Notes de Prod. : Harragas

Note d'intention du réalisateur d'Harragas

J’ai écrit cette histoire après avoir longuement travaillé à me documenter tant sur la base de témoignages directs, que sur des articles de presse, ou des rencontres diverses avec des jeunes concernant le problème dramatique et totalement nouveau que vit l’Algérie : le phénomène des clandestins surnommés « harragas » ou « brûleurs » qui fuient leur pays clandestinement pour échapper à la misère. Ce sont pour la plupart des jeunes gens, en Algérie les jeunes représentent plus de 80% de la population. Leur soif de vie est freinée par la difficulté du quotidien, du chômage et ils sont prêts à tout pour tenter de vivre ailleurs. Imitant les africains, les marocains, les tunisiens, des centaines de jeunes algériens franchissent régulièrement la méditerranée au risque de leur vie.
Lorsque j’ai commencé à écrire mon scénario, j’étais loin de me douter que ce problème allait prendre une telle ampleur pour devenir « une préoccupation nationale » censée interpeller les plus hautes autorités algériennes. Malgré des départs de plus en plus nombreux, des corps sans vie repêchés chaque semaine, des articles de presse virulents, la constitution d’associations de parents de jeunes disparus en mer, aucune véritable solution humaine et politique n’est envisagée pour circonscrire ce phénomène qui touche un pays pourtant riche par sa rente pétrolière. La répression est telle qu’un jeune clandestin risque aujourd’hui cinq ans de prison pour tentative de traversée illégale de la méditerranée. Ces nouveaux boat people sont le symbole du drame que vit la jeunesse algérienne tiraillée entre l’islamisme radical qui crée le kamikaze, l’émeute collective qui embrase très souvent les villes et les villages, le suicide individuel ou la fuite en groupe par tous les moyens d’un pays qui semble figé et n’offre plus rien à ses enfants.

Harragas est une fiction dont la seule ambition est de montrer la situation d’un groupe de ces jeunes désespérés qui décident de se lancer dans cette traversée périlleuse. Mis en scène dans la région où se passe l’histoire racontée, le tournage s’est déroulé dans des décors naturels, (village, cité, criques, plages de Mostaganem d’où embarquent régulièrement les brûleurs) qui sont le théâtre réel des évènements que je raconte. J’ai effectué le casting parmi les jeunes acteurs du théâtre de Mostaganem. La majorité des interprètes du film vient de cette région. Ce film poursuit ma réflexion sur cette relation étrange, cette attraction répulsion qui existe entre l’Algérie et la France.
Sur le phénomène de l’émigration qui ne cesse de prendre de l’ampleur en Algérie alors que ce pays est riche grâce à son pétrole. Harragas est dans la continuité de mes films qui parlent de la jeunesse algérienne, son mal de vivre, ses doutes, ses espoirs en une vie meilleure. Comme dans mes précédents films, c’est une histoire humaine que j’ai voulu raconter car l’odyssée dramatique de ces jeunes me touche profondément et me révolte.

Merzak Allouache, réalisateur d'Harragas

Définition d'Harragas

Harragas, ce mot, originaire de l’arabe algérien harraga, veut dire « brûler ».« Partir, cela s’appelle brûler, brûler ses papiers, brûler les frontières, brûler sa vie s’il le faut mais partir ». Avant de partir les clandestins brûlent leurs papiers d’identité pour que les gardes-côtes ne puissent pas savoir qui ils sont ni d’où ils viennent. Ils prennent la mer depuis l’Afrique du nord, la Mauritanie, le Sénégal sur des Pateras (embarcations de fortune) pour rejoindre les côtes andalouses, Gibraltar, la Sicile, les Canaries, les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, l’île de Lampedusa ou encore Malte.

Entretien avec Merzak Allouache, réalisateur d'Harragas

Pourquoi avoir choisi de traiter par la fiction le problème des harragas ?
Je pense ma pratique du cinéma en termes de fiction. J’ai tourné très peu de documentaires. Lorsque je m’y suis aventuré, ce fut par hasard et par nécessité, comme lorsqu’en octobre 88 j’ai pris une petite caméra pour témoigner. La tragédie humaine et révoltante du phénomène des harragas mérite qu’on l’évoque par tous les moyens possibles : l’écrit, le reportage, la fiction romanesque, le théâtre, le cinéma, etc. L’essentiel étant de dire, d’exprimer ce que l’on ressent. Le monde Internet que nous vivons et qui permet à tout un chacun de communiquer librement n’a plus aucune limite. La censure, l’autocensure, la frilosité face aux évènements qui secouent la planète deviennent anachroniques alors que la circulation de l’image et du son est à présent une banalité. Les documents filmés qui circulent sur You tube concernant l’Algérie sont là pour en témoigner. Le support par lequel on témoigne, on crée, on proteste, n’a plus d’importance.