Pourquoi avoir choisi de traiter par la fiction le problème des harragas ?
Je pense ma pratique du cinéma en termes de fiction. J’ai tourné très peu de documentaires. Lorsque je m’y suis aventuré, ce fut par hasard et par nécessité, comme lorsqu’en octobre 88 j’ai pris une petite caméra pour témoigner. La tragédie humaine et révoltante du phénomène des
harragas mérite qu’on l’évoque par tous les moyens possibles : l’écrit, le reportage, la fiction romanesque, le théâtre, le cinéma, etc. L’essentiel étant de dire, d’exprimer ce que l’on ressent. Le monde Internet que nous vivons et qui permet à tout un chacun de communiquer librement n’a plus aucune limite. La censure, l’autocensure, la frilosité face aux évènements qui secouent la planète deviennent anachroniques alors que la circulation de l’image et du son est à présent une banalité. Les documents filmés qui circulent sur You tube concernant l’Algérie sont là pour en témoigner. Le support par lequel on témoigne, on crée, on proteste, n’a plus d’importance.
Harragas raconte la traversée elle-même et n’aborde pas directement les motivations qui poussent ces jeunes gens à partir clandestinement pour rejoindre l’Europe.
Harragas, n’est pas un film centré sur la motivation, mais sur l’acte lui-même. Même si dès le début du film on peut facilement imaginer ce qui les pousse à partir… Les séquences dans lesquels nous rencontrons les personnages issus de couches sociales diverses indiquent l’ampleur de cette tragédie. Je ne vous apprendrais rien en vous disant que les causes qui poussent des jeunes et moins jeunes à « brûler » sont multiples mais que la principale est liée à la mal vie et au manque de perspectives quant à leur avenir.
L’écriture cinématographique de Harragas épouse une dramaturgie qui nous saisit du début à la fin selon une progression à laquelle vous prêtez un soin tout particulier.
J’ai souhaité raconter froidement et sans concession cette histoire sur un mode réaliste qui soit à la hauteur de ce drame national. J’ai choisi d’être proche de mes personnages, simplement, sans la démagogie ou le cynisme qu’on voit poindre ça et là. Je suis scandalisé lorsque j’entends évoquer à propos de ce problème humain et tragique un « phénomène de mode ». Il est facile d’ironiser lorsqu’on peut se déplacer hors du pays sans problème, et qu’on ne vit pas l’enfermement. Il faut savoir que les jeunes algériens n’ont pas le choix de partir librement pendant un week-end pour découvrir autre chose selon l’adage que « les voyages forment la jeunesse »…
Comment s’est opérée la distribution des rôles principaux ?
J’ai effectué le casting de mon film à Mostaganem dans les milieux du théâtre amateur. J’ai eu la chance d’être accueilli par les responsables du festival et c’est là que j’ai commencé à rencontrer tous ces jeunes. A Mostaganem, ville de tradition théâtrale, j’ai découvert une véritable pépinière de comédiens. J’en ai rencontré d’autres à Alger.
Vous êtes-vous livré à une enquête préalable à l’écriture du scénario ?
Je me suis documenté à travers la presse, j’ai aussi rencontré des jeunes « sans papiers » en France, des candidats potentiels à la fuite en Algérie et des ex-
harragas qui attendent l’occasion de repartir. Ces diverses rencontres m’ont servi plus particulièrement à l’écriture des dialogues. 99% de ce que disent les personnages du film sont des phrases que j’ai entendues. J’ai aussi lu des contributions de chercheurs algériens qui travaillent sur le phénomène des suicides, des émeutes, des kamikazes et des
harragas.
Envisagez-vous une distribution en salle en Algérie ? Espérez-vous des réactions qu’un sujet aussi social et politique peut provoquer ? Peut-on espérer un jour voir le gouvernement algérien décréter la question des harragas cause nationale ?
J’espère que la sortie algérienne aura lieu le plus rapidement possible et que le film sera vu, mais franchement, n’étant pas un homme politique, le reste me dépasse. Lorsque j’ai tourné « Omar Gatlato » il y a longtemps, j’avais effectué une tournée dans les principales salles de cinéma du pays. A l’époque, jeune et enthousiaste, je croyais naïvement que mon film et l’engouement qu’il suscitait allaient permettre de trouver des solutions immédiates aux problèmes que nous vivions… Quand je vois la situation actuelle, tant d’années après, c’est désespérant.
Depuis L’AUTRE MONDE jusqu’à Harragas en passant par CHOUCHOU et BAB EL WEB, vos films s’inscrivent dans la description de l’actualité ?
Au sein de la société civile, le débat sur le problème des
harragas ne m’a pas attendu pour exister ! Evidemment on souhaite que le gouvernement ouvre un grand débat sur cette question. Si ce film y contribue même modestement, j’en serais heureux.
La production cinématographique en Algérie souffre de maints obstacles. Surtout en ce qui concerne le financement des films. Pensez-vous que le pays n’a pas réussi à mettre en place une véritable politique cinématographique comme en Tunisie ou au Maroc ?
A travers mes films, qu’ils soient des comédies ou des films plus sérieux, je considère que j’ai un devoir d’engagement. Je suis, autant que tous les citoyens d’Algérie, observateur de l’actualité. J’ai un point de vue et je le donne. Mon travail en tant qu’auteur c’est d’exprimer ce que je ressens par rapport à une situation qui me préoccupe. Je vis en France et j’ai souvent des propositions de tourner mes films en France, de parler de la société française. Mais c’est l’Algérie que j’ai le plus souvent envie de raconter, bien qu’il y soit toujours plus compliqué pour moi d’y engager une production. Lorsque je suis à Alger, j’entends parler de productions, de casting, de premiers tours de manivelle, de tournages, d’avant-première officielles...
Après, on ne sait ce que deviennent ces films ! Qui les voit ? Quelle est leur carrière ? Concernant le cinéma dans les pays voisins, je n’aime pas trop les comparaisons, mais il n’y a pratiquement plus de cinéma en Tunisie et tout le monde sait que les causes principales sont la censure et l’absence de financement. Le cinéma marocain se trouve quant à lui actuellement dans une dynamique nouvelle, parce que outre le financement conséquent des films, les infrastructures existent (ce que les cinéastes algériens revendiquent depuis l’indépendance) ainsi qu’un accompagnement qui fait la promotion des films, mais la vitalité nouvelle de cette cinématographie c’est l’irruption des jeunes et surtout l’ouverture du champ de l’expression. J’ai vu des films marocains très durs sur la torture, sans concession sur l’histoire récente de leur pays, subversifs, qui critiquent, et qui sont néanmoins produits et réalisés sur place, et qui passent normalement dans les salles marocaines et rencontrent leur public. En Algérie, il y a des gens qui occupent des postes avec pour mission de gérer le secteur.
C’est à eux de mettre en place une vraie politique de production cinématographique, en bannissant la suspicion, le favoritisme, le clientélisme, la censure. Et si c’est le cas vous verrez l’émergence d’une nouvelle génération de cinéastes. En attendant, les images qui circulent sur Internet montrent l’inventivité, l’intelligence, l’humour de tous ces jeunes anonymes qui, à leur manière racontent aussi l’Algérie. N’oublions pas que nous pouvons aussi tourner un film avec un téléphone portable…