Quelle a été votre première réaction en découvrant le scénario de Joueuse ?
Lorsque j’ai reçu la version anglaise du scénario, je l’ai lue d’une seule traite. C’est un grand signe pour moi... C’est rare ! C’était une lecture très agréable... J’ai immédiatement été séduit par l’histoire et les personnages. Je savais également que
Sandrine Bonnaire allait jouer le rôle principal. C’est une actrice formidable que j’admire depuis longtemps. C’était un honneur pour moi de jouer avec elle.
De plus, j’apprécie particulièrement les histoires d’amour qui ne suivent pas les schémas conventionnels et classiques. On a déjà traité d’innombrables approches des relations amoureuses, mais je n’avais jamais lu un scénario où une liaison s’éveille à travers l’apprentissage du jeu d’échecs ! Il y a quelque chose d’unique qui m’a tout de suite attiré dans le parcours de cette femme qui sent qu’il manque quelque chose d’important dans sa vie. C’est sa recherche, sa quête, les prémisses de son épanouissement et la découverte d’un véritable don qui vont servir de moteur pour la révéler à elle- même... J’ai toujours été attiré par les gens qui forcent leur destin, j’admire les personnes qui ne font pas qu’accepter simplement la vie qui leur est offerte, ceux qui sont plus exigeants, qui veulent aller plus loin pour atteindre quelque chose d’autre... Joueuse est un film qui s’inscrit dans cet épanouissement, et non dans la frustration.
Comment avez-vous rencontré Caroline Bottaro ?
Mon agent français, Laurent Savry, m’avait envoyé le scénario. Après l’avoir lu, j’ai souhaité la rencontrer. J’étais intéressé par l’idée de jouer en français. Je n’avais jamais joué dans une langue étrangère auparavant.
Sandrine Bonnaire venait à New York quelques semaines plus tard, puis
Caroline Bottaro, accompagnée de
Dominique Besnehard. Nous nous sommes donc rencontrés, nous avons d’ailleurs passé une soirée très agréable... Mais au fond de moi, j’avais déjà pris ma décision.
Quelle a été votre première impression en rencontrant Caroline Bottaro ?
On a tout de suite trouvé un très bon mode de communication en mélangeant le français et l’anglais et j’ai découvert une personne intelligente, volontaire, compétente, concrète et pleine d’esprit. Lorsqu’on a parlé du scénario et évoqué ses méthodes de travail, on était immédiatement sur la même longueur d’onde. J’avais déjà une première impression forte à la lecture du scénario, j’ai donc eu rapidement envie de me lancer dans cette aventure.
C’est son premier long métrage, quelles ont été vos relations pendant le tournage ?
J’ai travaillé avec de nombreux réalisateurs à travers le monde : Américains, Roumains, Taiwanais, Français, Allemands, Anglais... Et je dois dire que j’ai une préférence pour les metteurs en scène qui considèrent notre relation professionnelle comme une collaboration. Chacun a son propre style bien sûr... Caroline sait ce qu’elle veut, elle avait déjà une vision précise de son projet, mais en même temps, elle n’était pas fermée. Son approche créative a évolué en parallèle à la réalisation du film. Elle est restée ouverte à nos interprétations instinctives et aux surprises qui émanent naturellement du jeu des acteurs. Je pense qu’il faut laisser cette place aux imprévus, à certaines formes d’impulsions inconscientes, à tout ce qui échappe au contrôle. Moi, j’aime chercher par moi-même, expérimenter diverses approches, répéter ! J’ai fait 10 ans de théâtre avant de commencer à jouer au cinéma, ça vient sans doute de là ! Parfois, j’aime également ne pas préparer du tout, cela dépend des projets ! Je pense qu’il n’y a jamais une seule façon de travailler ou d’interpréter un rôle... Dès notre première rencontre à New York, j’ai su que Caroline avait cette ouverture d’esprit. Cela s’est donc très bien passé entre nous.
C’est la première fois que vous jouez avec Sandrine Bonnaire, dans quels films l’aviez-vous remarquée ? Que pensez-vous d’elle en tant qu’actrice ?
