Après seulement deux courts-métrages, ce film est votre premier long-métrage. Comment vous est venue l’idée d’un scénario aussi riche ?
Comme tous les réalisateurs, le plus souvent, on a beaucoup d’idées qu’on veut traiter dans le même scénario, mais les règles de l’écriture déconseillent souvent cette manière de faire. Comme les règles sont faites pour être transcendées, je me suis fait entourer par deux consultants scénaristes : Lou Inglebert et Marc Gautron (Pour avoir un regard féminin et masculin), en leur demandant de m’aider à raconter plusieurs sujets dans le même scénario. Avant ça, le scénario avait été admis à Sud Ecriture en 2005 où, l’atelier m’a assuré que le projet pouvait tenir la route si le traitement est cohérent. Avec l’aide des deux consultants qui ont su m’écouter et m’aider à aller au bout de mes idées, le film a donné ce qu’il est aujourd’hui. Vu comment ça se passe, si on continue à traiter un sujet par film, combien en fera t-on avant le corbillard ?
C’est toujours difficile de réunir les moyens nécessaires pour réaliser un premier film de long-métrage. Comment avez-vous pu convaincre les partenaires et les institutions qui ont financé votre projet ?
Je ne crois pas avoir fait beaucoup de choses pour les convaincre que de leur présenter le scénario. Quand j’ai commencé à le présenter aux financiers, ils ont jugé que le récit n’était pas abouti. Le CNC m’a conseillé de le représenter à l’aide à la réécriture. ça n’a toujours pas marché (j’en ai l’habitude). Pendant ce temps, le fonds Afrique Images du Ministère français des Affaires Etrangères, me donnait l’aide à la réécriture. Au CNC, je l’ai représenté au trophée du premier long-métrage, avec un avis favorable. Ces aides m’ont permis de réécrire le scénario. Après quoi, j’ai obtenu des aides à la production: Union Européenne (ACP), Fonds Images Afrique, Fonds Sud CNC, Francophonie en post-production. Pour la finition, j’ai eu le fonds d’aide de Göteborg (Suède).
La religion et la tradition sont les thèmes forts qui entretiennent le conflit de génération qui se manifeste dans votre film. Êtes-vous personnellement attaché à ces deux valeurs, ou est-ce simplement pour la construction d’un scénario de fiction ?
Je suis né et j’ai grandi dans ces valeurs. Je les vis toujours. C’est mon regard et mes critiques sur ma propre société. Ce que je sens et ne sens pas. Ce film ayant plusieurs lectures, l’une d’entre elles, est aussi la recherche d’une identité spirituelle, psychologique, perdue depuis peu, qu’il faut absolument rétablir : c’est ma spiritualité animiste (dans ses valeurs socio humaines et non cruelles).
Comment avez-vous effectué le casting des acteurs en France et en Guinée ?
Ce scénario, pendant son développement, est passé par plusieurs structures dont Emergence (Université d’été) qui aide les réalisateurs de premier long-métrage à tester leurs projets. Elle vous permet de tourner (tournage test) deux séquences clés de votre scénario avec un encadrement professionnel pointu. Là, je me suis rendu compte de la défaillance de mon casting… Le rôle de BB était tenu par un jeune guinéen, excellent comédien de théâtre. Mais, vu le temps qu’on a pour tourner, vu le travail à faire pour le mettre au niveau d’un acteur de cinéma, il était mieux de faire un autre casting. Emergence m’a conseillé
Tella Kpomahou (Kesso dans le film), avec qui elle avait travaillé l’année prétendante. J’ai cherché une directrice de casting qui a organisé un casting et m’a trouvé le premier rôle masculin jeune, Alex Ogou (BB dans le film). Mais, à la fin du casting, ce n’était pas Alex que j’avais choisi. Celui qui était en tête de liste, a démissionné (à cause de ses convictions religieuses) quatre jours avant le tournage, pendant que je l’attendais à Conakry. Je me suis immédiatement rabattu sur Alex et, à quelque chose malheur est bon, le rendement a dépassé mon entendement. Fatou Diawara (Siré dans le film) la chanteuse, je la connaissais depuis le film « La Genèse» de Cheick Oumar Sissoko. Elle avait aussi fait « Sia, le rêve du python» de Dany Kouyaté. Je n’avais donc pas de doute pour elle. Sauf que, je ne la connaissais pas chanteuse. Après lui avoir fait lire le scénario, j’ai douté de son côté chanteuse et j’ai voulu changé de rôle. Elle a dit : « ça ou rien». J’ai fait confiance. Le résultat m’a aussi agréablement surpris.
