupes de la première tournée et d’autres. Cette fois, nos caméras étaient prêtes.
Créer un documentaire intéressant nécessitait de tourner les concerts sous de multiples angles, technique dans laquelle excelle le pionnier qu’est le célèbre cinéaste américain
Albert Maysles (Gimme Shelter, Salesman et bien d’autres productions par les frères Maysles). De manière à véhiculer au mieux la richesse et l’entraînante beauté d’une musique qui varie d’énergiques tapes sur les cuisses aux profondeurs de Cante Jondo, les interprétations scéniques sont saisies sur pellicule 16 mm, alors que les scènes en coulisses l’ont été en vidéo (miniDV & DVCam) pour raisons pratiques, mais également pour bien marquer la différence entre la vision que nous avions des interprètes sur et hors scène.
Mais il ne s’agit pas uniquement d’une tournée filmée ou d’un road movie ; c’est aussi, hors scène, l’aventure du peuple tsigane. Entre deux représentations sur scène de ces enthousiastes et énergiques musiciens figurent des incursions dans leurs villages d’origine, où nous les voyons se préparer pour ces concerts, travailler pour nourrir leur famille ou tout simplement se replonger dans la grisaille du quotidien. Ce qui nous donne l’occasion d’explorer la réalité de la vie des Tsiganes à travers le monde _ où ils ont une réputation presque universelle de voleurs et de chanteurs nomades prompts à la sérénade romantique. Même leur nom est mal approprié, puisque l’appellation « tsigane » provient de la fausse croyance qu’ils venaient d’Egypte. En fait, leurs racines se trouvent en Inde, et beaucoup préfèrent être appelés « Rom » c’est-à-dire, fils de Ram, héros de l’épopée indienne Ramanaya, appellation dérivée de leur langue ancestrale, d’où leur surnom français de « Romanichels ».
Le dernier long métrage de la réalisatrice/productrice
Jasmine Dellal, American Gypsy : A Stranger in Everybody’s Land, racontait l’histoire d’un Tsigane américain en quête de justice pour son honneur et pour son peuple au travers du système judiciaire. Diffusé à la télévision dans le cadre des PBS’s POV series, il a obtenu louanges internationales, attention des médias et plusieurs récompenses à des festivals, ainsi que le soutien de nombreux Tsiganes. Pour plus de détails : www.americangypsy.com.
Gypsy Caravan… est un film lyrique qui s’appuie sur une imagerie visuelle et musicale pour nous immerger dans de nouveaux mondes. Il n’y a aucune narration, et du point de vue politique, les conclusions sont laissées à l’entière responsabilité du public. Ce que nous offrons, c’est la superbe interprétation de musiciens tsiganes acclamés par des salles bondées aux places coûteuses et, en parallèle, le contraste avec, par exemple, les huttes de terre d’un village roumain où les enfants ne peuvent se permettre d’aller à l’école ou, lorsqu’ils le peuvent, sont systématiquement dirigés vers des classes pour attardés mentaux. Ce que nous voyons, c’est, devant un public de milliers de spectateurs, un vieil homme qui chante une balade. Il promène ses doigts le long d’une corde intentionnellement brisée sur son violon, créant un sinistre grincement qui réduit le public au silence, puis se fait acclamer par ce dernier, debout et en délire. Suite à quoi nous rencontrons sa famille, qui vit dans une cabane spartiate au bord de l’unique route d’un village où beaucoup d’habitants regrettent le régime de Ceaucescu « parce qu’au moins, sous le communisme, tout le monde était obligé de travailler et donc, en matière d’emploi, nous n’étions pas victimes de discrimination ». Aussi pittoresques l’une que l’autre, les deux scènes enchanteront le public, mais ce qui sera révélateur, c’est de les voir juxtaposées et d’apprendre que les musiciens tsiganes de New York sont aussi les paysans pauvres et politisés d’Europe.