Entretien entre Ross Whitaker et Dieter AunerREVENONS À NOS MOUTONS
Réalisé par Dieter Auner, le documentaire Hors Des Sentiers Battus n'a pas fait grand bruit cette année lors de l'excellent Festival International du Film Documentaire de Guth Gafa, mais il en est sans conteste une des perles cachées. Le film suit dans les moindres détails le quotidien de bergers roumains faisant face à l'évolution de la vie rurale depuis l'entrée de la Roumanie dans l'Union Européenne.
C'est l'histoire d'un monde resté intact des siècles durant, aujourd'hui en proie à de profonds changements. L'entrée de la Roumanie dans l'U.E. a radicalement altéré les capacités de rémunération des ouvriers agricoles, ces derniers pouvant désormais gagner plus en un mois de salaire en Allemagne qu'en un an d'activité traditionnelle en Roumanie. Le film est une réussite à bien des égards, et le réalisateur installé à Galway parvient merveilleusement bien à capturer en tant que simple observateur le quotidien de ses protagonistes.
Les cinéastes se plaignent parfois du coût élevé des films d'observation, mais Dieter Auner semble s'être accommodé d'un petit budget. Sa caméra paraît toujours être au bon endroit, résultat d'un travail de préparation minutieux qui a contribué à rendre ce film si harmonieux. L'incroyable attention portée aux détails en fait une œuvre aussi cinématographique qu'un documentaire puisse l'être.
Comment vous est venue l'idée de raconter cette histoire ? Et pourquoi ?
Depuis 1990, année où j'ai quitté la Roumanie pour l'Allemagne, je me suis efforcé de surmonter le choc culturel qu'implique un voyage depuis l'autre côté du rideau de fer vers l'eldorado occidental. Cependant, je rentrais régulièrement en Roumanie où j'observais une transformation chaotique, souvent mêlée de corruption. Les profondes mutations qui ont marqué l'Europe occidentale au siècle dernier - nouvelles perspectives, nouvelles attentes, nouvelles sensibilités - gagnent à pré- sent les zones reculées du monde en développement, faisant disparaître les valeurs traditionnelles et humaines. D'un autre côté, je vis en Irlande depuis 1994. J'ai connu la période du Tigre celtique et je me suis rendu compte avec amertume que la gentillesse et la générosité des Irlandais s'étaient largement dissoutes dans l'individualisme et la cupidité.
Ces contrastes ont suscité en moi des questionnements et m'ont inspiré un projet visant à mettre en lumière le prix du progrès d'un point de vue universel.
En octobre 2006, notre premier documentaire, Leaving Transylvania, a été projeté en Roumanie, à l'Astra Film Festival de Sibiu. Il a remporté un prix prestigieux décerné par l'Institut culturel roumain, ainsi qu'une récompense de 500 euros. Cet argent nous a permis d'acheter deux paires de chaussures de randonnée, de louer une Dacia, et de commencer les repérages de Hors Des Sentiers Battus.
Au cours de cette longue période de repérages à travers les Carpates, nous avons noté que la plupart des villages de bergers avaient perdu leur jeune génération à cause de l'émigration. Partout où nous allions, nous croisions des personnes âgées nous répétant la même chose sur l'émigration. C'est devenu le message sous-jacent de notre projet : l'évolution de la structure sociale en Europe engendrée par la politique d'uniformisation et de conformisme de l'Union Européenne.
Hors des sentiers battus a été tourné dans un village situé au nord de la Roumanie, bien loin de l'agitation de la vie moderne. C'est l'exemple parfait d'un monde en constante évolution, où s'opposent traditions ancestrales et progrès moderne. Parlez-moi de ce choix de faire un film d'observation, et de votre manière de filmer. Plus particulièrement, comment êtes-vous parvenu à capturer ces tranches de vie dans un style cinématographique, tout en saisissant autant de détails ?
Les médias modernes nous bombardent trop souvent d'une multitude d'informations. Leurs réponses sont superficielles et créent de la confusion, de l'anxiété. Au lieu de nous encourager à développer un esprit critique, le monde moderne nous apprend à être politiquement corrects. J'ai l'impression que la connaissance en tant que telle et la sagesse se font de plus en plus rares. Mais que laisserons-nous à la postérité ? En tant que conteur d'histoires, je pense qu'il est plus important de soulever des questions que de formuler des réponses. Dans ce documentaire, je voulais éviter tout procédé dramatique, comme les interviews ou le commentaire, dans le but d'atteindre une vérité plus objective.
J'estime qu'un film appartient au spectateur, et qu'une bonne histoire doit laisser un certain champ libre pour que chacun se fasse sa propre opinion. En ce sens, le récit de ces bergers vivant "hors des sentiers battus" pourrait peut-être nous inciter à trouver un mode de vie plus équilibré en recherchant des solutions plus personnelles. Pendant une année entière, j'ai suivi Albin Creta, un jeune berger, sur son lieu de travail, à guider le bétail, faucher du foin, faire du fromage, laver les moutons, parfois même de nuit, au cœur de la montagne transylvanienne.
