Imogène Mc Carthery est votre premier film de metteurs en scène. Est-ce le sujet qui vous a décidé à passer pour la première fois derrière la caméra ?
Alexandre Charlot : C’est l’exemple même de la commande qui devient un projet très personnel. Au départ, il y a simplement une intuition de producteur :
Yves Marmion était à la recherche de personnages de comédie pour le cinéma, il s’est souvenu d’
Imogène et…
Franck Magnier : … il nous a demandé ce qu’on en pensait, et si on estimait qu’il y avait une adaptation possible. A l’époque - c’était il y a trois ans - on n’officiait que comme scénaristes sans penser à la réalisation.
Vous connaissiez Imogène et les livres de Charles Exbrayat ?
Franck Magnier : Je ne connaissais que l’adaptation pour la télé de la série avec Dominique Lavanant, qui se déroulait non plus en Ecosse mais en Bretagne avec tout le folklore qui va avec…
Alexandre Charlot : Moi, je me souvenais des livres d’Exbrayat chez mon grand-père, des couvertures jaunes du Masque… Mais je n’en avais jamais lu. Après la proposition d’Yves, on s’est mis à lire Ne vous fâchez pas,
Imogène ! qui est le premier de la série. On a aimé le ton, le décalage, l’époque - les Sixties -, le côté à la fois un peu désuet et totalement loufoque de cet agent secret très spécial et de son univers…
Franck Magnier : Le personnage d’
Imogène a un côté « bigger than life » qui ne pouvait que nous plaire. Et les personnages qui l’entourent ne sont pas en reste : Sir Woolish, Tyler, la gouvernante Mrs Elroy, les trois espions… On aimait bien le côté « too much » de cet univers.
Comment s’est passé le passage du livre au scénario ?
Franck Magnier : Dans le roman, il n’y avait qu’une intrigue d’espionnage fantaisiste, qui est l’intrigue principale du film. Il nous fallait y ajouter une intrigue plus profonde : la partie sentimentale et identitaire qui ébranle l’héroïne.
Alexandre Charlot : Il y avait des choses très fines à régler, des dosages délicats pour développer l’humour et la comédie sans affaiblir cette intrigue « existentielle » que nous pouvons résumer par : « Que fait-on de sa vie ? Que fait-on du fameux roman familial que chacun reçoit sur ses épaules ? »
Franck Magnier : Finalement, c’est une adaptation très fidèle à l’esprit du livre et… une vraie trahison !
Alors qu’est-ce qui vous a décidé à passer derrière la caméra ?
Alexandre Charlot : « Qui » devriez-vous dire ? C’est Brigitte Maccioni, qui dirige UGC Images, et
Yves Marmion.
Franck Magnier : Quand ils ont lu le scénario, ils nous ont dit à notre plus grande surprise : « Mais puisque tout est là, pourquoi ne le réalisez-vous pas, vous-mêmes ? »
Vous n’y aviez jamais pensé ?
Franck Magnier : Non. Quand on écrivait le scénario, c’était clair qu’on ne l’écrivait pas pour nous. Pour moi, ce n’était pas forcément un objectif de passer à la réalisation.
Alexandre Charlot : Pour moi c’en était un, mais pas à ce moment-là. Nous avons même demandé à Brigitte de nous laisser le week-end pour réfléchir. Elle pensait qu’on voulait la faire marcher (rires !!!)… mais non, c’est juste que l’on hésitait.
Franck Magnier : Ce qui nous a finalement décidés, l’un et l’autre, c’est que nous avons eu l’impression que le scénario lui-même nous donnait le feu vert… Finalement sans le faire exprès, nous l’avions truffé d’intentions de réalisation.
Alexandre Charlot : Et puis c’était l’occasion de pouvoir aller au bout de nos idées, de pouvoir filmer les gags tels qu’on les avait construits, et de tenir ce rythme que nous avions dans la tête au moment de l’écriture.
Qu’est-ce qui vous a alors fait penser que Catherine Frot était une Imogène idéale ?
Franck Magnier : Catherine est capable de passer du burlesque à la gravité en quelques instants. Elle peut être totalement loufoque sans que l’on perde rien de la profondeur, de la vérité des sentiments – toutes choses qui font partie intégrante de notre humour. On ne pouvait pas mieux tomber !
Alexandre Charlot : Notre but, c’était de la retrouver telle que nous l’aimions et, en même temps, d’apporter quelque chose de nouveau : un côté sexy doublé d’une réelle performance physique.
Et Lambert Wilson ?
Franck Magnier : Les acteurs français capables d’incarner ce côté british, avec cette classe, ne sont pas nombreux. Lambert a aussi une vraie capacité à être émouvant tout en étant drôle.
Alexandre Charlot : Catherine et Lambert sont très demandeurs de ce côté « bigger than life » que porte le film. Ils s’incrivent très bien dans des univers qui ne sont pas tout à fait contemporains. C’est un formidable couple de comédie.
Concernant le ton et le style du film, aviez-vous des références en tête avant de le mettre en scène ?
