Quelle est la genèse film ?
Mon producteur et mon scénariste avaient été frappés par un documentaire sur l'adoption qu'ils avaient vu à la télévision. Comme j'ai moi-même une fille adoptive et que nous avions déjà travaillé ensemble, ils m'ont proposé le projet. J'ai lu le synopsis et j'ai donné mon accord.
Avez-vous collaboré au scénario ?
Non, mais j'ai néanmoins participé activement, avec mon scénariste, aux recherches de terrain sur le phénomène de l'adoption aux Philippines. Nous nous sommes ainsi rendus dans plusieurs institutions spécialisées et nous avons ensuite rencontré plusieurs parents adoptifs. C'était important pour moi, une étape essentielle car elle m’a permis de m'imprégner du récit et des personnages, même si je n'écris pas moi-même le scénario.
Le phénomène de l'adoption, tel qu'il est évoqué dans le film, existe-t-il depuis longtemps aux Philippines ?
Il est apparu au début des années 1980, mais il n'a jamais particulièrement intéressé les pouvoirs publics. Le plus frappant, c'est que les institutions en charge de l'adoption confient les enfants abandonnés aux familles les plus pauvres. En me documentant, j'ai compris que dans ces foyers au mode de vie traditionnel, il y a toujours au moins un membre de la famille – la mère ou la grand-mère le plus souvent – qui reste à la maison en permanence. A l'inverse, dans les classes moyennes, les deux parents travaillent pendant la journée. "La qualité de l'ambiance familiale est donc le tout premier" critère pour devenir "famille adoptive" aux yeux des institutions. Bien qu'elles n'aient presque aucune ressource, ces familles s'occupent de ces enfants "en transit" exactement comme s'ils étaient les leurs.
Le plan d'ouverture, où l'on passe des gratte-ciels de Manille aux bidonvilles, semble condenser tout le film...
Absolument. Nous souhaitions d'entrée de jeu confronter le spectateur à la violence du contraste entre la richesse de la ville moderne et la terrible pauvreté des quartiers où vit la famille adoptive de John John avec qui on va faire connaissance peu de temps après.
L'histoire se déroule sur vingt-quatre heures...
Au départ, nous avions envisagé d'étaler le récit sur trois jours ou une semaine. Mais en resserrant l'intrigue sur une seule journée, et en choisissant l'unité de temps, on s'est dit qu'on gagnerait en intensité dramatique.
Peu avant que John John ne soit confié à la famille adoptive américaine, il croise aux toilettes un autre enfant qui s'apprête, lui aussi, à rejoindre son foyer d'adoption...
Je trouvais que cet effet de miroir mettait l'émotion à distance et évitait ainsi la dimension mélodramatique dont je ne voulais surtout pas. Ce n'est qu'à la fin du film, lorsque Thelma laisse couler ses larmes, que cette scène dans les toilettes prend tout son sens.
La séquence de l'hôtel plonge Thelma dans un univers totalement inconnu...
C'est dans le but d'accentuer ce sentiment d'angoisse qui va croissant qu'on la voit arpenter le couloir avant d'accéder à la réception. Pour que la comédienne se sente réellement perdue, je ne lui ai pas expliqué avant où se situait la réceptionniste : je lui ai simplement demandé d'entrer dans l'hôtel et de la chercher par elle-même. Par ailleurs, j'ai voulu que des militaires soient postés devant l'hôtel pour qu'elle soit encore plus terrifiée dans ce monde inconnu où elle n'a pas sa place.
Comment s'est passé le tournage de cette scène ?
J'ai eu beaucoup de mal à obtenir l'autorisation de tourner dans un hôtel, et plus encore d'utiliser des militaires, car les pouvoirs publics ne veulent pas donner des Philippines l'image d'un pays dangereux ou obsédé par la sécurité. Il m'a fallu au moins trois semaines pour trouver l'hôtel où nous avons finalement tourné et encore, j'ai eu la chance que le patron de l'établissement aime mes films ! Malgré cela, nous n'avons pas pu répéter dans l'hôtel, et nous avons dû nous contenter de mon bureau.
La scène de la salle de bain est bouleversante.
Elle exprime toute la violence de la situation pour Thelma. Mais, dans le même temps, je ne voulais pas que cette brutalité saute au visage du spectateur. Il s'agit d'une violence feutrée – et bien plus ravageuse – qui, à mon avis, touche davantage.
Votre approche quasi documentaire est d'ailleurs aux antipodes du mélodrame.
Je suis très influencé par le cinéma-vérité. Je souhaitais que la caméra adopte le point de vue d'une personne étrangère aux événements qui se déroulent, comme s'il s'agissait d'un observateur extérieur.