Héritage de l'Union soviétique, les appartements sont aussi une réalité contemporaine. À l'époque de Staline, dans toutes les villes d'URSS, les grands appartements furent réquisitionnés pour y loger le plus grand nombre de gens. Chaque pièce fut alors attribuée à une famille et certains appartements en abritaient jusqu'à dix qui devaient se partager l'unique cuisine, l'unique salle de bain, l'unique toilette. Ce type de logement existe toujours.
90.000 appartements sont encore habités de façon communautaire : c'est le seul moyen économique de loger en ville et d'éviter la vie en banlieue. On y est soit locataire de la municipalité, soit propriétaire. Les locataires vivent chichement dans des semi - taudis, les propriétaires entreprennent des petits travaux. Les pièces communes, elles, appartenant à la ville et meublées à l'origine par l'Etat, se dégradent lentement mais sûrement.
Vivre dans ces appartements, c'est vivre dans une promiscuité constante, c'est partager le quotidien des autres, c'est ne pas avoir de réelle intimité. C'est aussi observer des règles strictes qui ponctuent tous les gestes du quotidien. Ces règles varient d'un appartement à l'autre mais dans tous les cas, l'activité de chacun est régie et surveillée par la communauté. Semblant de démocratie car en réalité c'est la loi du plus fort qui triomphe.
Alors on s'arrange, on se retranche dans sa chambre, on parle le moins possible à ses voisins, on évite les pièces communes.
D'ailleurs, pour éviter les conflits et les confrontations, on n'y trouve ni siège, ni banquette.
Un Russe m'a dit un jour :
" La vie communautaire est dans notre sang. On a appris dès l'enfance comment faire avec l'amour, avec la haine. L'amour, c'est dans les chiottes ou la salle de bain. La haine, on l'enferme en soi quand un voisin rentre saoul et tabasse sa femme. On a appris à ne pas réagir, à ne pas s'en mêler. En Russie, comme en URSS avant, en cas de conflit, on ne se mêle pas des histoires des autres. ».
Ces appartements abritent des gens de toute origine, de toute classe sociale : mélange des genres et échantillonnage de la société russe toute entière dans un même lieu.
C'est en 2001, lors d'un premier voyage à Saint-Pétersbourg que j'ai découvert l'appartement communautaire de la rue Sovetskaya et Natacha. Je travaillais alors à un livre de photos sur ces appartements,
"Kommunalka" ou
"KK "en russe. J'en ai visité et photographié un certain nombre, j'y ai habité aussi.
En 2002, revenue à Saint-Pétersbourg pour terminer mon travail photographique, j'ai retrouvé Natacha, l'appartement de la rue Sovetskaya et ses autres habitants. J’ai vécu cinq mois avec eux et c’est à ce moment - là qu'est né le projet de ce film. J’avais envie de les filmer dans leur intimité, d’en capturer les excès de joie et les moments de désespoir. Ce décor devenant par le temps et sa fonctionnalité cet endroit surréaliste où explose les contradictions de l’être humain et de la culture russe.
J’ai créé une sorte de dispositif, en traitant les habitants de la « Kommunalka » comme s’il s’agissait d’acteurs non professionnels. Ils improvisent, adaptent et jouent leur propre rôle, se prêtant plus ou moins à mon désir de réalisatrice.
Françoise Huguier