J’avais vu ses formidables interprétations dans
Monsieur Hire de Patrice Leconte, dans
La Cérémonie de Claude Chabrol,
Sans Toi Ni Loi d’Agnès Varda,
A Nos Amours de Maurice Pialat, ou encore
Sous Le Soleil De Satan, de Maurice Pialat... et plus récemment dans
Confidences Trop Intimes, de Patrice Leconte. J’ai adoré ce film ! C’est une autre histoire d’amour très originale, superbe ! J’aime l’intensité que Sandrine dégage, sa simplicité, sa franchise, sa délicatesse et son mystère aussi... C’est une actrice merveilleuse ! Je l’ai toujours trouvée extraordinaire !
Quelles ont été vos relations sur le tournage ?
Vraiment très bonnes ! Elle a été très patiente avec moi et m’a beaucoup aidé. Nous nous sommes bien amusés ! Travailler avec Sandrine a été un vrai bonheur, elle est magnifique et nous avons beaucoup ri !
Comment décririez-vous votre personnage du docteur Kröger ?
Ma description de Kröger est forcément très subjective... Je peux vous dire qui il est à mes yeux, mais ça ne serait qu’une approche personnelle et je préfère que les spectateurs puissent faire leur propre interprétation plutôt qu’écouter des explications ennuyeuses... Disons que ma première impression a été de voir Kröger comme un homme mécontent, un misanthrope, un reclus. Il a mis le reste du monde à l’écart pour trouver une forme de «havre de paix». Il a refermé de nombreuses portes derrière lui et là, il laisse quelqu’un s’approcher de nouveau, il est touché... Le film ne nous dit pas exactement ce que ce docteur américain à la retraite fait en Corse, on ne sait pas grand-chose de son passé, un certain mystère est préservé... Kröger est un homme secret. Il peut également être arrogant et semble en plus se foutre complètement de ce qu’en pensent les autres ! Ce qui rend d’ailleurs le rôle très agréable à jouer ! Un personnage comme Kröger a quelque chose de libérateur, c’est un véritable cadeau pour un acteur !
Pensez-vous avoir des points communs avec Kröger et comment avez-vous «rencontré» votre personnage ?
Je ne préfère pas évoquer nos points communs, à l’exception du fait que nos noms commencent tous deux par K ! Nous aimons également tous les deux enseigner, et nous enrichir de cet enseignement. Docendo discimus* comme il se disait dans la Rome ancienne... Ma façon de faire commence effectivement par une «rencontre» de mon personnage à la lecture du scénario, et ça, c’est comme un «schéma directeur». Ensuite, je me l’approprie davantage au fur et à mesure du tournage, je le découvre de mieux en mieux à chaque scène, à chaque instant. C’est d’ailleurs en portant ces différents «masques» qu’un acteur se découvre toujours un peu plus...
C’est la première fois que vous interprétez un rôle entièrement en français, comment vous êtes-vous préparé ?
J’avais dit quelques phrases en français dans
French Kiss, de Lawrence Kasdan, dans quelques brèves scènes avec François Cluzet et Jean Reno mais effectivement, je n’avais jamais joué tout un rôle en français et j’ai dû travailler beaucoup. Plusieurs personnes m’y ont aidé, notamment deux coachs à New York et également mon ami Claudio Todeschini, avec qui j’avais déjà travaillé en France auparavant, qui est resté avec moi pendant tout le tournage.
Pensez-vous que jouer dans une autre langue que votre langue maternelle puisse modifier votre jeu ?
Oui, ça change tout ! Ça change la façon dont on s’exprime et même la façon de penser !
À vos yeux, existe-t-il encore des différences dans la façon d’aborder le travail d’acteur aux États-Unis et en France ?
