Paradoxalement, pour un film traitant de l’obsession, de la passion et de l’infini des possibles, INNOCENTS semble être le fruit du hasard, d’une certaine méfiance initiale et d’une approche créatrice singulière.
Bernardo Bertolucci découvrit le roman de
Gilbert Adair «The Holy Innocents» alors qu’il s’interrogeait sérieusement sur son prochain film : ce récit intimiste d’un ménage à trois, situé pendant les émeutes de Mai 68 à Paris, éveilla en lui des sentiments contradictoires. Francophile de cœur, cet italien né à Parme se sentait trop proche de cette période de turbulences et craignait, en la transposant au cinéma, d’offrir une image réductrice de son propre vécu et de celui des autres.
Mais la lecture du roman de Adair avait réveillé de trop merveilleux souvenirs : «Il ne s’agit pas tant des événements de 68, des émeutes et de la violence, que de l’esprit qui régnait à l’époque. Les années 60 avaient quelques choses de magique», se souvient-il. «Je dirais… que nous vivions un rêve. Cinéma, politique, jazz, rock’n’roll, sexe, philosophie, drogue, nous étions dans le fusionnel. En overdose permanente, je dévorais tout.»
Le réalisateur italien décida donc de faire lire le roman à
Jeremy Thomas, son producteur attitré depuis le début des années 80 et
Le Dernier Empereur, qui scella leur collaboration : «Bernardo nourrissait depuis longtemps l’envie de tourner à Paris un film sur les années 60» commente ce dernier, «mais aucune idée de scénario ne l’accrochait vraiment. Un jour il m’a donné le roman de Gilbert et j’ai senti qu’il pourrait en faire un film très évocateur. J’ai aussi pensé que ce serait génial, pour notre cinquième collaboration, de retrouver Paris, où il avait filmé
Le Conformiste et
Le Dernier Tango A Paris. Pourquoi ne pas compléter cette trilogie?».
Jeremy Thomas ne se doutait pas, en téléphonant à l’agent du romancier, qu’il te,tait l’impossible :
Gilbert Adair, peu satisfait de son livre (en partie autobiographique) avait refusé d’intéressantes propositions d’adaptations, interdisant même à son agent de luie n communiquer de nouvelles. «Trop frustrant» d’après l’auteur, presque dérangé par le succés critique de l’adaptation cinématographique de son autre roman, AMOUR ET MORT À LONG ISLAND, par Richard Kwietniowski. «Mais lorsque mon agent m’a précisé que là, il s’agissait de
Jeremy Thomas et
Bernardo Bertolucci, j’avoue n’avoir pu résister à pareille tentation. Mon roman parle de politique et de septième art, d’où l’intérêt de nombreux producteurs. Mais Bernardo me semblait soudain une évidence car mon livre reflétait les thèmes que son cinéma explore.»
Poussé par Bertolucci, Adair se mit à réécrire le scénario du film et même son propre roman pour une réédition : «Même si, parfois, l’Histoire (Mai 68) fait irruption dans la vie des personnages, c’est avant tout un huit-clos entre un étudiant américain et deux adolescents français – un frère et une sœur – qui se sont pris d’amitié pour lui.
Bertolucci reprend : «Tout commence par une journée, à Paris, où nos trois «héros» se rencontrent. Les parents des deux ados français étant partis en vacances, ils décident de s’enfermer dans l’appartement. Durant quelques jours, ils vont vivre une relation extrême, intense, initiatique. Lorsqu’ils quittent l’appartement, les trois adolescents sont devenus adultes. »
«C’est un voyage d’exploration», ajoute Adair, «Il est question de printemps et d’éveil : le printemps parisien, son printemps politique, et le printemps de leur corps. Ce qui se déroule dans l’appartement reflète, d’une certaine façon, ce qui se déroule dehors.» Car les événements de Mai 68 trouvent des résonances diverses en chacun de nous. «On va me demander si c’est un film sur Mai 68» prédit Bertolucci. «Bien sûr, c’est là que l’action se situe, bien sûr, on y retrouve l’esprit soixante-huitard. Mais il ne s’agit ni de barricades, ni de batailles de rues, mais bien davantage de l’expérience tout entière. J’y étais et c’était inoubliable. Moment unique dans l’histoire, les jeunes étaient porteurs d’un espoir nouveau. Cette tentative de plongée dans l’avenir, la liberté, était géniale. Mai 68 a été le dernier grand mouvement idéaliste et utopique du siècle.»