LE RECRUTEMENT DE L'EQUIPE
«À ma première lecture du livre de Tony Swofford, j'ai surtout été sensible à son approche subjective de la guerre, vue à travers les yeux d'un homme à la recherche de lui-même. J'ai été passionné par le mélange de machisme, d'humour, de situations surréalistes et d'observations très pointues», explique
Sam Mendes. «Ce récit de guerre, qui ne ressemblait à aucun autre, nous parle d'une guerre qui ne ressembla à aucune autre. Pouvait-il donner naissance à un film de guerre qui ne ressemblerait à aucun autre?»
«Chaque Marine a une expérience spécifique de la guerre, chaque peloton, chaque bataillon vit des expériences distinctes. J'avais envie de faire un film sur cet homme, si fascinant, et sur ce que lui apporta sur un plan personnel ses expériences de cette guerre.»
«Nos souvenirs de la Guerre du Golfe ce sont ces minuscules images télévisées, parfaitement propres, de frappes «chirurgicales» sur des villes en modèle réduit, dont on ne pouvait même pas concevoir qu'elles fussent habitées. Sur le terrain, les militaires n'avaient aucune idée de la situation. Nous non plus, d'ailleurs, puisque nous n'y avions pas accès. C'est pour cela que j'ai eu envie de découvrir ce conflit à travers les yeux d'un fantassin. Les expériences de Tony dans le désert révèlent la face cachée de la Guerre du Golfe, elles sont à l'exact opposé de ce que nous croyons être «normal» dans le déroulement de toute guerre.»
Le best-seller d'Anthony Swofford a fait l'objet d'une critique dithyrambique. On l'a notamment loué pour l'irrévérence et l'honnêteté sans faille de son point de vue sur le monde des soldats et la vie quotidienne des combattants au milieu de l'énorme machinerie déployée à cette occasion. Soldat de la troisième génération, conçu en 1969 durant la guerre du Vietnam, Swofford évacue de son récit les visions clichés de jeunes et fringants héros qui traînent encore dans nos consciences pour leur substituer l'image, bien réelle, de jeunes gens frustrés, apeurés, accros au rock et au porno, avides de sang et de violence. Formés à tuer, ces mâles alpha surexcités, perdus au beau milieu d'un désert inhospitalier, attendirent en vain d'en découdre avec un ennemi invisible, tuant leur ennui dans de stupides bagarres, dans une atmosphère de débauche, de mépris déclaré pour les populations qu'ils étaient censés libérer et d'indiscipline croissante à l'égard de leurs supérieurs.
«C'est de cette «autre» guerre que Swofford nous entretient dans ce livre, qui est aussi le récit d'apprentissage d'un jeune Marine, sommé de s'adapter aux dures réalités de la vie militaire après avoir longtemps baigné dans l'univers de Camus.»
«J'avais dix-huit ans lorsque je me suis engagé en décembre 1988, déclare l'auteur, et c'est ma Guerre du Golfe que j'ai souhaité raconter. Le Corps des Marines exerce une grande fascination sur certains jeunes. Après l'avoir rejoint, j'ai découvert des gars dotés d'un meilleur armement, d'un équipement de qualité supérieure à celui du fantassin de base. Ces tireurs d'élite possédaient aussi une aura incomparable.»
De simple «troufion», Swofford se vit promu sniper/éclaireur dans le peloton STA (repérage de cible et pointage). «Un troufion tire au jugé 15_000 cartouches, alors que le tireur d'élite vit pour la seconde magique où il mettra dans le mille ; j'ai été totalement accroché le jour où j'ai compris cela.»
Les producteurs
Lucy Fisher et
Douglas Wick achetèrent les droits du livre dès sa parution, séduits à la fois par le caractère intemporel du matériau et la vision singulière, mordante et lucide de l'auteur. Une appréciation que partage le scénariste du film,
William Broyles, Jr.
Ancien Marine, Broyles a pris part à la guerre du Vietnam. Père d'un jeune soldat, il a pu mesurer l'évolution des mentalités au sein de l'armée : «La génération de Tony Swofford a les idées plus claires que la nôtre. Qu'elle qu'en fussent les raisons, lui et tous ses camarades choisirent d'aller se battre là-bas. Nous, nous étions de simples appelés, et en 1959, lorsque j'ai rejoint le Corps, je ne savais même pas pourquoi on nous envoyait au Vietnam.»
