C’est au cours des folles années 80 que le compositeur-interprète
Paul Kelly a fait connaître l’œuvre de Raymond Carver à
Ray Lawrence. Ce dernier avait réalisé BLISS, d’après le roman de Peter Carey et l’avait présenté au festival de Cannes en 1985. La même année, le film avait remporté les Australian Film Institute Awards du Meilleur Réalisateur, Meilleur Scénario et Meilleur Film, et avait décroché dix autres citations. Les producteurs ne cessaient de solliciter Ray. Et celui-ci ne cessait de penser à une nouvelle de Carver, Tant d’eau si près de la maison.
Mais il n’a pas réussi à convaincre qui que ce soit de financer ce projet. Il a donc continué à tourner des publicités, avec la productrice
Catherine Jarman à qui il racontait qu’un jour il ferait un film sur quatre pêcheurs qui découvrent un cadavre dans une rivière, mais décident de continuer à pêcher.
Un soir, à la fin des années 90, Ray assistait à une pièce de théâtre. C’était ‘
The Governor’s Family. Son imagination fut frappée par la langue poétique qui donnait un éclat particulier à des mots ordinaires. L’auteur de la pièce était
Beatrix Christian. Ray demanda à Bea de lire la nouvelle de Carver. Elle connaissait et adorait déjà l’oeuvre de Carver. Elle rentra chez elle et relut Tant d’eau si près de la maison. Elle était intriguée par les hommes : que s’était-il passé à la rivière ? Mais le personnage féminin, Claire, lui plaisait moins.
Raymond Carver fait partie des auteurs de nouvelles naturalistes. Il écrit sur les gens avec qui il a vécu, les gens qu’il connaît bien. Sa partenaire et alter ego pendant les 11 dernières années de sa vie, la poétesse Tess Gallagher, dit qu’il aimait se retrouver «nez à nez» avec ses personnages. Il ne les juge pas.
Yarrangobilly : La Première Rivière.
Pour les besoins du tournage, trois des rivières du Parc National de Kosciuszko ont été utilisées pour créer une rivière fictive, chaque site imprégnant telle ou telle scène d’une atmosphère particulière. La rivière Yarrangobilly évoque la magie et la méditation. La rivière Snowy, sur l’île de Bend, les ténèbres et la mort. Et la rivière Thredbo, la renaissance spirituelle. Tôt le matin, le deuxième jour du tournage, comédiens et techniciens marchent en file indienne le long d’un chemin rocailleux de montagne au nord du Parc National de Kosciuszko. Il y a une demi-heure de marche du QG jusqu’au campement situé près de la rivière. Comédiens et techniciens débarquent, se débarrassent de leur chargement et se dégourdissent les jambes. Au bord de l’eau, la lumière est bleu métallique. C’est un lieu magique. Ethéré. Animé par le chant des oiseaux et le bruissement de l’eau. Certains se déshabillent et revêtent des combinaisons de plongée. Ray s’enfonce dans l’eau. Elle est claire mais glacée.
Gabriel Byrne,
Stelios Yiakmis et
Simon Stone se tiennent à l’écart de l’eau. Ce sont eux, ainsi que
John Howard qui arrivera demain, qui interprètent les pêcheurs. Gabriel fronce les sourcils. Il est un peu inquiet à l’idée de la journée qui s’annonce. On devait filmer initialement les scènes de pêche en début de tournage. On les a avancées pour des raisons de sécurité. Le mauvais temps risque de faire monter le niveau de l’eau. Gabriel campe Stewart Kane, patron d’une station-essence, ancien pilote de rallye et pêcheur chevronné. Il avait envisagé de passer quelques semaines à se familiariser au lieu et au maniement de la canne à pêche. Et aujourd’hui – moins de deux semaines après son arrivée en Australie où il n’a guère pu s’entraîner à la pêche à la mouche – c’est à lui de s’enfoncer dans l’eau et d’apprendre à Simon, qui incarne Billy (le gamin que Stewart a pris sous son aile), à pêcher à la mouche. Gabriel sait par expérience que pour avoir l’air d’un pêcheur aguerri, il lui faudra être particulièrement inspiré...
Jindabyne : Eau Et Lumière.
Jindabyne (où vivent Stewart et Claire) est un véritable site stratégique pour les Snowy Mountains. Station de ski en hiver, la petite ville est beaucoup plus calme en été. La Snowy River traversait autrefois Jindabyne mais dans les années 60, la rivière a été endiguée, les habitants ont dû déménager et la vieille ville a été noyée. La nouvelle ville n’a plus d’artère principale ou de place. Les bâtiments ont été construits tout autour du lac, comme s’ils veillaient sur la vieille ville ensevelie sous les flots. Jindabyne, terme indigène, signifie vallée. Quelques vestiges indigènes sont encore visibles sur les rives du lac, mais les campements vieux de plusieurs millénaires n’existent plus. Ray n’utilise que des éclairages naturels. Ce paysage aux lumières et aux couleurs changeantes est idéal. Mais pour certains comédiens, le site est impressionnant, voire un peu effrayant.
Laura Linney débarque directement de la cérémonie des Oscars où elle était citée pour son rôle dans
Dr Kinsey. Elle est d’abord dépaysée. Elle est frappée par la beauté sauvage des montagnes. Elle trouve la faune étonnante et effrayante. Sa peau fragile et ses cheveux blonds cendrés laissent penser qu’elle est trop frêle pour la brutalité de la lumière des paysages australiens. Elle est radieuse. Presque trop radieuse. Ray souhaite que ses cheveux soient teints en brun filasse pour son personnage.
