Comment est né le projet de « Je vous aime très beaucoup »?
Il est né de l’envie de faire un film sur l’enfance et l’adolescence : une chronique familiale singulière, fantasque, presque burlesque où les évènements se dérouleraient de façon énergique, vivante, lumineuse et très humaine. Ca danse, ça court, c’est réactif… Tout s’enchaîne sans que le discours ou la morale l’emportent.
Le ton est donné dès les premières images du film où sur le générique le P’tit danse comme un dératé…
Je tenais à cette scène parce qu’effectivement elle donne immédiatement le ton du film. Le P’tit est seul dans sa chambre, il s’éclate en écoutant de la musique. A ce moment là, rien n’interfère… Il est dans son monde, totalement libre. J’aime chez les enfants cette liberté, cette fibre artistique dont ils n’ont pas encore conscience. Ils donnent, ils agissent, ils expriment les choses sans arrière-pensée, sans crainte. Ils sont hors contexte.
Les trois garçons ne se sont jamais rencontrés avant la mort de leur mère. Chacun a un mode de vie très différent…
Le P’tit est élevé à la campagne par sa grand-mère. Marty qui n’a pas de père et a été abandonné par sa mère s’est retrouvé dans un foyer. Quant à Paul, il vit de façon bourgeoise avec un père souvent absent. Leur rencontre ne peut qu’être explosive. Tout est à construire.
Pourquoi avoir fait le choix d’une mixité raciale ?
Je n’avais pas pensé à une grand-mère noire, mais ma rencontre avec
Firmine Richard, provoquée par ma productrice,
Nelly Kafsky, a tout changé. Nous avons longuement discuté de ce qu’impliquait le choix d’une famille métissée. Est-ce que c’était crédible ? Oui. Il y a même de plus en plus d’enfants issus de parents d’origine différente. Est-ce que cela entrainait le film sur le terrain du racisme ? Au bout d’un mois, persuadé que Firmine était le meilleur choix, j’ai décidé qu’à partir du moment où on n’abordait pas le problème, il ne se posait pas. Peu importe la couleur de peau de la Nonna, c’est une grand-mère comme les autres qui aime ses petits-fils…
La Nonna est l’anti Mamie Nova…
C’est l’opposé. Ce n’est pas Tatie Danielle, mais c’est une femme forte, les pieds sur terre, très politiquement incorrecte… Quand Paul veut boire de l’alcool, elle est la première à le servir et à boire avec lui. Chez elle, l’image de la Sainte Vierge cohabite avec un fusil.
Que pouvez-vous nous dire des trois jeunes comédiens ?
Max Clavelly qui joue le P’tit est arrivé le premier sur le projet. Il a fait des essais et j’ai très vite compris que c’était lui. C’est un enfant très intelligent, très réactif qui a une capacité d’imagination à partir d’un texte assez étonnante. J’aime son côté débridé, totalement fantasque… Pour le personnage de Marty, je cherchais un physique de beau gosse où apparaisse une douceur. Quand Julien m’a été présenté avec ses dreadlocks, j’ai vu cette fragilité. Puis, il m’a dit qu’il était musicien et ceinture noire de karaté… Tout était là. A 18 ans, c’est déjà un comédien très affirmé. Il travaille de façon très rigoureuse, il en veut. Enfin,
Pierre Lefebvre a été le dernier à nous rejoindre. Il interprète Paul, le personnage sans doute le plus complexe… On a travaillé ensemble sur son attitude, sur la façon dont il allait évoluer au cours du film. Pierre est un garçon qui a beaucoup de recul, d’humour et d’élégance… Tous les trois, à leur façon, ont apporté au film quelque chose qu’ils ont en eux.
Le film frappe par son authenticité, le naturel avec lequel les enfants occupent l’écran… Comment avez-vous travaillé ?