Franck Magnier : L’élégance du premier Panthère Rose…
Alexandre Charlot : Bizarrement, ce qui nous a inspirés, c’est moins des comédies que les films d’Hitchcock - la dilatation des scènes de suspense, la grammaire cinématographique en elle-même. Quand on regarde ses films, c’est comme si on comprenait, au moment où il le fait, pourquoi il fait tel plan ou tel cadre.
En voyant Imogène Mc Carthery et son côté graphique, on a le sentiment qu’il pourrait être l’équivalent en cinéma de ce qu’est La ligne claire en bande dessinée…
Alexandre Charlot : C’est une référence qui, au début de notre travail sur le film, était inconsciente mais que nous avons très vite revendiquée. Ce rapport à la bande dessinée, n’apparaît pas seulement dans le choix esthétique – les cadres, les silhouettes –, mais aussi dans la narration.
Franck Magnier : Par exemple, on voit le début d’un gag sans en voir la fin, on entend le début de quelque chose puis on n’en voit que le résultat. C’est le principe même de la bande dessinée : quand vous passez d’une case à une autre, l’ellipse est brutale et votre cerveau est continuellement sollicité pour faire les liaisons.
Alexandre Charlot : Ce jeu avec le cadre, avec le hors-champ, les sons, cette volonté de ne pas tout montrer dans une époque où l’on montre tout, cette idée que le spectateur a une part du trajet à faire… Tout cela fait partie de l’essence même de l’humour qu’on voulait explorer dans
Imogène Mc Carthery.
Franck Magnier : Comme le désir de rester absolument au premier degré, de refuser toute ironie, de s’arrêter à la limite du pastiche. On rit avec les personnages mais on ne rit pas d’eux. Quoiqu’ils tentent de plus ridicule, leurs motivations, leurs sentiments sont sincères et, du coup, ils ne lâchent pas la main du spectateur. L’humour naît de ce contraste entre la loufoquerie des situations et la vérité des émotions.
Alexandre Charlot : Ce premier degré, nous souhaitions le retrouver partout. Dans la lumière, les décors, les costumes, la reconstitution d’époque. On ne voulait pas de traitement parodique. On devait sentir l’Ecosse, les paysages et le granit. Quand
Imogène est censée être à Londres, on voulait, donner l’impression d’être dans un vrai film anglais.
Vous êtes-vous demandé comment, sur le tournage, vous alliez vous répartir les tâches ?
Alexandre Charlot : Ça fait 15 ans qu’on travaille ensemble, donc s’il y a une répartition, elle se fait tout à fait naturellement. Sur une scène, l’un pouvait se préoccuper davantage de la technique et l’autre du jeu des acteurs. Sur une autre, c’était l’inverse. Mais au final, toutes les décisions étaient prises en commun.
Dans l’utilisation de la musique, il y a aussi de vrais partis pris. Des thèmes qui reviennent.
Alexandre Charlot : Nous voulions revenir à cette époque bénie où il y avait de vrais thèmes musicaux, à la Barry, Mancini, Cosma.
Franck Magnier : Pour trouver le compositeur, nous avons fait une sorte de casting à partir du scénario.
Alexandre Azaria a été le seul à ne pas nous proposer des airs comiques et ça nous a plu ! Avec lui, nous avons limité le nombre de thèmes et travaillé autour de leurs variations.
Alexandre Charlot : Utiliser la musique, c’était aussi savoir ne pas en mettre.
Ce qui est un peu inattendu c’est que vos noms sont associés aux Guignols et à certains scénarios en prise avec l’époque, alors que Imogène Mc Carthery est une comédie d’espionnage, hors du temps.
Franck Magnier : S’il s’agit juste d’observer l’époque et de dire ce que j’en pense, je l’ai fait pendant cinq ans de Guignols, tous les jours ! En plus, l’époque en elle-même n’a pas tant changé que ça. Les hommes politiques font toujours les mêmes calculs, on vit toujours sur les mêmes mensonges, la télévision donne dans la pornographie permanente… Faire un film qui se passe dans le passé m’a finalement rafraîchi !
Alexandre Charlot : Moi, en tant que réalisateur, ce côté hors du temps me permettait d’assouvir mon désir de travailler sur l’aspect graphique, sur un certain esthétisme…
Si vous ne deviez garder qu’un moment de toute cette aventure ?
Alexandre Charlot : J’ai adoré la préparation ! Ce moment où il y avait déjà l’effervescence avant le grand saut…
Franck Magnier : Moi, j’ai beaucoup apprécié un moment un peu parallèle à la vie de cinéma. Lorsque nos assistants à la mise en scène nous ont emmenés dîner au bord de la mer un soir. C’était au tout début de notre séjour en Ecosse. C’était beau, calme, apaisant… Le lendemain, je me suis vraiment senti installé dans notre tournage.
Si Imogène touche les spectateurs, vous seriez prêts à faire un autre épisode ?
Alexandre Charlot et
Franck Magnier : Oui !
Imogène et Tyler sont suffisamment riches pour vivre d’autres aventures…