Doug Wick :
«Lors de nos premiers échanges, Bill Broyles a évoqué ses propres expériences au Vietnam et m'a expliqué que les Marines sont un club auquel on adhère à vie. J'ai été plutôt surpris d'entendre cet écrivain sophistiqué, dont les états de service remontent à près de quarante ans, me dire qu'il se considère encore comme un Marine, et que les gens qu'il a connus dans ces circonstances se sentent à jamais liés. J'ai trouvé que cela méritait d'être raconté.»
William Broyles :
«De retour du Vietnam, mon fusil m'a manqué. On noue avec son arme une relation primaire aussi forte que celle du cow-boy avec son cheval. Lorsqu'il descend de sa monture, le cow-boy continue de marcher les jambes arquées, parce que cette posture s'est inscrite dans sa chair.»
Swofford et Broyles en attestent, les soldats vivent en temps de guerre des expériences totalement étrangères aux civils - des montées d'adrénaline accompagnent toutes leurs activités, de l'entraînement le plus routinier aux mouvements et affrontements sur le champ de bataille. Des classiques comme APOCALYPSE NOW, PLATOON ou FULL METAL JACKET agissent sur eux comme des aphrodisiaques, exacerbant leur volonté d'en découdre et de prouver leurs mérites.
Lucy Fisher :
«Jarhead est un livre unique, tant par son style que par son contenu. Il nous fallait des talents hors norme pour lui rendre justice. C'est un texte très élaboré, un récit initiatique sur fond de chaos, qui inspire alternativement le rire et la terreur. Après que Bill eut fini la première mouture du scénario, nous avons choisi le seul réalisateur qui nous semblait avoir l'envergure d'un tel projet :
Sam Mendes. Nous voulions quelqu'un qui soit apte à traiter les aspects sérieux du sujet comme sa dimension comique. Sam a relevé le défi - brillamment.
«Le styliste et l'humaniste qu'est Sam s'est trouvé d'autant plus libre d'exercer sa créativité que la dimension humaine de cette guerre avait été occultée. Nous n'avions vu que très peu d'images de ce conflit à la télévision, dans les journaux et les périodiques, ce qui constitue une rareté en soi. JARHEAD contient de ce fait une imagerie inédite.»
Sam Mendes :
«Je pense qu'il faut un certain temps, un certain recul, pour commencer à saisir ce qui vous arrive durant une guerre ou au cours d'un événement historique de grande ampleur. La Guerre du Golfe nous apparaît maintenant sous une tout autre perspective.»
Vue à travers le prisme des médias l'opération Tempête du Désert pouvait passer pour une guerre parfaite - si l'on ose risquer cet oxymore. Elle offrait, aux bleus comme aux anciens, l'occasion de vivre des expériences radicalement nouvelles.
Sam Mendes :
«Il a fallu attendre une bonne dizaine d'années pour voir fleurir les témoignages sur cet engagement. Comment expliquer un tel retard ? La réponse, me semble-t-il, est que les gens considéraient à l'époque la Guerre du Golfe comme une sorte de «non-guerre». Aujourd'hui, nous voyons mieux dans quel contexte historique elle s'inscrivait, et à quel point elle éclaire notre présent.»
Mendes et Broyles écrivirent quantité de moutures du scénario afin de donner une ossature à la chronique zigzagante de Swofford, en se focalisant sur deux périodes-clés de son récit : les classes et le séjour dans le désert. Swofford y débarqua le 14 août 1990, deux jours après son vingtième anniversaire. Son unité - le 2ème Bataillon du 7ème Régiment de Marines - fut l'une des premières à rejoindre le Golfe et se déploya dans le désert où commença sa longue, très longue attente.
Sam Mendes :
«Dès la fin d'une guerre, vous voyez surgir des récits et témoignages pleins de détails factuels. Nous avons essayé, à partir des impressions, des sentiments d'un jeune homme, de sa vision subjective des événements, de présenter une autre vision de cette guerre.»
Et Broyles d'ajouter : «Notre histoire n'a rien de romantique et elle ne délivre pas de message politique. C'est l'histoire de jeunes gens qui rejoignent le Corps des Marines dans l'espoir de trouver leurs marques.»
