Entretien avec Jean-Christophe Klotz, réalisateurDans quelles circonstances avez-vous tourné au Rwanda, en 1994, les images qui sont au cœur de votre film ?
J’étais un « journaliste reporter d’images » à l’agence Capa. Entre 1987 et 1994, j’avais « couvert » notamment les révolutions en Europe de l’Est, puis la guerre en ex-Yougoslavie. Mais petit à petit, je voyais les agences indépendantes entrer dans des logiques d’entreprise, toujours plus éloignées de l’artisanat et relevant davantage d‘un processus industriel. Nous étions devenus des sous-traitants, travaillant dans une sorte de schizophrénie, où nous essayions de faire notre métier honnêtement tout en nous conformant à une demande qui tirait dans un autre sens. Malgré tout, j’avais l’impression de pouvoir garder mes distances avec la télé-spectacle et sa manière de substituer l’émotion à l’information. Mais j’étais aussi conditionné par la recherche du scoop, et quand le génocide a débuté au Rwanda, en avril, c’est ce réflexe qui m’a donné envie d’y partir. De façon assez symptomatique, on avait commencé à Capa par tourner un « 24 heures »* sur les expatriés évacués et leur première journée en France. C’était un moyen, croyions-nous, de parler de ce qui se passait. C’est dire à quel point on était à côté de la plaque. Mais j’ai compris, en parlant avec ces gens, qu’il se passait quelque chose d’une dimension terrible. J’ai appris aussi que deux Français étaient restés sur place, dont un prêtre, le père Blanchard, qui protégeait des civils, dont de nombreux enfants – et la télévision aime les enfants. Bernard Kouchner voulait se rendre sur place pour tenter de mettre fin aux massacres, et il savait que sa visite ne prendrait une portée publique que s’il y avait une caméra pour la relayer à l’opinion. Il a proposé de m’emmener. Lors d’une halte dans un village, j’ai commencé à filmer. Il y avait des corps disséminés dans l’herbe, et un homme nous a guidés jusqu’à une école, me demandant de continuer à tourner. Mais je n’ai pas pu. L’école était pleine de cadavres, hommes, femmes et enfants massacrés. C’est le premier instant pour moi où le mythe de l’image s’est écroulé. On avait su ce qui allait se passer, mais on avait quand même retiré les troupes de l’ONU, on avait laissé faire sciemment. Et maintenant, il me restait à filmer tous ces morts.
Mais vous avez remis la caméra en route, un peu plus tard...
Nous étions encore confiants dans la possibilité d’agir. J’ai tourné à la mission du Père Blanchard, où les réfugiés étaient entassés partout. Le prêtre a accepté de témoigner, espérant que cela pourrait contribuer à faire bouger les gouvernements. Je suis rentré à Paris monter mes reportages. Et puis l’agence m’a proposé presque aussitôt d’y retourner. Le Rwanda était devenu une « histoire » pour la télévision. On était déjà au mois de juin. Des journalistes partaient, des ONG organisaient des missions. J’ai réussi à me greffer sur l’une d’elles. En arrivant, je suis retourné voir le Père Blanchard et presque tout de suite, la mission a été attaquée. Je me tenais derrière une porte, des miliciens exigeaient d’entrer. Ils ont tiré à travers le bois et j’ai été blessé. On m’a évacué avant l’assaut final, qui n’a eu lieu que deux jours plus tard.
Je restais conscient et j’ai essayé de persuader les journalistes qui se précipitaient pour m’interviewer de courir sur place pour sauver ceux qui pouvaient l’être encore. Mais personne n’y est allé, c’était trop dangereux. Et puis, comme le résume avec une terrible franchise la journaliste italienne que j’ai retrouvée dix ans après, c’était moi, le « bon sujet » du jour pour le 20 heures. Quelques dizaines supplémentaires d’enfants rwandais massacrés, c’était devenu « ordinaire », en deux mois de génocide. Le passage du témoin ne s’est pas fait.
Souscrivez-vous aux accusations qui ont été formulées depuis contre la France et son rôle de soutien aux génocidaires ?