Chaque action est observée avec minutie : la vente des agneaux, l'achat d'une voiture, le départ de sa mère et de sa sœur en Allemagne... Nous voulions que notre relation personnelle avec les bergers devienne une expérience visuelle qui provoque l'empathie chez le spectateur. Mais pour que celui-ci soit touché, il fallait qu'Albin et sa famille fassent complètement abstraction de l'équipe de tournage.
Nous pouvions ainsi davantage approfondir l'étude de chacun des protagonistes, et faire au-delà d'un documentaire d'observation une œuvre cinématographique. Une telle ambition créative nécessitait de fournir un gros travail de préparation, mais aussi d'établir une relation sincère et durable avec les bergers. Autrement dit, cette histoire simple a demandé beaucoup de passion, de sacrifices personnels et d'engagement.
Tout au long de l'année 2007, nous avons découvert ce qu'était le métier de berger, observé les différentes activités saisonnières et vécu au rythme des cycles naturels du village. Nous avons ainsi pu créer des liens forts avec nos protagonistes pour qui nous avions un profond respect, aussi bien pour leur travail harassant que leurs valeurs humaines uniques. Le tournage a débuté en 2008, et après plus d'une année, nous nous sommes retrouvés avec 130 heures de rushs qu'il a fallu soigneusement transcrire, enregistrer et monter.
L'histoire que l'on découvre dans Hors des sentiers battus est réellement née à l'issue de cette période intense, un processus opposé à celui d'un film de fiction. Nous avons "écrit" le scénario en salle de montage en nous laissant guider par les rushs. Nous avons utilisé de vrais extraits, chargés d'avantage en émotion qu'en paroles, grâce auxquels le spectateur peut s'identifier aux protagonistes et se laisser porter par l'histoire.
Comment les protagonistes ont-ils accueilli le film ?
Si vous allez sur le site du film (www.offthebeatentrack.info), vous verrez dans la bande annonce du making of le principal protagoniste, Albin, regardant derrière la caméra ce qui a été filmé. Nous voulions les impliquer le plus possible dans le processus de réalisation du film. Nous leur montrions tout ce que nous filmions, nous revoyions certaines scènes ensemble, et ils nous donnaient un coup de main pour le matériel. Cela leur a permis de mieux comprendre notre travail et d'avoir un aperçu de nos intentions.
De notre côté, nous les aidions aussi dans leurs tâches quotidiennes, en chargeant du foin, en conduisant des charrettes, en coupant du bois... Cette entraide et cette transparence étaient indispensables pour consolider nos liens et entretenir une confiance mutuelle, même si nous avons déformé leur réalité dans l'intérêt du film. Cependant, étant donné qu'ils jetaient un œil de temps en temps sur le matériel, et qu'ils participaient au processus de réalisation, ils ont eu du mal à concevoir le film terminé comme une histoire.
À la première projection, ils étaient quelque peu perturbés par l'absence de linéarité du récit. Bien que nous ayons établi une structure par rapport aux saisons, le film décrit leurs activités sans réelle chronologie, ce qui nous a valu des commentaires du type : "Vous ne coupez pas l'herbe avant qu'elle ait poussé. Nous ne trayons pas les brebis en hiver." Après avoir finalement accepté le caractère "inexact" de l'histoire, ils ont commencé à s'enliser dans une analyse méticuleuse des troupeaux de moutons qui apparaissaient à l'écran : certaines images leur rappelaient la naissance d'un bélier, d'autres, la mort d'un chien gris tué par les loups, d'autres encore, la mort d'un chien blanc écrasé par un camion... Ils faisaient tellement attention à chaque détail qu'il était impossible de regarder une minute de film sans être distrait. Finalement, c'est la doyenne qui a mis fin aux discussions animées : "Ce film prendra tout son sens dans vingt ans, quand notre métier aura disparu."
La seconde projection à laquelle nous avons tous assisté a eu lieu environ un an plus tard, au Festival International du Film de Rotterdam. Entre temps, les bergers avaient regardé le film au moins une vingtaine de fois et le connaissaient par cœur. J'étais assis à côté d'eux lors de cette première projection officielle, et j'étais très ému à l'idée de voir comment ils réagiraient en se voyant sur grand écran, parmi un public étranger. Seraient-ils vexés si les gens riaient au mauvais moment ? Se- raient-ils emportés par l'histoire et apprécieraient-ils les scènes cocasses ? Seraient-ils contrariés ou gênés, ou se sentiraient-ils trahis par leur histoire, voire montrés à leur désavantage devant des étrangers ?
Quoi qu'il en soit, la projection s'est très bien passée, ils ont ri d'eux-mêmes et ont revécu chaque moment en même temps que le public le découvrait. Les chaleureux applaudissements qui ont suivi les ont empli d'un sentiment de fierté et d'importance par rapport à leur métier de berger et à ce que le film avait réussi à transmettre.
Pouvez-vous me parler de la place des hommes et des femmes dans le village ?