LA FORMATION DU PELOTON
«Le livre m'avait profondément touché», rapporte
Jake Gyllenhaal. «Il procédait d'émotions vécues et authentiques et ne s'encombrait d'aucun des clichés habituels des récits de guerre. Lorsque j'ai reçu le script, Sam m'a indiqué que Bill Broyles avait servi au Vietnam et, pour être honnête, cela m'a quelque peu perturbé, car la Guerre du Golfe concerna avant tout notre génération. La façon dont nous l'avons vécue n'a rien à voir avec celle dont nos parents ont vécu le Vietnam.»
Les inquiétudes de Gyllenhaal s'évanouirent à la lecture du scénario, en même temps que naissait en lui le désir de s'attaquer à ce rôle. Après sa première audition, l'acteur eut cependant le sentiment d'être passé à côté du personnage. Au fil des mois, il apprit que le réalisateur rencontrait d'autres postulants. Il lui adressa alors un message pressant : «Je ferai tout ce que vous voudrez, je suis le type qu'il vous faut!» Un mois plus tard, Mendes l'informait que le rôle lui appartenait.
Gyllenhaal n'avait pas seulement sous-évalué ses chances, mais sous-estimé l'ampleur du travail physique et mental que ce tournage lui imposerait.
Jake Gyllenhaal :
«Cela a commencé par la traditionnelle «boule à zéro», qui m'a tout de suite mis dans l'ambiance et laissé un sentiment pour le moins étrange. Cette impression était tout à fait appropriée car Swofford est un garçon légèrement «décalé», qui aime se tenir en marge du groupe, tout en y jouant pleinement son rôle. Sam a créé sur le plateau une atmosphère qui m'a permis d'être à la fois acteur et observateur au sein du peloton.»
Peter Sarsgaard_-_qui interprète Troy, l'ami et coéquipier de Swofford -_explique pour sa part : «J'ai souhaité faire ce film parce qu'il rend compte des épreuves physiques et mentales d'une guerre. Nous en avons eu nous-mêmes une très modeste expérience pendant le tournage, car nous ne sommes, après tout, que des acteurs.
Le plus dur fut de s'adapter aux conditions météo : un froid glacial et des pluies torrentielles pendant la nuit, un soleil torride et des tempêtes de sable le jour. Travailler en tenue de combat dans ces conditions n'est pas des plus agréables, mais j'aurais honte de me plaindre alors que des gens ont subi cela pendant des mois tout en se faisant canarder.»
L'absence de femmes fut également un facteur perturbant pour les acteurs/Marines.
Peter Sarsgaard :
«J'avais déjà travaillé au milieu de groupes exclusivement masculins, où se nouent de forts liens de solidarité. Mais, ici, c'est toute l'équipe, à l'exclusion de la scripte et de deux ou trois autres femmes, qui était masculine. Même les coiffeurs et maquilleurs étaient des hommes. Cela devient vite insupportable car on se lasse des grosses blagues machistes qui tournent toutes autour de la violence et du sexe. Des factions se forment, des bagarres éclatent. Je n'avais jamais vu autant de disputes - ni autant d'amour - sur un tournage.»
Jamie Foxx, interprète du sergent-chef Sykes, se tint sagement à distance de ces manifestations juvéniles.
Jake Gyllenhaal :
«C'est heureux qu'il ait été choisi pour ce rôle. Chacun respecte son travail d'acteur, et il restait le plus souvent de son côté, à jouer aux échecs, seul ou avec l'un de nous… qu'il battait immanquablement. Nous l'avons spontanément et instinctivement adopté comme leader.»
Jamie Foxx :
«Sam m'a dit d'entrée de jeu : «Lis le bouquin, mais ne t'y accroche pas car notre film sera différent. Le livre est le témoignage subjectif d'un homme sur sa guerre, alors que le film exposera de multiples points de vue. Le tien sera celui d'un vétéran des Marines.
Avant le tournage, je me suis entretenu avec un ami afro-américain, qui se trouve appartenir à ce Corps. Il lui a fallu, plus qu'un autre, bosser dur et faire ses preuves, mais, m'a-t-il assuré, «en devenant Marine, tu acquiers du même coup une famille où la seule couleur qui compte est celle de ton uniforme. Cette camaraderie est ta meilleure protection. Tu ne survivrais pas sans elle.»
