
Avant d’intégrer la Fémis et de devenir ingénieur du son pour le cinéma, je me destinais à une carrière musicale. Les premières grandes émotions de ma vie, je les ai ressenties alors que je jouais des morceaux de musique classique. J’ai donc intégré le Conservatoire de Lyon afin de devenir concertiste. Pendant ma première année d’étude, j’ai vécu en collocation avec une amie d’enfance, pour les mêmes raisons initiales que celles de Marie. Cette amie était propriétaire et avait le sens du concret qui me manquait, mais je me suis sentie oppressée par cette relation. De l’extérieur, nous apparaissions comme deux amies d’enfance plutôt liées, assez sages. Mais en réalité, c’est avec une grande lâcheté que je n’ai pas exprimé la violence du mal-être qui m’animait. Et moins je l’exprimais, plus c’était violent, puisque je créais mon propre malaise et que je me laissais dominer. C’est avant tout ces sensations-là que j’ai eu envie de raconter et de sublimer dans un récit : comment Marie peut-elle se laisser enfermer dans une relation de plus en plus malsaine, comment elle-même peut induire, par son comportement, cette relation malsaine, en quoi la peur de l’une peut influencer le désir de domination de l’autre.
Il n’y a pas une méchante et une gentille, il y a une très jeune, un peu naïve, un peu lâche, un peu indolente, très malhabile, très séduisante et une plus mature, très seule, blessée, possessive, maladroite et amoureuse. Pour incarner ces deux personnages très complexes, j’ai eu la chance de collaborer avec deux comédiennes aux caractères aussi fascinants qu’antinomiques... Pour Emma, je voulais une actrice qui puisse déranger et en regardant
Isild Le Besco, je ressentais exactement ce que je recherchais. Elle était à la fois cruelle et sensible, puissante et fragile, dérangeante et excitante. Isild a apporté la luminosité et la présence physique qu’imposait le rôle d’Emma et son côté glamour, sa blondeur, son mystère envoûtant me rappelle les héroïnes d’Hitchcock ou de Lynch. J’imaginais une comédienne ayant une certaine innocence pour incarner Marie, une jeune femme sensuelle pleine de formes pouvant jouer l’ingénue avec simplicité. J’ai été immédiatement séduite par
Judith Davis, qui a parfaitement réussi à jouer l’ambiguïté et le mensonge avec la candeur et l’innocence nécessaires à la sympathie du personnage. On assiste à un face à face complexe entre deux personnalités à la fois fortes et friables.

Le début du film est lumineux, coloré, au rythme agréable. Comme le début de « Répulsion » ou celui d’« Harry un ami qui vous veut du bien »... puis les fous rires cèdent la place au malaise, et l’été fait place à l’hiver... le naturalisme au drame. Je joue sur des couleurs, le rouge par exemple, pour trouver des ambiances étranges, comme celles qu’il y a parfois dans les films de Claude Chabrol. Jouer du piano permet à Marie d’extérioriser les sentiments et émotions qu’elle renferme et qui la troublent, notamment dans les échanges avec Emma. Les morceaux choisis en deviennent une bande-son de ses états d’âme successifs. « La Pavane pour une infante défunte » de Maurice Ravel quand elle se sent bien ou un extrait du Carnaval de Schumann « Chiarina et Chopin » dans des moments plus sombres – ce morceau m’a d’ailleurs été suggéré par Brigitte Engerer.
La tension est liée à la jeunesse des personnages. Les deux filles vivent l’histoire pleinement et sans le recul lié à la maturité. Marie a toujours été très protégée, elle se connaît mal et ne sait pas quelle direction prendre. À peine sortie du cocon familial, un autre cocon vient l’accueillir et Emma prend le relais de l’autorité. L’apprentissage du piano, aussi, l’épanouit et la renforce autant qu’il lui « bouffe » sa jeunesse et qu’il la prive du temps nécessaire à la connaissance de soi en tant qu’individu social. J’avais envie aussi de parler du désir sexuel féminin, à vingt ans, encore tâtonnant, mais très préoccupant, je voulais faire un film sensuel, filmer les peaux, les pieds, les mains, les cheveux. La sexualité est complètement liée à cette histoire. L’envie de découvrir le sexe pour Marie est forte, décuplée par le fait qu’il lui soit interdit par Emma. On ressent ça très fort dans
Virgin Suicides de Sofia Coppola. Entre les deux filles s’opère un effet de vases communicants, Emma découvre une sexualité chez Marie, et en est influencée, elle commence à la voir comme un objet de désir. Marie accepte d’avoir une relation sexuelle avec Emma, sans l’assumer. Sa force par rapport à Emma est d’avoir des relations sexuelles à l’extérieur, et donc de pouvoir la faire souffrir. C’est la vraie différence qui sépare les deux protagonistes de
Prick Up Your Ears de Stephen Frears. L’un n’a que l’autre, et l’autre couche avec tout ce qui bouge. L’un souffre terriblement. L’autre finit par le dominer. Celui qui domine, c’est celui qui fait souffrir l’autre.