Dans les sociétés traditionnelles, on retrouve quasi systématiquement un groupe qui assure un lien entre l'individu et la société. Il s'agit de la famille. Le village d'Albin est une communauté de bergers dynamique qui ne compte que trois familles, les Creta, les Buta et les Gordon, pour plus de 12 000 moutons. Les 130 maisons familiales appartiennent à des bergers intelligents, économes et fiers de leur savoir en matière d'agriculture et d'élevage. Chaque foyer comprend trois ou quatre générations, car les liens familiaux sont très forts. Les rôles des femmes et des hommes, des parents et des enfants, sont bien définis. Ils renforcent la notion d'identité.
Et la solidarité est primordiale dans la vie de famille. Ici, le terme de "famille" regroupe les parents, les grands-parents, les tantes, les oncles, les cousins, les parrains et les marraines. Dans la Roumanie rurale, l'entraide n'est pas encore devenue une entreprise commerciale. Chaque printemps, les villageois réunissent leurs moutons pour former de grands troupeaux. Ils créent des associations composées de cinq ou six familles, des voisins et des amis. Sous la direction du "chef", un berger sage et expérimenté, ils gèrent ensemble leurs activités de mai jusqu'à la fin de l'automne. Pendant ce temps, les femmes restent au village et s'occupent de l'entretien des maisons, nourrissent les poules, élèvent les cochons et traient les vaches. Quand les hommes reviennent de la montagne avec le fromage, ils rejoignent les femmes aux champs et tous travaillent main dans la main.
Le foyer d'Albin représente une petite unité économique autonome et fonctionnelle. Les sobres portraits des grands-parents, accrochés sur un mur de la chambre, font face à un ou deux crucifix. Comme tous les rapports sociaux, les rapports hommes-femmes sont très différents chez les anciennes et les jeunes générations. En ce qui concerne la place de la femme, on retrouve en Roumanie les stéréotypes des cultures de l'Europe du sud. Les femmes sont, par tradition, censées cuisiner, s'occuper de leurs maris et de leurs enfants, tout en travaillant aux champs. Quant aux hommes, ils sont censés ouvrir la porte aux femmes, leur céder leur place dans les lieux publics et leur faire un baise-main lors d'une première rencontre. Dans le village, cette distribution des rôles entre les sexes est aussi marquée par l'inclinaison des Roumains pour les structures hiérarchiques.
L'Eglise orthodoxe roumaine perpétue l'ordre hiérarchique établi par l'empire romain. Elle prône un système patriarcal ou hiérarchique, la séparation des sexes au sein des autorités religieuses, et l'implication de la femme dans la communauté, la sphère privée et la vie religieuse.
Cependant, malgré le système paternaliste inculqué par l'Eglise orthodoxe, je pense que la société formée par les bergers est de nature plus féminine que masculine, un collectivisme où l'on met davantage l'accent sur les relations entre les individus que sur l'individualisme. En somme, tout ce qu'il leur manque, c'est un revenu stable.
Comment la situation évolue-t-elle ?
Depuis l'entrée de la Roumanie dans l'U.E., les Roumains ont la possibilité de travailler en tant qu'ouvriers agricoles et de gagner plus en un mois que s'ils avaient exercé pendant un an le métier traditionnel de berger. Les habitants du village émigrent de plus en plus en tant que travailleurs saisonniers, s'adaptant ainsi à une nouvelle dynamique sociale, et revenant de l'Ouest avec des valeurs bien différentes. Le village se transforme à vue d'œil, passant d'un modèle familial élargi et multi-générationnel préservant les liens avec la famille d'origine, à un modèle familial nucléaire composé uniquement des parents et de leurs enfants. Pourtant, Hors Des Sentiers Battus montre que la famille de bergers est devenue une sorte d'institution extrêmement stable, basée sur le synchronisme et la complémentarité entre les rôles attribués aux hommes et aux femmes. Mais combien de temps encore ce modèle perdurera-t-il face à celui de l'Ouest, celui d'une famille nucléaire dysfonctionnelle et accro à la télé ?
Note d'intention du réalisateur, Dieter Auner Les profondes mutations qui ont marqué l'Europe occidentale au siècle dernier - nouvelles perspectives, nouvelles attentes, nouvelles sensibilités - semblent à présent gagner les zones reculées du monde en développement. Rustior, notre village de bergers situé au cœur de la Roumanie dans le nord de la Transylvanie, semble bien loin de l'agitation de la vie citadine. C'est un peu la réincarnation d'un paradis rural dans un décor de vieux western. Ses rues sont animées par le va- et-vient des charrettes, des poules qui caquettent, et des enfants qui jouent, rient, travaillent ou flânent. Depuis quelque temps, ce village d'apparence nostalgique est devenu un lieu d'ostentation des dernières acquisitions provenant de l'eldorado occidental : portable tape-à-l'œil, voiture de luxe, ou encore, un simple four moderne. Bref, Rustior est l'endroit idéal pour traiter le sujet de notre documentaire : le contraste entre traditions ancestrales et progrès moderne. Le métier de berger a imprégné l'âme de ce village d'une intégrité durable, mais pour combien de temps encore ? |
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