Chris Cooper interprète le charismatique lieutenant-colonel Kazinski, qui motive et galvanise ses troupes avec toute la fougue d'un aboyeur de foire. Sous ce masque racoleur se cache un soldat aguerri, habile manipulateur, à l'esprit acéré.
Chris Cooper :
«Face à des situations aussi dangereuses, les groupes de jeunes se cherchent un leader, mais ne s'en laissent pas conter pour autant. Kazinski sait «chauffer» une foule et il sait qu'un bon officier doit porter plusieurs casquettes pour être, au gré des circonstances, un ami, un père ou une terreur.»
Sykes et Kazinski sont des militaires de carrière qui croient dur comme fer aux sacro-saintes valeurs du Corps. Leurs recrues ne partagent pas cette foi aveugle, et leur vie sont sensiblement plus riches de nuances.
Lucas Black interprète Chris Kruger, le rebelle du peloton et l'un de ses très rares éléments à s'interroger sur les motivations politiques de la guerre.
Lucas Black :
«Kruger aime plaisanter, il prend un malin plaisir à asticoter certaines personnes en les assaillant de questions dont il connaît fort bien les réponses : «Pourquoi sommes-nous ici_? Que faisons-nous ici_?» Réfractaire dans l'âme, Il sera le seul à ne pas absorber les pilules expérimentales censées protéger des attaques à l'arme chimique ou biologique.»
Les autres soldats représentent un large éventail de comportements, du cabochard Fowler (
Evan Jones) au marginal timide Fergus O'Donnell (
Brian Geraghty), en passant par l'ardent combattant Cortez (
Jacob Vargas) et l'imposant américano-cubain Escobar (
Laz Alonso).
Sam Mendes souhaita que tous ses acteurs partagent le mode de vie des Marines. Le plan de travail, les disponibilités de chacun ne permirent qu'une initiation rapide, mais le réalisateur sut en tirer le maximum.
Avant le début des prises de vue (précédées de trois semaines de répétitions), le peloton de 13 comédiens/soldats suivit un stage de quatre jours à la George Air Force Base sous la direction du sergent-major James Dever, conseiller technique du film et collaborateur de productions à gros budget comme LE DERNIER SAMOURAÏ et NOUS ÉTIONS SOLDATS.
«Nous ne nous sommes pas bornés à vivre sous une tente du même modèle que les soldats de Tempête du Désert et à dormir sur des lits de camp», explique Dever. «Nous avons veillé à ce que l'entraînement des acteurs soit un fidèle et efficace condensé de celui des Marines de la Guerre du Golfe. Tous les comédiens étaient fortement motivé.
Nous leur avons fourni leur équipement dès le premier jour, nous leur avons montré comment enfiler une tenue de combat et les avons familiarisés avec le matériel qui serait le leur. Plus question de marcher, tout se faisait au pas de course! Nous avons organisé des raids avec le paquetage réglementaire. Chaque matin, nous leur faisions suivre l'entraînement standard. La nuit, nous leur dispensions des cours sur les moyens de protection contre les attaques NBC (nucléaires, biologiques, chimiques). Ils ont travaillé dur, sans rechigner, et tout s'est très vite mis en place.»
Sam Mendes :
«Je voulais qu'ils se fassent une petite idée de la vie d'un Marine, tout en sachant que ce ne serait qu'un pâle reflet de la réalité. Je ne supporte pas les acteurs qui vous disent : «J'ai suivi un entraînement et je sais maintenant ce qu'éprouve un Marine», alors qu'il n'en a - comme vous et moi - pas la plus petite idée.
Mon dessein était plus modeste : leur faire apprendre les quelques gestes et comportements qui leur permettraient d'incarner des Marines convaincants. Je les ai poussés pour cela dans leurs derniers retranchements, je leur ai fait endurer la soif, la chaleur, la fatigue, mais sans aller jusqu'à les épuiser.
