Vous avez publié un roman, écrit et mis en scène au théâtre, réalisé des courts-métrages, et vous passez maintenant au long. Pouvez-vous nous expliquer ce parcours éclectique ?
En fait, l’idée de réaliser des films était en moi depuis le début. J’ai du mal à me spécialiser parce que j’ai besoin de m’exprimer dans différents domaines - je viens par exemple d’acheter du matériel de peinture... Je souhaite pouvoir utiliser tous les potentiels des différents moyens d’expression. Réaliser un film est assez lourd et nécessite de travailler avec beaucoup de monde. La littérature et le théâtre sont plus simples car ils impliquent moins d’intervenants, laissent plus de temps, demandent moins d’argent. Chaque type de projet offre ses avantages et ses inconvénients. Mais je ne souhaite renoncer à rien. Je continue à écrire des livres et je vais retourner au théâtre.
Comment avez-vous su que vous étiez prêt pour un long-métrage ?
Tout est venu du sujet, de l’idée. Je l’ai ensuite développée avec
Gabor Rassov. Ce qui nous importait d’abord, c’était le ton, l’énergie. J’aime travailler de façon ludique, et c’est ce qui se produit avec Gabor. C’est un auteur de théâtre passionnant, formidablement drôle. Nous discutons de tous les aspects de l’histoire et nous rions beaucoup. Nous avons les mêmes inspirations, le même goût pour ces antihéros qui vivent de petites combines.
Quelle a été votre méthode de travail pour JANIS ET JOHN ?
En fait, Gabor et moi n’avons jamais écrit ensemble, mais nous avons beaucoup parlé.
Sur un tableau de conférence, nous avions noté l’idée de départ : parvenir à réinventer Janis Joplin et John Lennon.
Le côté "décalé" du personnage de Lennon m’attirait, et Joplin m’intéressait parce que je voulais absolument que Marie l’interprète. Je savais qu’elle le ferait merveilleusement.
Ensuite, il a fallu mettre au point l’arnaque à l’assurance. Gabor est très fort pour imaginer ce genre de choses.
Après avoir défini les principaux points du scénario, nous avons avancé jusqu’à déterminer plus d’une centaine de séquences.
Ce n’est qu’alors que je me suis mis à l’écriture. De cette matière, j’ai extrait ce qui était le plus proche de notre propos, le plus fort aussi. Je m’efforce de saisir la signification et l’émotion des choses. C’est d’ailleurs pourquoi j’écris plus facilement le matin au réveil. Je me sens alors plus proche de mes impressions, de mes sensations.
Le fait de connaître Jean-Louis et Marie vous a-t-il influencé dans le choix de votre sujet ?
Sachant que Jean-Louis ne souhaitait plus tourner, je ne lui avais même pas proposé le rôle. Je ne voulais pas utiliser notre relation personnelle pour le convaincre. J’ai donc contacté un autre comédien. Quelque temps plus tard, lors d’un voyage en Italie avec Jean-Louis, je lui ai parlé du film et le sujet l’a emballé. J’ai prié pour que l’autre acteur hésite ou refuse, un comble !
Marie est à la base de tout. Je vivais avec elle au moment où j’ai écrit le film. Elle est le personnage central de l’histoire. Tout au long du film, Marie n’est jamais Janis mais – et c’est là où elle est une actrice fascinante – le personnage de Brigitte influencée par Janis.
Marie joue une femme qui se retrouve elle-même sous l’influence d’une artiste qu’elle doit imiter. C’est d’ailleurs ce qui arrive à la fin, quand elle chante. Il n’y a alors plus aucun artifice. Pendant un an, Marie a énormément travaillé la chanson pour réussir à interpréter Janis Joplin.
À l’époque où j’ai rencontré Marie, il y a plus de dix ans, son rêve était d’interpréter le rôle d’une chanteuse. Je savais donc que le scénario l’amuserait. Je voulais l’amener vers quelque chose d’inhabituel pour elle, qui la révélerait sous un autre angle au public. Elle apprend simplement à devenir une femme épanouie qui maîtrise sa vie. Brigitte lui ressemble. Les gens qui la rencontrent tombent immédiatement sous son charme. Marie est d’ailleurs proche des deux facettes, mais pas dans leur côté dépressif car c’est une femme très gaie, simple, à l’aise avec le quotidien et qui s’occupe beaucoup de ses enfants. Elle a en même temps un côté complètement rock-star.
Dans le film, il est souvent question pour les personnages de se trouver eux-mêmes. Etait-ce intentionnel ?