Sawpit Creek : Temps Et Patience.
Par une chaude journée de février, quelques jours avant le début du tournage, Ray, Catherine, Bea, accompagnés des principaux techniciens, rencontrent Rod Mason, responsable de la réserve naturelle et consultant aborigène sur le tournage. Bien qu’ils soient en possession des autorisations de tournage, ils ont encore des tas de questions à poser à Rod. Peuvent- ils tourner la cérémonie de la fumée ? Peuvent-ils la tourner à l’endroit qu’a choisi Ray ? etc. Ils ont déjà posé toutes ces questions à Rod qui leur fait toujours la même réponse : il faut savoir ne pas poser de questions... Du temps et de la patience, voilà ce qu’il vous faut. En temps voulu, vous aurez la réponse.
Mais le tournage démarre bientôt et il n’y a plus beaucoup de temps. Plus beaucoup de patience non plus. «Pourquoi avez-vous tous l’air angoissé ?» demande Rod. «Détendez- vous.» Il s’enfonce dans le bush et fait signe à ses hôtes de le suivre. Un peu réticents, les membres de l’équipe obéissent. À la fin du film, la famille de la défunte, Susan O’Conner, organise une «cérémonie de la fumée» pour accompagner l’âme de Susan vers l’au-delà. Stewart et Claire assistent à la cérémonie avec d’autres habitants de la ville. Ray, Catherine et Bea estiment qu’il est important que les communautés indigènes donnent leur accord pour le tournage dans le parc. Tandis que les membres de l’équipe suivent Rod, celui-ci leur montre les arbres. «Regardez autour de vous,» leur répète t-il infatigablement. «Méditez.» Chacun se tourne vers les arbres et observe leur écorce couleur crème et leurs feuilles gris-vertes. Parvenu à une clairière, Rod s’assoit à l’ombre d’un arbre, tandis que les techniciens du film s’installent tout autour de lui. Il leur raconte une histoire de son enfance. Elle parle de l’Homme Poilu. Si vous vous aventurez dans des territoires défendus, l’Homme Poilu vous emportera avec lui. Il est le gendarme du bush.
C’est un pays jeune, ajoute Rod, vous êtes nos enfants. Beaucoup de gens estiment que c’est un vieux pays, mais pour vous, il est tout jeune. Tout autour de nous, il y a le bush. Je fais partie du peuple du bush. Je suis un homme de tradition. C’est pourquoi je peux vous parler. Il ajoute que les indigènes ont vécu et honoré leurs dieux pendant des millénaires dans ces montagnes. Les plus hauts sommets sont comme une église, dit-il, et plus bas se trouvent les ateliers et les terrains de chasse, et plus bas encore se trouvent les habitations et les campements. C’est un triangle, ajoute-t-il, en le dessinant dans le sol. Quand une âme quitte ce monde, elle survole des plaines, des déserts, des vallées et des forêts, jusqu’à ces montagnes avant de rejoindre le ciel. C’est là qu’elle devient une étoile.
L’île De Bend
C’est dans la Snowy River, dans l’île de Bend, que les quatre pêcheurs découvrent le cadavre de la jeune femme. Stewart est le premier à tomber sur le cadavre. Au QG de l’équipe, le matin du tournage,
Gabriel Byrne est d’humeur mélancolique. Il marche entre les caravanes, les épaules légèrement rentrées, l’air cadavérique à côté de la peau hâlée du reste de l’équipe. Il pense à la scène de la découverte du cadavre. Il a du mal à exprimer toutes ses émotions. Il explique au réalisateur du «making of» qu’il n’a pas pu regarder le cadavre de son père à la mort de ce dernier. On ne cessait de lui demander de regarder, mais il n’y arrivait pas. Il voulait garder l’image de son père tel qu’il était lorsqu’il était encore en vie.
Alors que se précise le tournage de la scène, il ne peut s’empêcher de repenser à ce qu’il a ressenti à l’époque. On l’amène sur le lieu du tournage. Il discute avec Ray de la réaction de Stewart quand il découvre le cadavre : «Qu’est ce que tu veux exactement ?» demande t- il. Ray lui répond : «Quelle que soit ta réaction en découvrant le cadavre, elle sera la bonne.» La caméra tourne. Sur le moniteur, on voit Stewart marcher le long de la rive. Il remarque quelque chose dans l’eau. Tout d’abord, il a l’air surpris, puis il comprend. Il pénètre dans l’eau en prenant garde aux pierres glissantes. C’est difficile de se faufiler. Quand il atteint le cadavre, il ne sait quoi faire et il pousse un cri terrible qui se répercute à travers la vallée et glace l’équipe jusqu’aux sangs. On tourne la suite : Carl, Billy et Rocco entendent le cri de Stewart et tentent de le rejoindre.
L’un après l’autre, les hommes s’arrêtent, fixent le cadavre et avancent dans l’eau. Il y avait dans le scénario plusieurs possibilités pour interpréter la scène. Les hommes resteraient-ils imperturbables devant le cadavre ? Mais avec de tels comédiens et le hurlement obsédant de Gabriel, il n’y a plus qu’une manière de jouer la scène. La lumière du jour commence à décliner.