Entre l’écriture des premières lignes de
J'Ai Tué Ma Mère et l’écriture de celles-ci, j’ai l’impression d’avoir vécu trois millions d’années. Malgré cet âge considérable, j’ai un souvenir lucide de cette première expérience. Les moments heureux comme les zones d’ombres défilent dans ma tête telle une grande parade rutilante. Parmi tous ces instants, il y en a un que je n’oublierai jamais.
Nous visitons des lieux de tournage à la campagne. Ma grande tante, dévote érudite ayant étudié à la Sorbonne et enseigné au Burundi, nous convie à dîner dans sa maison rustique au bord de l’eau, celle dans laquelle nous allions tourner les séquences finales. Il fait nuit, les criquets grésillent, le feu crépite. Nous parlons du film. À l’époque, l’argent manque, et l’avortement du projet est une épée de Damoclès en constante lévitation au-dessus de nos têtes. Nous nous délections d’un potage de courgettes et de tous les mets exquis dont ma tante nous «embecque» généreusement, quand une conversation sur l’ambition s’engage soudain. À table, on revendique le droit de croire en ses fantasmes les plus fous. On s’emballe, on espère. Et le silence revient tranquillement. Je me revois, le regard inquiet, songeant à mon film. Ma grand tante se lève, remplit de vin quelques coupes vides, ramasse quelques assiettes, et pose une main sur mon épaule. Je sens qu’un psaume éculé lui brûle les lèvres, et me prépare mentalement à une image bucolique du genre «Jésus et le gueux au pied mariton». Mais non. Elle me regarde d’un air posé et me dit simplement : «ceux qui n’ont aucun rêve mourront de froid».
Xavier Dolan