Je n’en sais que ce qui en a été révélé. De l’Opération Turquoise, qui s’est accompagnée d’une opération de relations publiques largement fallacieuse, on peut tout au plus espérer qu’elle a sauvé 30 000, 50 000 personnes (à rapporter aux 800 000 morts minimum du génocide) ce qui n’est évidemment pas négligeable, mais elle a également permis aux tueurs de se fondre dans la masse des Hutus en fuite. Ce dont je parle dans Kigali, c’est de la façon dont cette expérience a changé ma vision de mon métier, comment la noble cause du reporter se heurte à la pratique où trop souvent, soit on ne sert à rien, soit, au pire, on contribue à fabriquer des leurres. Dans notre pays démocratique, l’armée a fait exactement ce qu’elle a voulu faire.
Cela signifie-t-il que vous ne croyez plus au témoin ?
Au contraire, c’est fondamental qu’il y ait des témoins. Si on n’arrive pas à arrêter un événement, on peut au moins le raconter. Ce qui a été dit sur le Rwanda, même a posteriori, était indispensable. Mais pour risquer sa peau, il faut que cela ait un sens. Or, de plus en plus, la télévision fait du produit de série, formaté, prévisible, où la singularité du regarde, l’œil du témoin, n’a plus sa place. En faisant ce film, je voulais proposer une métaphore de notre rapport au monde, fantasmé et désincarné, qui passe par ce filtre télévisuel biaisé. On délègue des porteurs de caméras pour se donner l’illusion d’agir, d’être présents, mais c’est un vaste mensonge. J’ai raconté cette histoire de l’intérieur, du point de vue du témoin, ce papillon face à la flamme : trop près de la réalité, on se brûle. Trop loin, on reste irrémédiablement extérieur.
Quels sont vos projets à venir ?
Je prépare mon premier long-métrage pour le cinéma, Les Zones Turquoises (production Les Films du Poisson). C’est un scénario sur lequel je travaille depuis environ 8 ans, et qui s’inspire de la même expérience qui a donné naissance à Kigali, des images contre un massacre.
Pourquoi ce deuxième film, alors que vous avez déjà réalisé un documentaire à ce propos ?
En réalité, j’ai lancé les deux projets simultanément. Je me disais que j’allais parvenir à mener à terme l’un ou l’autre, le documentaire ou la fiction. Et finalement, les deux projets ont pu se monter. Comme s’ils étaient devenus peu à peu indissociables. Il s’agit en fait d’un seul projet, qui a deux versants. Il est né de cette impossibilité que j’ai ressentie au Rwanda - que j’évoque dans le documentaire - à décrire le monde de manière frontale, journalistique. De cette impossibilité naît ce besoin de cinéma, qui s’est d’abord exprimé par mon documentaire, qui est déjà une tentative de parler d’une réalité de manière impressionniste. L’étape suivante, sur laquelle je travaille actuellement, consiste à essayer d’entrer de plain-pied dans la fiction.
Il s'agit de la reconstitution de votre histoire?
Disons que mon expérience a été le point de départ de l’histoire. Et puis, peu à peu, j’ai réussi à me détacher du personnage principal, celui d’un jeune homme, journaliste, qui croyait connaître le monde et qui progressivement perd pied au contact d’une réalité qui le dépasse. En essayant de s’approcher au plus près de la tourmente du monde, il sera brûlé et transformé à jamais. Ce jeune homme, ce n’est pas moi. Il s’agit d’une histoire. En revanche, j’ai vraiment essayé de puiser dans mon humanité la matière du film, de traduire en fiction, en histoire, en émotions, en sensations, des idées que j’exprimais jusqu’à présent sous la forme de discours. C’est évidemment un processus long, qui a nécessité un grand nombre de versions successives du scénario, et la collaboration de plusieurs personnes qui m’ont poussé à faire peu à peu tomber mon costume de journaliste, pour aller au fond de ma sincérité. J’ai beaucoup travaillé en ce sens avec Emmanuel Finkiel (réalisateur du magnifique film Voyages, Yves Thomas (scénariste de Saint-Cyr), et surtout Antoine Lacomblez, scénariste, qui m’a aidé dans toute la dernière ligne droite de l’écriture.
Propos recueillis par Irène Berelowitch pour ARTE Magazine Note d'intention du réalisateurLe 8 Juin 1994, un événement est venu bousculer ma vie. Alors que j’avais tourné plusieurs reportages pour tenter d’alerter l’opinion sur les massacres commis par les extrémistes hutus du Rwanda, je fus moi- même pris dans l’un de ces massacres, à Kigali. Grièvement blessé à la hanche, je ne dois mon salut qu’à la providence, et au fait que j’étais journaliste occidental. |
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