Note d'intention du réalisateurLe 8 Juin 1994, un événement est venu bousculer ma vie. Alors que j’avais tourné plusieurs reportages pour tenter d’alerter l’opinion sur les massacres commis par les extrémistes hutus du Rwanda, je fus moi- même pris dans l’un de ces massacres, à Kigali. Grièvement blessé à la hanche, je ne dois mon salut qu’à la providence, et au fait que j’étais journaliste occidental.
C’est deux jours après mon évacuation à Paris, à la mi-juin 1994, que j’ai appris que les miliciens avaient réattaqué la paroisse de Blanchard pour exécuter la plupart des réfugiés. Je revoyais les re- gards des gamins que j’avais filmés depuis plusieurs semaines, là, sur l’écran de télévision de ma chambre d’hôpital. C’étaient mes images qui étaient rediffusées, cette fois non pour dénoncer mais pour froidement annoncer leur mort, au journal de 20 heures.
La paroisse, les regards des réfugiés... Pour moi, ce sont les images du génocide, l’histoire même du génocide. Nous y étions, nous avons filmé, nous avons raconté. Nous aurions pu faire quelque chose, et nous n’avons rien fait.
Le lendemain de la diffusion de mes images, le gouvernement français annonçait le lancement de l’« Opération Turquoise », officiellement « pour mettre fin aux massacres ». Mais lorsque la France décide enfin d’envoyer ses troupes, les massacres sont déjà terminés. Non seulement l’opération a été lancée pour des raisons largement médiatiques mais surtout elle a permis aux cadres du génocide de fuir à l’étranger pour pouvoir continuer le combat dans une totale impunité.
Ces images pour lesquelles j’avais risqué ma vie, sont celles-là mêmes qui allaient désormais servir à justifier l’opération militaire française.
Dix ans plus tard, je suis retourné à Kigali. La chronique de ce « retour à Kigali » constitue le fil conducteur de ce film. J’avais emmené avec moi quelques images que j’avais filmées en 1994 pour les montrer aux habitants du quartier de la paroisse du Père Blanchard, à Nyamirambo. J’espérais retrouver un survivant, comprendre ce qu’il s’était passé, pourquoi on n’avait pas su l’empêcher. Revoir des images, rouvrir les plaies.
Peu à peu, à la vision de ces images, les langues se sont déliées. Les différents témoins qui prennent la parole tout au long du film sont des hommes et des femmes que j’ai rencontrés sur place durant ke génocide de 1994. Tous ont été directement confrontés au drame rwandais. Tous ont été marqués à vie. C’est le cas des rescapés rwandais, bien entendu, mais également des volontaires d’organisations humanitaires, des soldats professionnels, des missionnaires. C’est aussi le mien. Avoir vu de mes yeux des squelettes de nourissons coupés en deux, avoir marché sur des restes humains avec comme forme d’excuse la caméra rivée là, sur mon épaule, avoir envisagé de me cacher au milieu de ccadavres sont des expériences qui ont provoqué en moi une onde de choc qui poursuivra sa course encore de longues années.
Quelques heures avant mon retour à Paris, lors du tournage de ce film, j’ai retrouvé toute une petite famille que j‘avais filmée chez Blanchard en 1994 et qui avait miraculeusement survécu à l’attaque. Alors que nous regardions mes rushes de 1994 pour retrouver des images de cette famille, un petit garçon s’est joint à nous. On lui avait toujours dit qu’il était l’un des deux seuls survivants du massacre. Son regard, sombre, s’est peu à peu éclairé lorsqu’il a compris que dans le petit groupe qui s’était formé autour de nous, d’autres survivants étaient là, et se reconnaissaient chacun leur tour sur les images. L’éclat de son regard n’a duré que quelques instants. Je crois que ce sont ces quelques instants qui me donnent la force de continuer à filmer. Entretien avec Jean-Christophe Klotz, réalisateurDans quelles circonstances avez-vous tourné au Rwanda, en 1994, les images qui sont au cœur de votre film ?
J’étais un « journaliste reporter d’images » à l’agence Capa. Entre 1987 et 1994, j’avais « couvert » notamment les révolutions en Europe de l’Est, puis la guerre en ex-Yougoslavie. Mais petit à petit, je voyais les agences indépendantes entrer dans des logiques d’entreprise, toujours plus éloignées de l’artisanat et relevant davantage d‘un processus industriel. Nous étions devenus des sous-traitants, travaillant dans une sorte de schizophrénie, où nous essayions de faire notre métier honnêtement tout en nous conformant à une demande qui tirait dans un autre sens. Malgré tout, j’avais l’impression de pouvoir garder mes distances avec la télé-spectacle et sa manière de substituer l’émotion à l’information. Mais j’étais aussi conditionné par la recherche du scoop, et quand le génocide a débuté au Rwanda, en avril, c’est ce réflexe qui m’a donné envie d’y partir. De façon assez symptomatique, on avait commencé à Capa par tourner un « 24 heures »* sur les expatriés évacués et leur première journée en France. C’était un moyen, croyions-nous, de parler de ce qui se passait. C’est dire à quel point on était à côté de la plaque. Mais j’ai compris, en parlant avec ces gens, qu’il se passait quelque chose d’une dimension terrible. J’ai appris aussi que deux Français étaient restés sur place, dont un prêtre, le père Blanchard, qui protégeait des civils, dont de nombreux enfants – et la télévision aime les enfants. Bernard Kouchner voulait se rendre sur place pour tenter de mettre fin aux massacres, et il savait que sa visite ne prendrait une portée publique que s’il y avait une caméra pour la relayer à l’opinion. Il a proposé de m’emmener. Lors d’une halte dans un village, j’ai commencé à filmer. Il y avait des corps disséminés dans l’herbe, et un homme nous a guidés jusqu’à une école, me demandant de continuer à tourner. Mais je n’ai pas pu. L’école était pleine de cadavres, hommes, femmes et enfants massacrés. C’est le premier instant pour moi où le mythe de l’image s’est écroulé. On avait su ce qui allait se passer, mais on avait quand même retiré les troupes de l’ONU, on avait laissé faire sciemment. Et maintenant, il me restait à filmer tous ces morts. |
|
|