Certains films sont inattendus, ça ne signifie pas qu’ils sont moins désirés, mais leur fabrication s’organise à une vitesse et avec des outils encore inédits, tant que soudain un film advient là où on ne pensait « qu’essayer de faire quelque chose ». C’est le cas de ce film-ci. Expérience étrange et joyeuse que de voir se réaliser un film intime et en même temps, je l’espère, accessible à tous. La pratique acquise des films que j’ai tournés auparavant m’a certainement permis d’avoir cette liberté tranquille, j’allais écrire insouciante. Je connais trop bien, comme tous les cinéastes, les difficultés incessantes à achever un long métrage, pour ne pas me réjouir de la manière insolente avec laquelle celui-ci fut fabriqué.
En tant que breton, j’ai toujours eu du mal à réfléchir la banlieue parisienne autrement que comme une province où Paris est accessible mais intouchable. Je viens d’une province où Paris était lointain, était fantasmé, rêvé. Et j’ai cette idée, certainement convenue, qu’une province dont Paris est si proche, à portée de main, mais se refusant malgré tout, ne construit pas un rêve mais une frustration, une logique qui signe l’humiliation, la défaite. Qui appelle la vengeance plutôt que le désir. J’ai voulu profiter de cette invitation de Pascal Rambert d’un tournage à Gennevilliers, pour lutter contre mes idées reçues d’une banlieue forcément envieuse. Et choisissant le quartier désigné comme le plus chaud de la ville (Le Luth, dont la municipalité, pour cette raison, préféra ne pas nous accorder d’autorisation de tournage), j’ai tenu à prendre ce mot de «chaud » dans un sens plus érotique que violent. Et imaginer là un cadre utopique où les désirs circulent sans peur.
De Gennevilliers, je n’avais pas d’image, à part celle du théâtre et de son hall imposant, et aussi des containers sur le port où j’avais photographié clandestinement un ami peu de temps après mon arrivée à Paris. Mais ce mot là, Gennevilliers, posé sur le tapis, entraîna à la suite le nom de Gustave Caillebotte qui vécut longtemps ici. Puis me revint en mémoire ce tableau, Homme au bain. On y voit, dans une pièce blanche, près d’une baignoire en zinc, un homme de dos s’essuyer avec une serviette grise. Il vient de sortir de son bain. Ses pieds mouillés ont laissé des traces sur le plancher. Ce n’était pas rien que ce tableau à la fin du dix-neuvième siècle, cette figure virile, coincée dans une situation d’intérieur, habituellement cadre idéal d’un érotisme féminin. Le nu masculin en peinture, était majoritairement réservé aux héros ou aux dieux. Mais un homme simplement nu, observé tendrement, un homme surpris dans son intimité, vulnérable et touchant, tenait pour l’époque d’une véritable transgression. J’ai dans mes films laissés de plus en plus de place au langage, cette fois je voulais avant tout filmer des corps. Corps construit, maltraité, exagéré du personnage d’Emmanuel. Et corps paisibles, métissés, joyeux de ses amants successifs.
Voilà comment j’ai défini mon sujet : construire une fiction du début du XXIe siècle qui réponde à cet Homme au bain de la fin du XIXe. Une fiction de virilité sans initiation d’un personnage à La virilité, une virilité quotidienne, domestique, inhabituellement regardée.
Mais, heureusement, les films ne sont pas des sujets, et ils se transforment au gré des circonstances de leur fabrication. Ainsi, alors que j’avais lancé les repérages à Gennevilliers, l’occasion me fut donnée de partir à New-York avec
Chiara Mastroianni.
J’emportais une petite caméra DV avec moi, et dans l’impatience de tourner cette fiction à Gennevilliers, je commençais à en fabriquer un écho bien plus personnel, bien plus sentimental. Comme un carnet de notes d’avant tournage, j’inventais des séquences selon nos rencontres dans la Grande Ville. Et peu à peu, j’élaborais le scénario de la fiction à Gennevilliers à partir de ce contre-champs à New-York que j’étais en train de vivre. Le projet d’Homme au bain devenait plus complexe avec ce désir inopiné d’intégrer ce journal filmé dans la matière fictionnelle du film, ainsi que l’entrée dans le projet, par la porte du documentaire, d’une actrice.
A l’arrivée, il y aura donc deux villes: Genevilliers et New-York, deux figures:
François Sagat et
Chiara Mastroianni, deux formes : fiction et documentaire.
Christophe Honoré
" Deux (belles) femmes à mes cotés dans ce film (Kate,Chiara), à m'en faire presque oublier la présence de tous ces petits pédés insolents et conquérants, aux corps d'adolescents imberbes...je prends un sacré coup de vieux. Je joue le rôle d'Emmanuel avec challenge, un véritable rôle de composition , et donc difficile à jouer, car je ne suis jamais tombé amoureux d’un garçon dans ma vie... Ici, je suis toujours entouré, accompagné, suivi, traqué, observé, je suis "profité", désiré, manipulé, joué, emprunté, amoureux... mais terriblement SEUL ."
François Sagat
« J'avoue que pour Homme au bain , je me suis un peu incrustée...Je ne savais même pas s'il devait y avoir une fille, je n'entendais parler que de garçons, j'ai tenté le tout pour le tout! Il n’y avait pas de script, je ne savais pas toujours quand Christophe filmait, ni ce qu'il filmait, ça rendait les choses très irréelles, d'autant que nous étions en partie à New-York, et j'ai adoré tourner comme ça. Ca n'avait rien d'angoissant, au contraire, et c'était possible car Christophe sait que je sais qu'il sait très bien ce qu'il veut. Autrement dit, on se fait confiance. Je n'ai pas encore vu le film, j'ai hâte. »
Chiara Mastroianni
« Je ne pensais pas un jour me retrouver devant la caméra. Je ne souhaitais pas un jour me retrouver devant la caméra. Le voyage est court. J’arrive à New-York un mardi, je quitte un dimanche. Je ne sais rien. Je n’obtiens pas de réponse au final. Je fais confiance. Tout au long du séjour, les inconnus m’intimident. Je repense au balcon, à la chambre d’hôtel, à Non ma fille tu n’iras pas danser. Je repense à Christophe, à Chiara. J’ai essayé de m’imaginer ce que pourrait être le film. Je ne sais pas. »
Dustin Segura-suarez
« Gennevilliers au début du printemps, quelques jours pendant lesquels je rencontre et je quitte mon amant du film.C’est lui qui me quitte mais c’est moi qui part, enfin non, c’est moi qui lui demande de partir et il disparaît ».
Omar Ben Sellem
« La seule expérience face à une caméra que j'ai pu avoir dans ma vie, c'est il y a une dizaine d'années lorsque je m'amusais avec ma sœur à prendre la caméra de notre père afin de rejouer des scènes de films que l'on connaissait par cœur.... La séquence musicale des Girls a été pour moi la plus intéressante, c'était la scène que j'avais le plus envie de faire... Avec la fessée de François !!! Ça m'a profondément marqué... »
Rabah Zahi