Hadewijch (dite d’Anvers) fut une poétesse flamande de la première moitié du XIIIe siècle, vraisemblablement aristocrate, d’après sa maîtrise du latin et des oeuvres de troubadours bien que sa vie nous soit globalement inconnue. Elle aurait appartenu au mouvement des béguines, un courant spirituel et politique de femmes qui se vouaient à Dieu sans entrer au couvent et qui tentaient, face à la corruption générale, d’amorcer un renouveau spirituel dès la fin du XIIe siècle.
Thème privilégié de ses poèmes, l’amour terrestre est assimilé à celui de Dieu au terme d’une expérience extatique dépeinte avec sensualité. Alors que le mouvement béguinal est de plus en plus persécuté par l’église,
Hadewijch tend à cacher son écriture tout en prenant parti pour la béguine Aleydis que l’inquisiteur Robert le Bougre «fit mourir pour son juste amour». Sa poésie d’une rare virtuosité, mêlant plusieurs genres littéraires avec raffinement dans un jeu complexe entre forme et fond, entretient des liens singuliers avec la musique et la liturgie de l’époque. Précurseur de la poésie flamande, son influence est certaine et l’on parle d’École d’
Hadewijch pour situer des textes qui s’inscrivent dans son lignage spirituel.
Hadewijch d'Anvers Poèmes spirituels
Ce que l’Amour a de plus doux,
ce sont ses violences ;
son abîme insondable
est sa forme la plus belle ;
se perdre en lui, c’est atteindre le but ;
être affamé de lui
c’est se nourrir et se délecter ;
l’inquiétude d’amour est un état sûr ;
sa blessure la plus grave
est un baume souverain ;
languir de lui est notre vigueur ;
c’est en s’éclipsant qu’il se fait découvrir ;
s’il fait souffrir, il donne pure santé ;
s’il se cache, il nous dévoile ses secrets ;
c’est en se refusant qu’il se livre ;
il est sans rime ni raison et c’est sa poésie ;
en nous captivant il nous libère ;
ses coups les plus durs
sont ses plus douces consolations ;
s’il nous prend tout, quel bénéfice !
c’est lorsqu’il s’en va
qu’il nous est le plus proche ;
son silence le plus profond
est son chant le plus haut ;
sa pire colère
est sa plus gracieuse récompense ;
sa menace nous rassure
et sa tristesse console de tous les chagrins :
ne rien avoir, c’est sa richesse inépuisable.
Mais de l'amour on peut dire aussi
que sa plus haute assurance
nous fait faire naufrage,
et son état le plus sublime
nous coule à fond ;
son opulence nous appauvrit
et ses bienfaits sont nos malheurs ; ses consolations agrandissent
nos blessures ;
son commerce est mainte fois mortel ;
sa nourriture est famine,
sa science égarement;
son école nous apprend à nous perdre ;
son amitié est cruelle et violente ;
c'est quand il nous est fidèle
qu'il nous fuit
sa manifestation consiste à se cacher
sans laisser de traces
et ses dons, à nous voler encore davantage ;
ses promesses sont séductrices,
sa parure nous dénude,
sa vérité nous déçoit
et son assurance est mensonge.
Voilà le témoignage
que moi-même et bien d'autres
nous pouvons porter à toute heure,
à qui l'amour a souvent montré
des merveilles,
dont nous reçûmes dérision,
ayant cru tenir ce qu'il gardait pour lui.
Depuis qu'il m'a joué ces tours
et que j'ai appris à connaître ses façons,
je me comporte toute autrement avec lui :
ses menaces, ses promesses,
tout cela ne me trompe plus :
je le veux tel qu'il est, peu importe
qu'il soit doux ou cruel, ce m'est tout un.