Notes de Prod. : Je suis venu vous dire...

Entretien avec Pierre-Henri Salfati

Qu'est-ce qui est à l'origine du film?
Qu'est-ce qui vous a donné envie de l'écrire ?

Gosse j'ai volé tous les disques de Gainsbourg. Je me souviens de la culpabilité en sortant de ces boutiques. La culpabilité s’est vite évaporée, mais j’ai toujours eu envie de faire quelque chose en échange. Pas de dette à payer, juste une sorte de « merci Serge ».

Pour ne pas faire « le film de plus » sur Gainsbourg, vous avez dû voir tout ce qui avait été fait sur lui avant de vous lancer dans l'écriture de ce film ?
Oui, bien sûr. Mais dans la phase de recherche, je suis tombé sur quelques minutes d'un petit film qu'il avait réalisé dans le cadre de « Lettre ouverte à un cinéaste » proposé par Claude Ventura pour l’émission Cinéma, Cinéma. On lui avait donné une caméra et carte blanche. Il s’est mis à filmer la rue Chaptal, dans le neuvième arrondissement, le quartier de son enfance, son école, le conservatoire, Pigalle, en commentant le tout à la première personne. Son film ne dure que 10 minutes mais il y concentre énormément de choses. Autant lui donner plus de temps. En fait c’est lui qui m'a soufflé l'idée de cette narration à la première personne. Pas d'interventions « d'étrangers » dans ce film, juste lui face à sa propre « étrangéité », seule sa voix accompagne la totalité du film.
Serge aimait inventer des histoires sur lui, dans le genre il avait laissé entendre qu'il écrivait son journal, un journal intime que Gallimard devait éditer. La chose évidemment ne s'est jamais faite. J'ai donc imaginé le film comme ce journal qu’il aurait écrit, je l’ai envisagé comme une sorte de carnet de croquis, le carnet d’un peintre, l’aquarelle d’un paysage, l’esquisse d’un portrait, quelques lignes griffonnées d’un début de poème, une fleur séchée entre deux pages vierges. Voilà, le carnet d’un peintre mais aussi d’un poète, un carnet de notes éparses, un carnet que l’on oublie dans un tiroir, que l’on ressort plusieurs mois plus tard, où des impressions sans chronologies apparentes se succèdent les unes aux autres. L’ensemble construisant ce portrait du dedans...

Dans le film vous accordez une grande importance à son enfance, à sa mère, des choses dont on ne savait rien.
Je voulais le découvrir à la recherche de ses fêlures intérieures, le surprendre en quête de ses failles affectives. Je ne l'ai moi même jamais interviewé, mais j'ai remarqué que les trois-quarts de ses interviews tournaient autour des mêmes sujets. Après presque trois ans de recherches, je suis tombé sur des documents beaucoup plus touchants. Il pousse ses introspections beaucoup plus loin. On l’entend évoquer son rapport presque perpétuellement « raté » à son père, celui délicat à sa mère qui aurait même raté son avortement le concernant. Il se découvre par petites touches introspectives comme un perpétuel looser magnifique, qui, parce qu’il aurait toujours tout raté - à part Charlotte et Lulu -, la peinture, l’architecture, la littérature, ses couples... se serait auto flagellé en composant plus de six cent titres !!

Dans le film, on voit des extraits du chef d’œuvre russe « La dame au petit chien ». La femme que l’on voit représente La femme en général quelque part ?
Cette femme au petit chien de Tchekhov c'est d’abord le fantôme sublimé de sa mère Russie. Puis celui de sa propre mère venue de Féodossia en Crimée. Puis bientôt celui de toutes ces beautés fatales qui le hanteront très tôt. Enfant, durant les vacances d’été, il suivait son père qui jouait du piano dans les palaces. Aussi il assistait régulièrement à ces parades où des femmes sublimes, montaient délicatement dans des voitures luxueuses, en compagnie d’un chien tout pomponné. De là dit-il son goût précoce pour les jolies femmes, les belles voitures et les toutous!

Pour rebondir sur la peinture, on voit qu'elle prend beaucoup de place dans la vie de Gainsbourg. On ressent beaucoup d'émotion lorsqu'il se trouve face à des tableaux.
Oui, en particulier quand il est en contemplation devant le San Sebastian de Mantegna au Louvre. Cette scène résume à elle seule l'esprit du film. En extase devant le génie, il se sent violemment humble, inexorablement petit. Cette dimension là du génie, il sait qu’il ne pourra jamais y prétendre. Mais quand il égrène au piano les premières notes de Initials B.B lors de l’enregistrement à Londres, il est tout simplement génial ! A défaut de peinture, c’est avec sa musique, de son vivant, qu’il a touché quatre générations. Tout le monde se retrouve dans sa musique, et peu importe l'âge ou la classe sociale. Des gens qui l’ont vilipendé, qui l’ont taxé de provocateur, ont finalement été séduits par une autre facette du personnage. Tout le monde a sa chanson de Gainsbourg à lui. Il a réussi cela. C’est une forme de génie forcément. Sa consolation du peintre qu’il n’a pas été. Il était si content de rentrer dans le petit Larousse auprès de Gainsborough !

Qu'avez-vous appris sur Gainsbourg à travers toutes ces recherches ?
Ce que j'ai découvert c’est que l’on peut se réussir en s'étant beaucoup raté.