Ce fut pour chacun une expérience intense, qui laissera, je pense, des traces dans leur vie privée. Ils me semblent avoir été profondément affectés par la dépersonnalisation qu'implique la vie militaire. Il est notoire que certains la recherchent pour se fondre dans une équipe, pour s'immerger dans un projet qui les dépasse. Le travail de l'acteur procède d'une démarche diamétralement opposée, et cela a engendré sur le plateau une friction intéressante, du fait que chaque comédien s'efforçait d'exprimer son individualité dans un contexte de groupe. J'y ai contribué en prenant les acteurs par surprise, en les amenant à faire des découvertes. Au théâtre, dont je suis issu, ce processus, ce voyage contient à lui seul sa propre justification. Je pense qu'ici le voyage a été une expérience enrichissante - pour nous tous.
La plupart des êtres humains ont du mal à faire abstraction de leur identité, à n'être plus qu'un corps - car c'est finalement à cela que vous réduit une guerre. Les Marines se ressemblent tous parce qu'ils sont fondamentalement une seule et même personne. Il faut être particulièrement attentif pour les différencier, car ils n'arborent aucun signe d'identification et seulement les plus discrets des insignes. Cet anonymat est étroitement lié à la psychologie très particulière de ce Corps. J'ai du mal à le comprendre, mais c'est quelque chose que je respecte profondément. J'y vois la marque d'un altruisme sans limite.»
BIENVENUE SUR LE PLATEAU
Le tournage de JARHEAD débuta aux Studios Universal et s'acheva cinq mois plus tard dans le désert de Glamis, en Californie. Les premiers extérieurs furent tournés à la George Air Force Base de Victorville (Californie) qui, depuis une dizaine d'années, accueille principalement du personnel militaire en transit. La production s'était attachée à recréer avec précision l'ambiance et les circonstances du départ des premiers Marines pour le Moyen-Orient. Elle ne pouvait compter pour cela ni sur l'aide matérielle de l'armée, ni s'appuyer sur une documentation visuelle adéquate, du simple fait que les opérations terrestres furent à peine couvertes par les médias.
Recréer un événement historique au cinéma s'expose à deux risques : se noyer dans une masse de détails, ou travestir la réalité en cherchant à l'adapter à la mentalité contemporaine.
Doug Wick :
«Nous avons pris grand soin des détails, avec le concours d'experts militaires comme le sergent-major James Dever, le chef décorateur
Dennis Gassner, le chef costumier
Albert Wolsky, qui sont la crème de la profession. Mais notre but ultime était de recréer l'esprit du temps et du lieu.»
Sam Mendes :
«Les Marines vécurent des expériences extrêmes en 1990. Ils subirent un entraînement intensif avant de se retrouver dans ce désert quasi lunaire, où ils furent totalement coupés du monde mais aussi, peut-être, en contact plus étroit avec eux-mêmes. Plusieurs scènes du film illustrent l'idée qu'ils se faisaient de cette guerre et du rôle qu'ils y joueraient. Mais ce n'étaient que des fantasmes de gamins, sans aucun rapport avec la réalité. Aucune guerre ne ressemble à ce que vous en attendez. C'est toujours plus rapide ou plus lent, plus violent ou moins intense que vous ne l'imaginiez. Cela vous surprend en pleine nuit ou vous tombe dessus au moment où vous vous y attendiez le moins. L'aventure de Tony Swofford en est un bon exemple.»
L'équipe se rendit ensuite au terrain d'aviation de Holtville, à l'est de la ville californienne d'El Centro. Bien qu'il possède une piste de 800 mètres de long, on sait très peu de choses à son sujet, à commencer par son vrai nom, sa finalité, la date de sa mise en service. Il n'apparaît bizarrement pas sur les cartes de l'USGS et le seul indice matériel de son existence est une unique photo aérienne de 2002. Sa situation à proximité du Naval Aerial Gunnery Range des Chocolate Mountains, ainsi que de la base de Yuma (Arizona), donne à penser qu'il servit soit de cible pour des tirs d'entraînement, soit de terrain d'exercice pour avions Harriers AV-8.
C'est ce site que la production choisit pour construire son camp de base saoudien et une réplique de l'Autoroute de la Mort reliant Koweït City à Bassora, cible d'intenses bombardements alliés qui laissèrent sur place des centaines de carcasses calcinées et de cadavres de soldats et civils irakiens.
