Quel est le sens du titre, Huacho?
Le mot «
Huacho » revêt plusieurs sens. Cela peut signifier fils illégitime, et être utilisé comme une offense ou une insulte : bâtard. Mais dans la région du Chili où le film se passe,
Huacho désigne essentiellement des personnes ou des objets abandonnés. Dans le film le mot se rapporte à l’abandon. J’ai voulu montrer comment on laisse tomber les gens dans les campagnes, les abandonnant ainsi à leur destin.
Quelle est l’origine du projet et comment s’est-il développé ?
L’idée originale remonte à 2004. A ce moment là, je vivais à New-York où j’étais journaliste. Le soir je prenais des cours de cinéma, surtout pour avoir accès à des autorisations de tournage, des caméras, bref de l’équipement particulièrement cher à New-York. L’année précédente, j’avais fait un court métrage pour l’école, mais j’avais été découragé par tout le processus de production. Plus tard, j’ai réfléchi à faire un film avec une équipe réduite et un scénario simple. Alors j’ai écrit cette petite histoire sur une famille habitant à la campagne, à partir de situations que j’avais vues et de personnes que j’avais rencontrées lors de mes voyages dans le sud du Chili, alors que j’allais voir mes parents qui vivent à la campagne. Au début, le personnage principal était la grandmère, tout tournait autour d’elle et de l’enfant, qui se retrouvait bloqué en ville après avoir dépensé l’argent du bus dans des jeux d’arcade. Puis après avoir passé du temps à la campagne j’ai eu envie de réécrire l’histoire en fonction de la réalité des lieux. J’ai rencontré beaucoup de personnages, passé du temps avec eux. J’ai pu comprendre comment les choses fonctionnaient pour eux de nos jours. J’ai ajouté des souvenirs de l’époque où j’ai terminé le lycée, lorsque j’ai travaillé dans une usine d’emballage de fruits, pour me faire un peu d’argent. Le genre de travail qu’on ne ferait jamais par vocation. J’ai voulu montrer l’importance de l’argent dans leur vie ; parler de la corrélation argent/travail, et de l’absence d’épanouissement qu’ils éprouvent.
Huacho traite de la globalisation et des changements dans les campagnes, provoqués par l’économie mondiale. Que doit-on retenir de ces nouvelles donnes ?
J’ai tendance à considérer la mondialisation comme un processus contradictoire et à double tranchant. D’un côté, elle amène des progrès qui améliorent la qualité de vie des gens. Il n’est pas question de le remettre en cause. Il faut être aveugle pour ne pas voir que les gens vivent bien mieux aujourd’hui qu’il y a 20 ou 30 ans. Leur espérance de vie, les traitements médicaux, l’éducation des enfants, l’accès au reste du monde à travers la télévision et les moyens de communication moderne, ce sont de bonnes choses. Bien sûr, il y a toujours beaucoup de pauvreté, d’exclusion sociale, d’injustice, d’abus dans le monde du travail. Mais ce n’est pas aussi flagrant qu’avant. Aujourd’hui les propriétaires se comportent mieux à l’égard de leur personnel. De l’autre, ce développement à un coût. L’isolement a tendance à favoriser une certaine singularité culturelle. Tout ceci disparaît, ou a déjà disparu. Il y a aussi des conséquences sociales à la mondialisation. L’exode rural est le résultat de la disparition de certaines traditions de culture et d’élevage. Le chômage et l’exclusion sociale ont fait leur apparition dans les campagnes. J’avais donc toutes ces idées en tête quand j’ai fait ce film, en pensant que la famille quitterait la campagne à la mort du vieil homme.

Vous êtes né à Chilian où se déroule Huacho, vous avez vécu à New-York pendant dix ans et ensuite êtes retourné au Chili pour le tournage.
Les gens de Chilian me demandent souvent pourquoi avoir choisi cette ville. Je leur dis toujours que nous n’aurions pas pu le faire ailleurs. J’avais besoin de me référer à des lieux très précis, à une école en particulier, un centre commercial spécifique, une ferme, des routes, bref, ces endroits que je connais depuis mon enfance où je suis né et j’ai grandi. De même pour la campagne. La plupart des scènes se déroulent dans un endroit très proche de la maison de mes parents, à Monteleon, à peu près à 20 km de Chilian, près de la ville de San Nicolas. La cantine, la ferme, la maison dans laquelle la famille vit sont à quelques centaines de mètres de chez moi. Clemira a vécu pendant 25 ans dans cette maison. Tout lui était donc très familier. On n’a pas cherché de décors plus pittoresques, ou de plus « beaux », juste l’endroit le plus vrai. Je ne voulais pas que le paysage prenne le dessus sur les personnages, je ne voulais pas non plus enjoliver leur histoire, faire du pittoresque. Les gens qui habitent là ne se préoccupent pas du paysage. Il fait parti de leur vie, sans plus d’importance que cela. Je voulais éviter tous ces clichés sur la paysannerie et la campagne.
