Notes de Prod. : Impressions de Montagne et d'eau

Une découverte...

Quatre courts métrages d’animation venus de Chine Impression de Montagne et d’eau et autres histoires est l’occasion de faire découvrir quatre chefs d’oeuvre de l’animation ch i n o i s e. N ’ayant fait l’objet à ce jour que de rares projections destinées aux professionnels ou aux festivaliers avertis, ces films vont bénéficier pour la première fois en France d’une exposition d’envergure.
Il nous est aujourd’hui possible de transmettre au grand public ces films précieux trop longtemps restés dans l’ombre...

Ces quatre courts-métrages ont été produits par les Studios d’animation de Shanghai. Nommés en chinois «Studios d’Art», on ne pourrait imaginer d ’ expression mieux choisie puisque en effet ils réunissent, depuis leur création, artistes peintres et dessinateurs célèbres. Conjuguant leurs talents, tous aspirent à créer des oeuvres esthétiquement remarquables susceptibles de faire découvrir aux plus jeunes le monde qui les entourent.

C’est aussi par des images sublimes une initiation à l’art et aux valeurs universelles. C’est dans cet état d’esprit que le peintre caricaturiste Te Wei (directeur des Studios de Shanghai depuis leur fondation) mit au point, avec ses collaborateurs (Qian Jiajun, Ah Da, Duan Xiaoxuan, Tang Chen) au début des années 60, un genre de film tout à fait original : le «lavis animé».
Ils parvinrent ainsi à mettre en mouvement la peinture chinoise traditionnelle à l’encre de Chine et aquarelle.
Voir ces films c’est entreprendre un voyage initiatique dans le monde secret de la peinture chinoise : les animateurs des Studios de Shanghai lui ont conféré la grâce du mouvement comme pour inciter le spectateur à s’immerger totalement dans ses paysages en perpétuel changement.

En Chine, la peinture englobe aussi la calligraphie et la poésie. Ces trois modes d’expression sont traditionnellement réunis pour exprimer la nature profonde des êtres. En conjuguant ces trois arts, le peintre traduit la quintessence d’une philosophie centrée sur la relation harmonieuse de l’homme avec la nature. Le souffle qui l’anime lui permet de restituer le rythme de la nature tandis que la feuille de papier de mûrier s’imbibe plus ou moins de l’encre noire ou de la couleur selon la force du trait, tracé d’un geste qu’il est impossible de reprendre... A priori, filmer la peinture chinoise image par image semble un pari impossible : tandis que l’encre
n’imbibe jamais de la même façon le papier en fibre de mûrier, jamais la main du peintre ne reproduit deux fois un trait identique... Et l’on s’interroge sur les prouesses artistiques et techniques qui ont permis aux animateurs de Shanghai de réaliser de tels films...
Te Wei a raconté comment lors d’un séjour à Tokyo, pressé de questions par ses collègues japonais, il refusa de révéler son secret... Un secret toujours bien gardé, à en croire Mme Duan Xia oxuan, directrice de la photo d’Impression de montagne et d’eau, le chef d’oeuvre de Te Wei, achevé en 1988, et acclamé depuis dans les festivals du monde entier.

De l’avis général c’est le plus beau lavis animé qui ait jamais été réalisé et en effet, ce conte philosophique sur la transmission de l’art d’un vieux maître à un petit enfant devenu son disciple, est un pur joyau. Sans qu’aucune parole ne soit prononcée, le spectateur est transporté au milieu de montagnes noyées de brume où seul le bruit du vent et de l’eau fait écho à la musique bouleversante du luth... Littéralement ravi par la beauté des images, il est alors submergé par une irrésistible émotion. Au total seuls quatre films de « l avis animé» ont été produits par les Studios de Shanghai et il n’y en aura probablement jamais d’autres.

Les papiers découpés sont une autre gloire des Studios de Shanghai. Au début des années 80, Hu Jinqing qui s’était formé aux côtés de Wan Guch aux films de silhouettes, parvint à mettre au point, à l’issue de dix ans de recherches, une nouvelle forme d’animation mariant la peinture tradition nelle avec la technique des découpages articulés - qui chez lui ne sont plus découpés mais déchiré s.
Cette nouvelle façon de faire du lavis animé, réduit considérablement le nombre de peintures nécessaires. On l’appelle «lavis découpage». Il ne faut manquer à aucun prix les deux films de Hu Jinqing, présentés dans ce programme, La Mante religieuse et L’ E pouvantail. Ces histoires courtes, inspirées de proverbes anciens, sont l’illustration éclatante du talent d’un grand peintre allié à une observation aiguë de la nature...
Les Singes veulent attraper la lune, est aussi un découpage lavis. Il a été réalisé par Zhou Keqin, sous la direction artistique de Ah Da. Dans un style tout à fait moderne, totalement différent des trois premiers, ce merveilleux petit film est à la fois beau, poétique, bien enlevé et très drôle.
Legs d’une époque révolue où la préoccupation essentielle des animateurs chinois était de faire oeuvre artistique et où ne comptaient ni le temps, ni l’argent, ces films sont des trésors dont la Chine peut à juste titre s’enorgueillir mais qui seraient impossibles à réaliser aujourd’hui...

M.C. Quiquemelle - Chercheur au CNRS - 2004