De l'autre côté d'El Centro, dans la plaine que domine Superstition Mountain, la production occupa durant plusieurs semaines un terrain privé où fut notamment filmé l'épisode où Swofford et ses camarades essuient le «tir allié» d'un F-14 passant à quelques dizaines de mètres au-dessus de leurs têtes.
Cette phase du tournage fut marquée par de violentes tempêtes de sable, dont témoignent encore quelques plans des comédiens luttant contre les éléments déchaînés.
L'équipe franchit ensuite la frontière mexicaine pour filmer sur les vastes salants blancs de Baja.
«Nous avons choisi ce site pour profiter d'une étendue déserte, quasi surréaliste, s'étendant sur près de 200 kilomètres et couvrant quelque 270° du champ visuel», explique le producteur exécutif
Sam Mercer. «Nous ne disposions que de deux semaines et en avions déjà une dizaine derrière nous. Faire passer la frontière à 350 personnes, soutenir leur moral, les véhiculer chaque jour pendant une heure et demie… n'est pas une mince affaire. Mais le plus gros challenge fut d'aménager un plateau fonctionnel dans cet environnement coupé de tout. Nous avions commencé par effectuer un repérage technique pour voir où nous allions installer nos tentes et ériger les buttes de sable qui les protègeraient du vent. Après cela, il a fallu organiser les transports, nous doter d'une infrastructure : tracer des voies d'accès, amener l'eau, l'électricité, les éclairages de nuit. Une vraie opération militaire.»
Invitée surprise, la pluie se mit de la partie, déversant des trombes d'eau sur l'équipe.
Sam Mendes :
«Nous n'avions pas prévu que ce serait une «année El Niño», et que nous aurions à affronter de tels déluges. L'aménagement du site en fut sérieusement affecté, et le terrain, habituellement sec et dur comme une pierre, se transforma vite en bourbier. Heureusement, le soleil réapparut et assécha le site juste à temps.»
Aux challenges logistiques s'ajoutèrent de multiples défis artistiques qui firent du tournage de JARHEAD une entreprise hors norme. Pour raconter l'histoire méconnue des combattants d'«en-bas», Mendes fit appel aux talents du chef opérateur
Roger Deakins, cinq fois cité aux Oscars. Ensemble, les deux hommes définirent un style visuel propre à illustrer à la fois le chaos des affrontements, la proximité des frères d'armes en mission, les motivations et les errements de cette fraternité de jeunes.
Sam Mendes :
«Ce tournage m'a été bénéfique dans la mesure où il m'a amené à me débarrasser de quantité de procédés stylistiques que j'avais employés dans mes deux premiers films.
Roger Deakins et moi avons opté pour un tournage caméra à l'épaule, qui faciliterait l'improvisation et assurerait à la mise en scène davantage de fluidité. Roger est tellement habile qu'il arrive à capter le mouvement d'une scène sans que les acteurs soient jamais prisonniers de leurs marques. J'ai également découvert que je répondais mieux aux relations mouvantes qui émergeaient tout naturellement entre acteurs durant la prise.
Dans AMERICAN BEAUTY, j'avais utilisé quantité d'images et de compositions à la Magritte. Sur celui-ci, je suis parti avec un minimum de compositions prédéfinies, afin de me laisser porter par l'énergie vitale qui se dégageait durant les répétitions. L'expérience m'a comblé.
En outre, j'ai délibérément omis les sacro-saints «master shots» d'exposition. Chaque scène démarre par un plan rapproché de Swofford pénétrant en un lieu donné, agissant ou observant. C'est à partir de lui que l'ensemble du film s'articule, «au ras du sol», puisque nous ne voyons à l'écran que ce que lui et ses camarades sont en mesure de voir. Donc, aucun plan de survol du «point de vue de Dieu», aucun mouvement de grue géant, aucun plan pris d'hélico sur ces «fourmis» perdues dans l'immensité du désert. Le cadreur se déplace avec les acteurs, à leur rythme, et chaque mouvement d'appareil est motivé.»
Walter Murch (chef monteur) :
«La singularité de cette guerre m'a frappé autant que l'authenticité de cette voix et la compassion qu'elle montre à l'égard des combattants. Le film présente une grande diversité de tons, ce qui m'a tout de suite plu. J'ai essayé de les mettre tous en valeur - l'humour, la violence, le sérieux - afin de créer la palette la plus large possible.