C’est un thème essentiel. Tous les personnages l’affrontent à leur façon. Gabor et moi nous sommes demandé ce que peuvent faire deux idoles défuntes qui reviennent. Qui seraient-elles aujourd’hui et comment se comporteraient-elles ? Toute cette approche de crédibilité dans l’irrationnel a généré de nombreuses scènes surréalistes. Les paradoxes nous ont permis de développer des dialogues de comédie. La soudaine réapparition de Janis et John encourage le personnage de Léon (
Christophe Lambert) dans sa folie.
Tout ce qu’il a fait depuis des années prend enfin un sens. Un autre élément fort du script était que pour se trouver soi-même, il faut parfois emprunter l’identité d’un autre. C’est le cas des personnages de Marie et de François. Dans ma vie privée, j’ai mis du temps à comprendre que je pouvais avoir besoin d’idoles, de héros, de gens comme Marie et Jean-Louis pour me trouver moi-même. Sergi, lui, joue le fil conducteur. Pour monter une magouille, j’avais besoin de ce personnage de comédie italienne des années 70, coincé dans sa vie banlieusarde banale. Il n’enlève même plus sa cravate pour dîner chez lui. C’est un homme écrasé sous sa vie, mais qui pour tenter de réparer son erreur, va se jeter à l’eau et se révéler aussi poète qu’humain. J’aimais aussi beaucoup l’idée qu’il mette en scène ses deux créatures et que peu à peu, elles lui échappent…
Tous vos personnages sont assez seuls au départ…
C’est vrai. Pablo ne regarde plus sa femme, il ne partage sa vie avec personne ; Brigitte survit plus qu’elle n’existe ; Walter attend ; Léon est perdu dans son rêve ; même Cannon est seul avec sa voiture. Paradoxalement, la catastrophe va tous les servir. Ils vont avoir l’occasion de se rencontrer, eux-mêmes et entre eux. J’aime les rencontres. Dans mon travail, tout ce que je peux faire est toujours une façon de lutter contre la solitude. Dans JANIS ET JOHN, il y a six personnages solitaires qui, à la fin, forment trois couples : Marie-Sergi, la mère et Jean-Louis, Christophe et François. De plus en plus, la seule chose qui m’importe, est que les gens se retrouvent.
Comment avez-vous choisi vos comédiens ?
Je n’aime pas trop les castings. Je préfère rencontrer les acteurs avant d’écrire. J’avais vu Sergi dans des rôles très différents de celui-ci, je ne savais pas s’il pourrait assumer le côté sanguin du personnage. Dès que je l’ai rencontré, tout a été réglé en une heure ! J’ai senti cet élan, ce côté humaniste qui sait aussi rire de lui-même. Nous avions Pablo.
Christophe était venu voir "Comédie sur un quai de gare" que j’avais écrit et que jouaient Marie et Jean-Louis. Nous avons dîné ensemble. Cette rencontre m’a confirmé ce que j’ai toujours pensé : il a un charisme insensé. On a parlé du rôle de Lennon, de celui de Léon. Il avait envie de tourner en France. J’ai tenu à lui expliquer qu’il s’agissait d’un troisième rôle dans un petit film, mais cela n’a rien entamé de son enthousiasme, il s’est entièrement prêté au jeu. Il a su faire preuve de générosité dans son jeu, c’est un partenaire qui relance à la perfection.
François Cluzet est un des trois acteurs que je préfère au monde. Il a un sens inné de la rupture. J’ai adoré le voir jouer ce personnage tout en fractures, en fêlures et en fulgurances. Il surprend toujours, il cache en lui des trésors d’émotions contradictoires qui peuvent surgir à n’importe quel moment. Il vous place toujours en situation d’écoute parce que venant de lui, tout est possible.
C’est l’expérience la plus passionnante que j’aie eue avec un acteur. Parce que nous avions beaucoup préparé et beaucoup travaillé, nous nous sentions plus libres sur leplateau. Nous avons énormément ri. François est très drôle, il propose beaucoup de choses.
Il a tout fait pour accentuer sa ressemblance avec Lennon. C’est aussi lui qui a trouvé l’idée de faire parler son personnage en anglais. Le passage d’une langue à l’autre, le mélange des mots qui n’ont pas le même rythme, donne de petites perles de comédie. François et
Marie n’avaient pas tourné ensemble depuis longtemps. Ils étaient contents de se retrouver. Je me souviens particulièrement de la scène au restaurant chinois où ils finissent par se battre. Ils avaient, avec Sergi, une véritable jubilation à jouer ensemble. Ils étaient déchaînés, comme des mômes !