Est-il vrai qu'à l'origine du projet, il y a une chanson ?
En 99 le groupe 113 a sorti « Tonton du bled », un single qui a été un très gros succès. Ce morceau racontait avec humour l'histoire d'un jeune qui doit retourner en Algérie pour les vacances. Mais il n'a pas envie de quitter sa cité, d'aller dans un pays où tout est bancal, où il sait qu'il va se faire gratter ses fringues par des cousins, ne rien comprendre à l'argot local, etc. Il y va quand même et, au bout du compte, il parle de finir ses jours là-bas… On a tous connu cette expérience. J'ai rencontré le 113 pour qu'on essaye d'élaborer ensemble un projet autour de cette idée. Je pensais faire un film qui allait s'appeler « Tonton du bled ». Mais j'ai vite réalisé qu'avec cette matière, il y avait de quoi écrire une chronique, pas une histoire. Or je ne voulais pas refaire « Le Ciel, les oiseaux et… ta mère », cinq ans après.
Gilles Laurent, mon co-scénariste m'a alors proposé d'opposer Yacine qui refuse de retourner au bled, à Johnny qui rêve d'y partir. Nous avons contraint le malheureux Yacine à s'embarquer contre son gré avec sa famille et tant qu'à faire, pour bien l'enfoncer nous avons fait s'embarquer clandestinement Johnny dans ses bagages. Un emmerdeur (de classe internationale !) qui va lui pourrir la vie, mais qui finalement lui fera ouvrir les yeux sur l'amour qu'il porte à sa famille et ses racines.
On a pourtant le sentiment que ce personnage inventé, comme tous ceux du film, vous le connaissez bien… C'est sûr. On raconte mieux les choses qu'on connaît. Que ce soit le 113 ou moi, nous puisons dans l'expérience de notre vie en banlieue. Johnny existe donc. Partout en France il y a des Johnny. Partout où il y a de l'acculturation. Dès qu'on est l'unique représentant de quelque chose, minoritaire, perdu, on veut ressembler aux autres. Je me souviens « des petits blancs » de Saint-Denis qui étaient plus arabes que nous ! (rires) Le 113 vient du sud de Paris, moi du nord, mais on avait exactement la même expérience de ce phénomène. D'ailleurs, dans « Le Raid »,
Julien Courbey joue déjà Kader, un petit blanc qui se prend pour un arabe et dont le vrai nom est Kevin. Et dans « Le Ciel… » il était également bien typé.
Vous avez créé Johnny pour Julien Courbey ?
Avec sa tête de fou, ses oreilles décollées, son physique atypique, il faut savoir que c'est une star en banlieue. Mais moi je ne pensais pas spécialement à lui, pas plus qu'à d'autres acteurs de mon entourage d'ailleurs. C'est le groupe 113, quand on a évoqué ce personnage, qui s'est aussitôt exclamé : « Il nous FAUT
Julien Courbey ! » (rires). Bref, avec tous ces éléments, j'ai pensé : « On a peut-être de quoi faire un film ». Et on a commencé à travailler.
Avez-vous conçu ce troisième long métrage en réaction au précédent ?
Vous savez depuis mon dernier film (réalisé en 2001), le monde à beaucoup changé. Aussi, je ne me sens absolument plus capable de faire de la comédie gratuitement. Je ne peux plus me contenter d'observer le monde sans réagir. Avant même d'avoir l'idée de faire « Il était une fois dans l'Oued », j'avais envie de retourner à quelque chose de plus simple et en même temps de plus ambitieux sur le plan émotionnel. J'avais envie de remettre l'individu au centre de l'histoire. Comme dans le Ciel…, avec ses potes de banlieue, plein de vie et de couleurs. Avec la banane tout le temps. Sans flics ni embrouilles. Je souhaitais raconter à ceux qui sont prêts à l'entendre, que rien n'est inéluctable. Je voulais aider à changer l'image de la banlieue, de l'immigration, et redonner de l'espoir, de la confiance et de la fierté à toute une génération qui en a bien besoin mais ne le réclame pas. Ce n'est pas de la politique, c'est de l'humanisme.
J'ai une chance incroyable : je suis un fils d'immigrés bien intégré et je fais un métier passionnant. Je n'ai pas le droit de ne pas délivrer un message d'espoir.
C'est votre moteur ?
Divertir, faire rire, mais si possible en transmettant quelque chose de positif qui donne envie aux gens d'aller les uns vers les autres !
Vous avez des références cinématographiques quand vous vous attaquez à un tel style de comédie ?
Tout le cinéma américain des années 30 à 60, fait par des immigrés européens. Notamment et surtout Capra ! Mais aussi, d'une certaine manière, Billy Wilder. Quand on pense à « Certains l'aiment chaud », c'est quand même l'histoire de gens qui se transforment pour se cacher et qui finissent par se trouver eux-mêmes sous leur déguisement ! Mais précisément à l'heure actuelle, je me sens surtout proche du cinéma britannique. Des films comme « Joue-là comme Beckham », « Full monty », « Fish and Chips »… Je suis proche de ce cinéma où de petites gens accomplissent de grandes choses, en tout cas, des choses qui pour eux sont importantes.
Dans « Il était une fois dans l'Oued », vous montrez le point de vue d'une famille maghrébine. Pourtant tous les spectateurs peuvent s'identifier à eux. Comment saviez-vous que cela fonctionnerait ?
Je le ne le savais pas. Tant qu'un film n'a pas rencontré le public, on ne peut jamais savoir. Vous me parlez du point de vue maghrébin de ce film. Mais contrairement à mes parents, moi, je suis né et j'ai grandi en France. Il y a donc déjà en moi un point de vue légèrement extérieur, qui permet à mon film de sortir du carcan communautaire ! Et cette histoire n'est pas un reportage, c'est une fiction où tout est fait pour que les spectateurs se sentent impliqués par les problèmes des personnages. C'est aussi pour cela que j'ai choisi une vision en partie fantasmée.
Ce film n'est pas réalisé par quelqu'un qui connaît l'Algérie, je n'y avais pas remis les pieds depuis plus de 15 ans. Je connais mieux Biarritz ! Mais grâce à mes origines, j'ai certaines clés pour comprendre et raconter ce pays. Je voulais d'ailleurs retrouver le sourire qui, dans nos familles, accompagne toujours son évocation. Mon pari, envers le public, c'était de parler de l'Algérie et de pouvoir enfin en sourire avec lui ! C'est aussi pour cela que le film se situe en 1988, c'est à dire, durant le dernier été tranquille, avant les douze ans de guerre qui ont déchiré le pays.
Les choses ont beaucoup changé aujourd'hui ?
Oui on trouve des bananes ! Et même des Stan Smith ! Et même le dernier « Star Wars » ou le « Oliver twist » de Polanski, avant qu'ils ne sortent en France !!! Aujourd'hui les choses ne sont plus les mêmes. C'est toujours l'Algérie éternelle que je montre dans le film, mais avec quelques blessures en plus.