Au niveau du scénario, vous avez commencé à l'écrire avant, pendant ou après votre phase de recherche ?
L'écriture, avec , s'est faite en parallèle des recherches. En fait, c'est ça le plus étonnant : la fabrication d'un script comme si on détenait tous les éléments, et la découverte progressive de la réalité de ces éléments. Il y a des choses bien sur que nous savions qu'il avait dites, d’autres qui étaient simplement écrites mais nous ne savions pas si nous allions les trouver en archives sonores. Nous avons souvent fait comme si. Puis d’autres encore que j’aurais tellement aimé qu’il eu dites. Là encore j’ai souvent fait comme s’il les avait dites. Et bien le plus extraordinaire c’est de parvenir à les trouver vraiment !

Donc certains éléments que vous n'aviez pas en main au départ ce sont finalement dévoilés...
Oui, par exemple lorsque je tombais sur des interviews papiers, je me disais qu'il serait impossible de lui faire répéter ça. Avec un certain acharnement, nous sommes arrivés à trouver ce que les journalistes eux mêmes avaient perdu ou oublié. Je pense notamment à Gilles Verlant qui a écrit ses magnifiques sommes sur Serge. Il n’était pas possible pour moi que Gilles n’ait pas enregistré ses conversations avec Gainsbourg, même sur des micros cassettes. Et bien Gilles a fini par en retrouver certains dont je pense qu’il avait oublié même la survie. Mais également sont apparus d’autres enregistrements très improbablement sauvés des oubliettes, alors qu’ils avaient été notifiés sur le script de façon purement intuitive.

Les recherches ont pris énormément de temps, à quel moment avez-vous rencontré votre productrice?
Avec Miriana, nous avions déjà travaillé ensemble. Nous avions fait quelques films. C'est elle qui m'a proposé ce projet, moi j'ai proposé l’idée d’un Gainsbourg « vu de l’Intérieur ». À partir de là cela s'est passé très vite entre nous. La suite a été plus longue comme vous vous en doutez.

C'est Miriana qui s'est occupé de retrouver les ayant droits des musiques ?
Oui, il y a 110 titres de Gainsbourg dans le film. Imaginez l’énergie qu’elle a du déployer.

Il y a aussi les archives sons, images et extraits de films. C’est monstrueux, de la vraie dentelle. Ce qui explique les problèmes du film et le temps que le film a mis pour se faire.
Oui si on parle des déboires, il y aurait de quoi remplir 10 volumes...

D’où vient la voix de Gainsbourg ?
D’abord de ses tripes ! Mais également de fonds de tiroirs. Autant dire que le mixeur a du faire des miracles. Mais sa voix tombe aussi du ciel. Par exemple, sur un document sonore exhumé pour nous par un ancien journaliste de France Culture, Gainsbourg récite Lolita de Nabokov. Puis il se demande sur quelle musique il aurait pu chanter ce poème s’il en avait eu les droits. Au passage il injurie Kubrick qui les a bloqués et qui a choisi une « vioque » de 16 ans pour jouer le rôle. Il énumère les noms de Mahler, Rachmaninov, Chopin, Debussy... Bref, il pense soudain à Art Tatum, et nous avons là un inédit de Gainsbourg en duo avec Art Tatum. C’est sa voix qui descend du ciel !

À quel public pensiez-vous au moment de faire le film ?
Je suis surpris par le fait qu'un tas de jeunes gens aiment Gainsbourg. Et notamment ceux qui ne l’ont pas du tout connu. Par le fait qu’on l'entende encore autant tous les jours à la radio, qu’il y ait nombre de pubs qui utilisent ses musiques. Serge est donc toujours là, mais ces jeunes gens savent ils vraiment qui il est ? Le film de Joann Sfar leur a fait découvrir un peu plus Gainsbourg, mais c’était un film imaginaire. On le voit régulièrement à la télé, pour des hommages, mais ce sont pour ainsi dire les mêmes images resservies en boucle. Tout cela ne me semblait pas suffisant pour faire connaître à ces jeunes le Gainsbourg des générations qui les ont précédés. C’était d’abord pour eux que j’envisageais ce film. Puis, de manière évidente je réalisais qu'il n'y avait pas de raisons que les parents de ces jeunes là, c'est à dire ma génération, ou même leurs grands-parents ne soient pas concernés aussi.

Ceux qui aiment Gainsbourg peuvent aimer votre film ?
En tout cas ce film est fait par quelqu’un qui aime Gainsbourg, qui l’aime suffisamment pour que cet amour ambitionne de transparaitre à chaque plan. Un film qui transpire humblement l’amour de Gainsbourg, espère la sensibilité de tous ceux qui l’aiment.

Ceux qui l'aiment le connaîtront mieux ?
Sûrement qu’au delà de ses mélodies, de ses textes, de son personnage, de l’homme fragile, discret, blessé, au delà du cynique, du dandy, du provocateur, du rebelle, de l’artiste tous ressentent bien qu’il y a quelque chose de plus qui fait qu’ils l’aiment. Mais quoi ? Ce film ne cesse d’évoquer ce quelque chose de plus.

Entretien avec Miriana Bojic Walter (Productrice)

Comment vous êtes-vous intéressée à Serge Gainsbourg ?
Au départ, j’étais une fan comme toute ma génération. Et plus tard, j’ai pensé produire un film sur Gainsbourg. Cette idée me revenait de façon récurrente, mais à chaque fois, il s'avérait que quelqu'un d'autre était déjà en production. Un jour, je parlais de Gainsbourg avec un ami qui m’a demandé : « Pourquoi aucun film n'a jamais été fait sur lui pour le cinéma? Je suis sûr que beaucoup de gens auraient adoré voir un film sur Gainsbourg sur grand écran.»