L’avantage avec les enfants ou les adolescents, c’est qu’ils n’ont pas de technique de jeu, d’automatismes. Avec eux, il y a une réelle possibilité de travail. Une marge de manœuvre incroyable. Jamais, ils n’ont fait exactement deux fois la même chose. Ils avaient envie de pousser leur personnage, d’aller le plus loin possible avec une pêche et un dynamisme qui nous entraînaient tous. Ce tournage a été absolument génial. Il y avait entre eux une telle complicité.
Ils disent de vous que vous êtes resté un grand enfant. Vous en convenez ?
Je suis un adulte responsable, père d’une petite fille de 9 mois, et en même temps, c’est vrai je suis resté un grand enfant capable d’être régressif, de jouer, de m’amuser à créer un monde disparu qui me ramène à l’enfance, à l’adolescence… Les bouchons d’oreille, la collection de scarabées collés dans le cahier, les petites tombes dans le jardin, la mappemonde… Tout ça, ce n’est que du vécu ou des souvenirs fantasmés… Une quantité de petits détails qui accessoirisent les personnages et qui, au final, créent un univers particulier.
En un été, les trois garçons vont évoluer très rapidement. Qu’auront-ils appris ?
Pour les trois garçons, c’est la fin d’une innocence. Et en même temps, malgré les aléas de la vie, ils auront compris qu’ils sont devenus une vraie famille.
Votre vision de l’adolescence reste volontairement légère et optimiste. Pourquoi ce parti-pris ?
L’Enfance nue de Maurice Pialat a été pour moi une découverte hallucinante, mais je voulais un film lumineux. Les enfants se battent, ils manquent de tuer Johnny, les deux grands vont en maison de correction… On frôle le drame sans que le pire l’emporte. Peut-être, est-ce une idée de l’adolescence fantasmée… Toujours est-il que je continue à penser que l’amour est plus fort que tout, que la famille est plus forte que tout. A quoi bon continuer si on n’a pas l’amour de soi-même, si on n’a pas l’amour d’un proche, l’amour de quelqu’un d’autre ? Je voulais des mômes qui ne subissent pas la fatalité de l’atavisme. Leur rencontre, leur complicité incarnent l’espoir et le changement. Comme en chimie la sublimation, on peut transformer les choses. C’est clairement un film sur la famille, sur la bienveillance, sur l’amour.
Paul et Marty connaissent leur premier émoi sexuel avec une charmante voisine. Comment avez-vous abordé la difficulté de cette scène ?
On en a beaucoup parlé. Je leur ai mimé les séquences, ce qui a permis de mettre une distance. Chacun des deux garçons avait crée son cache sexe. En deux heures la scène était tournée et conclue par des éclats de rire.
En quoi, la scène d’intimidation qui tourne au drame a-t-elle son importance ?
Je voulais vraiment une rupture, un acte violent, fulgurant qui marque définitivement les trois garçons. Johnny ne tombe pas dans le coma parce qu’ils l’ont endormi avec de l’éther, mais parce qu’il est diabétique et n’a pas eu sa piqûre d’insuline. C’est un enchaînement de circonstances malheureux qui fera que pour le P’tit, Paul et Marty rien ne sera plus jamais comme avant. Ce drame les solidarise, les unit pour toujours.
Pourquoi avoir choisi de tourner à la campagne ?
Pour le terrain de jeu formidable qu’offre la campagne : l’eau, le torrent, le jardin, la végétation sauvage… Un environnement qui n’est pas dompté où l’on peut lâcher des mômes presque librement.
Les personnages secondaires ont, eux aussi, leur importance. L’amoureux discret de la Nonna, le voisin râleur, le gendarme désabusé… Une jolie galerie de portraits…
Philippe Duquesne,
Albert Delpy Bruno Lochet sont tous formidables. Pour le voisin ou le gendarme, je ne voulais pas de personnages caricaturaux. Même le voisin n’est pas aussi antipathique qu’on le croit. Tous sont sauvés soit par leur humour, soit par leur fragilité.
Je vous aime très beaucoup est une déclaration. A qui ?
Sans doute à moi enfant et à tous les enfants.