Fifi Dalla Kouyaté (Fanta dans le film), je n’avais aucun doute car, je la connaissais depuis 1986 sur Mamiwata de Diop Moustapha.
Pour les comédiens en Guinée, je n’avais pas de doute, je les connaissais aussi. Il fallait juste un
travail de coaching pour passer du théâtre au cinéma. J’ai fait venir à Conakry un coach, David Barrouck de Méthod Acting qui a travaillé avec l’ensemble des comédiens, tous rôles confondus, matin et soir pendant deux semaines. Au cours du tournage, concernant les comédiens, tout allait bien à quelques exceptions près. On ne peut pas tout contrôler surtout sur un tournage comme le mien.
Le tournage d’un film est pour le réalisateur une aventure. Racontez-nous les conditions du tournage entièrement fait en Guinée.
Si je devais donner un autre titre à ce film, je l’appellerais « A quelque chose malheur est bon».
Quand ça n’a pas marché avec le producteur qui devait faire le film. Il fallait donc se jeter à l’eau. Il n’avait pas lieu d’hésiter. Si je ne tournais pas à ce moment-là, je perdais les 100.000€ de l’Union Européenne pour défaut de n’avoir pas utilisé les fonds au bout d’un an. J’ai créé une boîte de production COP-FILMS donc, je suis producteur.
J’ai proposé à Annabel Thomasla direction de la production en France. Mais j’ai dû la convaincre car, n’ayant jamais assumé cette fonction, elle avait peur de ne pas être à la hauteur. Sa prestation a été impressionnante
Depuis la première prépa à Paris, jusqu’à la fin du tournage, ça a été une cascade. Le comédien principal qui me lâche, les techniciens avec qui je devais faire le film (cinq chefs de poste) qui me lâchent aussi à la dernière minute. Il fallait en trouver en urgence au Sénégal, au Mali et en France. Certains sont arrivés à Conakry, quatre jours après le début du tournage. Pas de premier assistant bref
Avez-vous des anecdotes ou des incidents qui ont marqué ce tournage ?
Incident : Taïbou Diallo, l’assistante régie est décédée pendant le tournage et le film lui est dédié. Paix à son âme.
Anecdote : on devait tourner les scènes de mosquée dans une mosquée de quartier. Depuis deux mois, on avait signé et on était d’accord sur tout : prix de location, figuration, les gestes et les attitudes admis et proscrits. Le jour du tournage des scènes, au moment où on s’apprêtait à installer le décor, le responsable de la dite mosquée monte les enchères en doublant le prix de location. Cela a énervé le régisseur général, Ahmat Mahamat qui m’a dit : « Je laisse mon assistant sur le plateau et je vais faire une mosquée. Faites une autre séquence en attendant mon coup de fil. » C’est ce qu’on a fait. Deux à trois heures plus tard, il appelle du bureau. Quand on arrive, le bureau était transformé en mosquée, où nous avons tourné avec les figurants (religieux) prévus pour la vraie mosquée. Ils ont tenté de renégocier le retour à leur mosquée, mais ils n’ont eu droit qu’à la figuration dans notre « mosquée».
Jeannot Coker, a joué le rôle d’Amine dans le film. Je lui ai beaucoup parlé de son personnage de religieux qui suit son père à la lettre, même plus. Il a commencé à travailler son personnage physique et vestimentaire. Un jour, il est venu en rigolant au bureau, avec en main, 500 francs guinéens et un chapelet. Il nous explique qu’un individu l‘ayant pris dans la rue pour un fervent religieux lui avait offert le billet, en lui demandant de prier pour lui.
Votre film a fait l’objet de plusieurs sélections par d’importants festivals internationaux. Comment le film était-il accueilli à ces nombreuses occasions par le public ?
Ce qui fait vraiment plaisir, c’est le fait que partout où le film est passé : Afrique, Europe, Amérique, Caraïbes, le public s’y retrouve. Après chaque projection, il y a toujours quelqu’un qui me parle des aspects du film, dans lesquels il se retrouve , ou qui subsistent son pays. C’est bien d’avoir un langage aussi universel.
Entre un projet et sa réalisation, il y a parfois un fossé. Avez-vous le sentiment d’avoir fait un film à l’image de ce que vous aviez envisagé ou imaginé ?
Oui, vraiment. J’ai essayé au maximum de respecter le scénario. Il y a eu quelques petites séquences que j’ai supprimées pendant le tournage mais, même si je les avais tournées, elles n’auraient pas été montées.
Parlez-nous du projet de votre prochain film.
Je suis vers la fin de la réécriture avec le scénariste Marc Gautron. La seule question est: « Est-ce que l’Afrique va continuer à laisser ses enfants périr dans un Eldorado fictif ?