Notes de Prod. : Il divo

    en DVD le 01 Juillet 2009

Notes de Jean-Noël Schifano

Il Divo, du Napolitain Paolo Sorrentino, confirme ce que j’ai écrit ailleurs : en Italie, pour tout artiste, tout écrivain, tout penseur, la question n’est pas comme en France « Comment aimer ? », mais bien « Comment gouverner ? ». Sorrentino, entre fascination et détestation, donne ici le portrait de
Giulio Andreotti, qui a été 7 fois Président du Conseil, 25 fois ministre, et qu’on a surnommé l’Inoxydable, le Sphinx, ironiquement il Gobetto c’est-à-dire le Joli Petit-Bossu, Belzébuth, le Renard, le Moloch, la Salamandre, le Pape noir, l’Homme des Ténèbres, l’Éternité... Le film dresse ainsi à travers une figure politique exemplaire le portrait de l’Italie actuelle, telle que l’ont faite plus de 60 ans d’une histoire pleine de bruit et de fureur, entre le premier des 8 gouvernements successifs du fondateur de la Démocratie Chrétienne Alcide De Gasperi en 1945-1946 et la période actuelle. Au centre : les années de plomb... Élu député de la DC à 26 ans, en 1945 ; nommé sénateur à vie en 1991, Andreotti à force d’ambition rentrée, de machiavélisme, de soin dans l’effacement des traces compromettantes, incarne superlativement le pouvoir, fruit garibaldien de la désunité italienne...

Son histoire, c’est l’histoire réelle de l’Italie, une histoire de crimes, de collusions entre le pouvoir officiel, les loges maçonniques, le Vatican - cet État fort, fiché comme un coin dans une Italie faible - et la mafia, sur fond de complots et de trames obscures où se mêlent dans les années 1970 et jusqu’à nos jours le sang des assassinats signés par les Brigades rouges et le sang versé à l’ombre de la Loge P2.
Tout est vrai dans le film de Sorrentino, et tous les noms des protagonistes qui, un temps, ont fait la une sanglante ou scandaleuse des journaux, avant de sombrer dans l’oubli. Joints à la litanie des noms qui rapproche dans une mosaïque funèbre les figures de mafieux (comme Toto Riina), de celles de Ministres (Paolo Cirino Pomicino, pion fou du pouvoir, dit le Ministre), de banquiers (Roberto Calvi), et les plus hautes figures du clergé (comme le cardinal Fiorenzo Angelino dit Sa Santé), les effets d’accumulation donnent, rétrospectivement, une couleur caravagesque aux cauchemars de toute la période. Le rythme, c’est celui d’un montage accéléré où les assassinats (entre autres l’empoisonnement du banquier Michele Sindona, en 1986, le meurtre du journaliste Mino Pecorelli en mars 1979 et celui du juge anti-mafia Giovanni Falcone en mai 1992) alternent avec les suicides douteux (de Roberto Calvi, le banquier véreux du Vatican retrouvé pendu en juin 1982 sous un pont de Londres ou de Vittorio Sbardella député DC dit le Requin), des morts suspectes, avec les scandales (de la banque du Vatican Ambrosiano). Danse macabre qui accompagne frénétiquement dans l’ombre la danse du pouvoir et les palinodies autour de l’élection du Président de la République Oscar Luigi Scalfaro en mai 1992. Peu de place dans ce tourbillon pour les états d’âme : Andreotti
en aura-t-il même pour la mort de son allié et « ami » Aldo Moro assassiné en mai 1978 par les Brigades rouges ? Il en joue en tout cas - sous son masque de cire.