Pour moi, c’est difficile de décrire une approche française du travail d’acteur, tout simplement car les environnements culturel et linguistique sont différents ! De plus, j’en suis finalement venu à penser que chaque expérience est différente. Peu importe l’école dans laquelle vous avez étudié, avec qui vous avez appris à jouer, si vous venez du théâtre ou du cinéma, si vous êtes qualifié ou naturellement acteur... Pour moi, la notion de jeu est personnelle et elle évolue tout le temps ! Disons qu’on essaie de la redéfinir le plus souvent possible, si ce n’est à chaque fois qu’on joue ! Et puis c’est très différent si l’on interprète Shakespeare, Molière, du contemporain, un film de genre ou un film de
Caroline Bottaro ! Ce qui compte, c’est surtout de transformer le mieux possible à l’écran ce qui est écrit sur le script. Mais il est certain que des différences existent : un style, un mode d’expression européen ou français... c’est d’ailleurs un sujet qu’on pourrait développer plus longuement mais finalement, c’est surtout une question d’approche humaine. En fait, je pense que la notion de jeu est tout à fait individuelle.
Saviez-vous jouer aux jeu d’échecs avant le tournage et quel regard portez-vous sur ce jeu aujourd’hui ?
Je jouais un peu oui, mais j’ai vraiment appris pour le tournage du film
Joueuse car Kröger est très bon aux échecs. J’ai donc eu un autre professeur pour m’entraîner ! En réalité, je n’avais aucune idée avant cette expérience de la réelle complexité de ce jeu. C’est vraiment passionnant ! Après avoir lu de nombreux ouvrages, je pense qu’il y a deux écoles. Ceux qui considèrent les échecs juste comme un divertissement ou un simple jeu, et ceux qui voient le challenge intellectuel. Là, on n’est plus dans une problématique de «qui» gagne, c’est bien plus complexe ! Ça exerce l’intellect et la détermination. Il faut une grande force psychologique à ce niveau, car on ne joue pas uniquement la partie mais surtout l’adversaire ! Une belle combinaison entre cerveau droit et cerveau gauche ! Mais évidemment, ce qui me plaît davantage dans le film, c’est l’aspect métaphorique des échecs... Véritable jeu ou histoire d’amour ?
La notion du dépassement de soi est importante dans le scénario, pensez-vous qu’elle soit une condition sine qua non de l’épanouissement ?
Question intéressante... Dont je ne connais pas la réponse mais j’aime quand Kröger dit : «En prenant un risque, on peut perdre mais en ne prenant aucun risque : on perd toujours !» Il sait qu’il est indispensable de faire cet effort, cette recherche... Pour moi, la notion d’engagement est également très importante. Je pense qu’il est indispensable de s’impliquer pour pouvoir aller vers son épanouissement et trouver une forme de bonheur. Que ce soit dans son travail, dans l’exercice d’un art, par amitié ou même au sein d’un mariage, c’est une question de responsabilité, pour soi et envers la société. Je ne dis pas qu’à titre personnel j’y parviens toujours... Mais en tout cas j’essaie !
Votre rôle a été entièrement tourné en Corse, dans un décor naturel sublime... Vous connaissiez cette région ?
Non, c’était la première fois que j’y allais. Malheureusement, je n’ai pas eu le temps de visiter ni de me balader. Comme Kröger, j’étais «enfermé» ! Beaucoup de travail sur le plateau et le soir à l’hôtel, je répétais mes dialogues pour le lendemain. Le tournage a été intense, mais on a partagé des moments privilégiés. On a tous vécu ensemble dans le même hôtel et il y avait beaucoup de convivialité. Je trouve d’ailleurs que les Français ont cette approche différente des Américains qui, pour leur part, sont exclusivement guidés par le rythme du travail. En France, la qualité de vie compte davantage. Un verre de vin, un bon dîner : c’est important après de telles journées ! J’ai passé un moment très agréable sur ce film, mais pour découvrir la Corse, je dois revenir... et prévoir un séjour sans tournage!
On vous connaît pour vos interprétations de rôles comiques autant que pour vos rôles dramatiques, avez-vous une préférence de genre ?
Non, j’ai toujours aimé varier... Changer de rôles, de style, tant au théâtre qu’au cinéma : Hamlet, Cyrano, Falstaff, Shakespeare, Chekhov... comédies, tragédies, classique ou contemporain, c’est la diversité qui me plaît !
Seriez-vous heureux de venir retravailler en France ?
Oui vraiment, et ce serait sans doute plus facile aujourd’hui car je parle mieux le français, mais pas encore le corse, désolé !
Propos recueillis par Aude Thiérard à Piana