Les Marines assistent au cours du film à une projection très mouvementée d'APOCALYPSE NOW, épisode qui figure aussi dans le livre. Ils braillent à tue-tête la Chevauchée des Walkyries et anticipent chaque geste, chaque réplique de
Robert Duvall et ses partenaires. C'était assez fascinant de retrouver cela 27 ans après y avoir travaillé.»
Pablo Helman et ses 80 collaborateurs d'ILM furent chargés de créer les effets visuels qui préserveraient l'unité stylistique du film, son regard subjectif «à hauteur d'homme». Là encore, toute virtuosité, tout effet «épique» seraient bannis au profit d'un réalisme scrupuleux.
Pablo Helman (superviseur des effets visuels) :
«
Sam Mendes a une approche originale des effets visuels, basée sur un refus de l'épate et du spectaculaire. Ici, il s'agissait d'évoquer un environnement très spécifique, en apportant un complément à ce qui ne pouvait être créé physiquement sur le plateau. Sam s'est montré d'une extrême méticulosité, jusque dans le placement des fumées. J'y vois la marque de sa formation théâtrale, car à la scène, l'illusion de la réalité est un souci permanent : comment faire croire aux spectateurs qu'ils sont dans le réel, alors que tout est artifice_?»
L'_une des premières tâches de l'équipe Effets visuels consista à occulter toute trace de végétation hivernale du désert. Il fallut aussi «allonger» les tarmacs, incruster des images d'avions, de troupes et de véhicules et recréer la vision apocalyptique des derricks koweïtiens en flammes. La production se contenta de mettre le feu à un seul puits, filmé sous divers angles et à des distances variables. Ces images furent ensuite archivées, retravaillées et démultipliées en fonction des trois scènes d'incendie qui jalonnent le film : une première vision, diurne, à distance, du champ incendié, une vue rapprochée de celui-ci sous un ciel envahi de fumée et saturé de gouttelettes noires et enfin une vision nocturne du champ illuminant le ciel d'une lueur orange.
D'autres effets furent employés lors de scènes présentant un risque physique (l'explosion d'une tour de contrôle, le tatouage au fer, le tir d'armes saluant la fin du conflit) ou prohibées par l'American Humane Association (le duel des scorpions).
À la création de cet environnement visuel discrètement magnifié répond celle de l'environnement sonore et musical des Marines. Le souvenir du Vietnam est palpable dans certains morceaux, comme «Break On Through» des Doors ou «Bang a Gong» de T. Rex (qui amènent Swofford à se plaindre : «Faites-nous entendre notre musique!»). Ces jeunes, éloignés de leurs familles, de leurs femmes, de leurs petites amies, trouvent du réconfort à l'écoute de morceaux populaires comme «Houses in Motion» de Talking Heads, «Gonna Make You Sweat» de C+C Music Factory, «OPP» de Naughty By Nature, «Ball & Chain» de Social Distorsion et «Fight the Power» de Public Enemy. Certains airs sont utilisés à des fins humoristiques, comme «Don't Worry Be Happy» de Bobby McFerrin pour saluer l'arrivée de Swofford au Camp Pendleton, ou encore «You Are the Sunshine of My Life» de Stevie Wonder, que Swofford est contraint de chanter en imitant le son du clairon.
Le but ultime de
Sam Mendes et de ses collaborateurs tient en une phrase : faire un film raconté par les Marines, plutôt qu'un film sur les Marines. Car, ainsi que l'explique Anthony Swofford : «La vie quotidienne du bidasse est bien différente de ce qu'en imagine le grand public. C'est un mélange d'ennui, de surexcitation, de peur, de désirs, de mélancolie. Il y a des choses qui comptent plus que tout : aider un copain à rédiger une lettre d'amour, montrer les photos du dernier-né, trouver une oreille attentive alors que vous racontez pour la énième fois la même histoire… Le film est plein de ces détails vrais qui nous aident à comprendre ces jeunes combattants fragiles, rudes, grossiers, humains, bourrés de défauts, mais qui font aussi du bon boulot pour nous tous.»