« Grandeur de l’énigme Andreotti », a dit Eugenio Scalfari (fondateur du quotidien La Repubblica) : le but de Sorrentino n’est pas, à la Leonardo Sciascia, de reconstituer la mécanique ou la dynamique occulte des délits, des complots, des massacres, mais de les relier entre eux, d’en faire un chapelet à égrener aux pas nocturnes d’Andreotti, et de remonter vers la zone maléfique du pouvoir jusqu’à cet unique mandataire (ou rouage ?), toujours soupçonné, mis en accusation, mis en procès à maintes reprises et toujours acquitté faute de preuves, faute de témoins (opportunément disparus ou proverbialement muets comme le mafieux Gaetano Badalamenti) et malgré la sentence d’appel du 15 octobre 2004 concluant à la participation «simple» du politicien avec Cosa Nostra.

Qui est donc Giulio Andreotti, montreur de marionnettes dont Sorrentino fait, au fond, la marionnette du Vatican ? Andreotti, c’est le cœur indifférent et glacé du pouvoir, à lui seul la Stasi d’un État dominé par un autre État, le Vatican, dont la présence traverse le film qui imbrique et fait toucher du doigt la fusion entre le pouvoir religieux et le pouvoir politique, entre la famille italienne et la famille mafieuse. Sans qu’il soit désormais plus possible comme l’avait fait (…) Coppola dans Le Parrain 3, ou Marco Tullio Giordana dans Les Cent Pas d’éclairer, fût-ce par fragments, d’éclairer les zones d’ombre qui ont englouti les diverses victimes du Pouvoir. Corps raidi, en proie aux migraines, superstitieux jusqu’à la paralysie, arpentant un trottoir d’une Rome fantôme au cœur de la nuit, incapable de dormir, le Divo dantesque a des allures lunaires de Nosferatu... Comme il le disait à chacune de ses réélections, « Le pouvoir n’use que ceux qui ne l’ont pas ». Le Divo habite un cercle de l’enfer, celui sur lequel, en Italie, s’est durablement bâtie une impitoyable théocratie à peine masquée.

Jean-Noël Schifano

Note du metteur en scène

Giulio Andreotti, l’homme politique le plus important que l’Italie ait connu ces cinquante dernières années, a le charme de l’ambiguïté et une psychologie complexe et inextricable au point d’avoir intrigué tout le monde au fil des ans. Quand j’ai commencé à me documenter sur Andreotti, parce que j’avais envie de faire un film sur lui depuis toujours, je suis tombé sur une littérature considérable et contradictoire qui m’a littéralement donné le vertige. Pendant longtemps, j’ai pensé que tout ce « matériel » ne pourrait jamais converger vers une même ligne directrice, comme l’exigent les règles d’un film. En outre, cette image d’Andreotti comme quintessence de l’ambiguïté, c’est ainsi qu’il est perçu par les chercheurs, les journalistes et les citoyens italiens, est aussi une caractéristique avec laquelle il a toujours joué et spéculé.

Entretien avec Paolo Sorrentino

Les cinéastes italiens ont toujours et de tout temps raconté l’Italie. Dans vos films, racontez-vous l’Italie du Sud ou l’Italie en général ? Vous considérez-vous comme un cinéaste du Sud ? Vous inscrivez-vous dans la tradition des cinéastes politiques comme Rosi, Rossellini, etc... ?

Contexte Historique

11 mars 1978 - 20 mars 1979. Quatrième Gouvernement Andreotti.

16 mars 1978. Aldo Moro, président de la Démocratie Chrétienne, est enlevé par les Brigades Rouges.

9 mai 1978. Le cadavre d’Aldo Moro est retrouvé via Caetani.

8 juillet 1978. Sandro Pertini devient le septième président de la République.

Les Personnages Importants

GIULIO ANDREOTTI

Né à Rome le 14 janvier 1919, Giulio Andreotti est un homme d’État et un homme politique de renommée internationale, considéré comme étant l’un des principaux représentants de la Démocratie Chrétienne. Diplômé en Droit, il a reçu 11 distinctions de docteur honoris causa, fait une carrière journalistique et publié de nombreux livres.
 

Box-office au 12 Janvier 2010

  • 1ère semaine IDF : 25 289 entrées
  • Cumul IDF : 61 845 entrées

  • 1ère semaine France : 46 528 entrées
  • Cumul France : 127 376 entrées