Comment avez-vous repéré les acteurs de Huacho, qui sont tous amateurs ?
Clemira, est la voisine de mes parents. C’est la soeur d’Olga Munoz avec qui nous avons fait deux court métrages. Au départ, nous voulions de nouveau travailler avec Olga. Mais quelques mois avant le début du tournage, elle s’est faite expulsée de sa maison par son propriétaire, avec toute sa famille. Donc, j’ai parlé à Clemira qui a accepté de remplacer Olga. Je la connaissais depuis longtemps et j’adorais les traits de son visage. Alejandra, nous l’avons rencontré lors d’un casting. Nous avons mis des annonces dans le journal local de Chilian et nous avons eu beaucoup de réponses. Alejandra s’est surtout présentée parce que son fils voulait jouer dans le film. Mais quand le directeur de casting l’a vu il a pensé qu’elle était très bien pour le rôle. Elle a un visage que l’on voit très peu dans les films ou à la télé, parce qu’il ne correspond pas à l’idée générale de la beauté au Chili. Elle n’avait jamais joué auparavant, mais elle se déplace avec une telle grâce à l’image que c’est comme s’il n’y avait pas de caméra. La première fois que j’ai vu Manuel, c’était dans un court métrage. Evidemment, le personnage de l’enfant est le plus proche de mon expérience et de mes souvenirs. Nous avons beaucoup joué avec lui pendant le tournage, fait beaucoup de blagues et passé d’excellents moments. C’était la clé de la réussite de
Huacho. Je dois dire que des quatre personnages principaux, il était peut être le plus professionnel. Je lui donnais des instructions et il réagissait superbement à chaque suggestion. Il offrait tellement de représentations différentes… c’est un vrai petit Mozart ! Cornelio a été le plus difficile à trouver. J’ai basé son rôle sur certains personnages de Monteleon et aussi sur un de mes grands-oncles qui vit à la campagne. Mais, trouver quelqu’un de son âge qui accepte de jouer dans un film a été un vrai challenge. Il nous a fallu plusieurs mois de recherche. Nous ne pouvions pas mettre une annonce dans le journal pour ce genre de personnage. Avec l’équipe de casting, nous avons arpenté beaucoup de petites villes les jours de marché, pour observer. Un jour, dans une gare routière, nous avons trouvé un homme qui correspondait parfaitement. Et nous avons eu raison. C’est le vrai Cornelio. Il est comme ça. Il adore raconter des histoires, et les gens aiment l’écouter. Je pense qu’il est le personnage le plus réaliste de
Huacho.
Pourquoi des acteurs non professionnels ?
Je ne voulais pas de stéréotypes sur les paysans. Au Chili, les accents sont très différents en fonction de la classe sociale, de la région d’où l’on vient, du travail ou de l’activité que l’on exerce. Les paysans sont souvent représentés d’une manière un peu caricaturale par des acteurs qui exagèrent leurs accents et leurs gestes. Je voulais aussi faire un film très physique. Un film sur les travailleurs ; des gens qui sont constamment en mouvement. Pour moi un acteur professionnel ne peut pas s’empêcher de « jouer » l’action, car tous les gestes d’un paysan ne lui sont pas familiers. Cornelio ne pense pas à ce qu’il fait. Quand il coupe du bois, il le coupe. Clemira ne pense pas au fait de faire du fromage, elle le fait, et elle l’a fait toute sa vie. Cette réalité du quotidien est quelque chose que je pensais pouvoir obtenir difficilement avec des acteurs professionnels. La plupart des personnages vivent dans ce film comme dans leur réalité. Maria Ines, la patronne de la ferme touristique, est la vraie propriétaire de cette ferme. Tout ce qu’elle dit et fait est l’exacte réalité des choses. C’était crucial pour moi.
Vous êtes également critique de films. De quelle façon cette autre activité a-telle influencé votre travail de réalisateur ?
Cette expérience de critique m’a permis de m’interroger sur ce qu’il me plait ou non dans les films. Surtout, je voulais que le spectateur puisse se poser des questions sur sa propre vie et le monde dans lequel nous vivons.