Notes de Prod. : Krach

Entretien avec Fabrice Genestal, réalisateur de Krach

Que s’est-il passé entre « La Squale » et « Krach » ?
Comme tous les auteurs-réalisateurs, j’ai été tributaire des fluctuations d’une industrie cinématographique de plus en plus frileuse. J’ai travaillé sur divers projets, dont l’adaptation des « Racines du mal » de Maurice G. Dantec. J’ai également réalisé un téléfilm, « Une enfance volée : l’affaire Finaly ». Avant d’enchaîner sur « Krach », un projet que je porte en moi depuis « La Squale ».

Quelle est l’origine de « Krach » ?
Quelques mois après « La Squale », j’ai lu dans « Le Monde » un article sur l’affaire « LTCM (Long Term Capital Management)». En 1998, les pertes de ce hedge fund furent si importantes qu’elles menacèrent l’équilibre de la planète financière. Les plus grandes banques du monde l’avaient recapitalisé en catastrophe pour éviter l’éclatement du système financier international. Par sa mégalomanie et son avidité, un seul fonds avait failli faire exploser le système. A l’époque, nous étions passés très près de la catastrophe, même si les médias en avaient peu parlé, le sujet ayant été sans doute jugé trop complexe. Or, j’ai toujours été fasciné par le capitalisme et son fonctionnement, et cette affaire l’illustrait dans toute sa sophistication. En pénétrant cet univers, j’ai découvert un potentiel fictionnel passionnant, flirtant avec la mythologie. Des mathématiciens, dont des Prix Nobel, cherchaient le modèle qui leur ferait décrocher la martingale, comme des alchimistes du XXIème siècle qui ne transformeraient pas le plomb en or, mais l’argent en argent. Ce sont eux qui permirent à LTCM d’attirer les plus gros investisseurs de la planète pendant quatre ans pour aboutir, finalement, à rien. Je me suis demandé ce qu’il adviendrait si un tel fonds nous conduisait à un Krach mondial comme celui de 1929, alors la plus grande catastrophe économique jamais vécue. J’étais loin de me douter que nous allions subir une crise d’une telle ampleur, quelques années plus tard !

Comme dans « La Squale », qui avait pour cadre une cité de la banlieue parisienne, il s’agissait là aussi de comprendre les rouages d’un milieu secret, sulfureux, régi par ses propres codes…
S’il est éloigné de ma formation philosophique et littéraire, l’univers des traders n’en demeure pas moins au cœur de mes préoccupations. Je suis fasciné par les milieux clos dominés par des pratiques barbares. Ils constituent des points de vue uniques pour observer et comprendre notre monde. La violence des jeunes des cités évoquée dans « La Squale » n’est que la réponse à une violence sociale et institutionnelle beaucoup plus insidieuse. « Krach » s’intéresse à des gens qui pensent sérieusement diriger la planète en étant au-dessus des lois.
Avec, là aussi, leurs propres codes, leur propre langage et, surtout, le même phénomène de dénudation. Il n’est plus question de civilisation mais de rapport de force. Le cinéma donne le pouvoir de traduire l’invisible en image. Avec « La Squale », je voulais aller en banlieue, ce territoire délesté des couches de la civilisation, qui selon moi ne sont que des couches de dissimulation, pour arriver à sa propre vérité. Les marchés financiers de « Krach » répondent au même phénomène, mais aux antipodes.

Dans ces deux mondes, l’argent est roi.
L’argent fait partie de la mythologie du trader. Pour eux, faire de l’argent, c’est un sport. « Un talent », comme ils disent. Je voulais mettre à mal cette mythologie. Le trader a une vie très linéaire, à la limite du pathétique. Tout y est réduit à sa plus simple expression. Aucune nuance, aucun sentiment, aucune psychologie. L’argent est la cause de cet avilissement. Le trader croit jouir d’une autonomie absolue, lui conférant un pouvoir suprême. Or, l’actionnaire demeure le maître du jeu. Au final, le trader n’est qu’un électron libre créé par le système pour ses besoins.

Dès le début du film, Erwan saute dans le vide.
Il suffit d’avoir sauté en parachute une fois dans sa vie pour comprendre l’attirance que peuvent ressentir les traders pour ce genre de sports extrêmes. Ils défient ainsi non seulement la mort, mais aussi leurs corps, qui refuse naturellement de tomber dans le vide. C’est dans cette contradiction que s’instaure le début d’une sorte de toxicomanie naturelle qu’on retrouve chez ce genre de sportifs, puisque le corps produit à ce moment-là une décharge puissante d’adrénaline et d’endorphine. Cette addiction s’accompagne d’autres plus banales, comme l’alcool et la cocaïne. Mais la drogue la plus dure reste le trading lui-même.

Erwan est-il un héros ?
Il en est convaincu. Il se prend pour Icare et croit pouvoir voler. En connexion directe avec les forces de la nature, il se raconte une histoire dont il est le héros et occulte la triste réalité de son métier, le prosaïsme des chiffres. Il n’est pourtant qu’un vulgaire employé de bureau qui bosse dix heures jour devant un écran, aligné en batterie avec ses collègues dans une seule salle. C’est du taylorisme basique. Ringard, même. Rares sont les traders qui ont conscience de cet état de fait. De toute façon, il est très difficile de s’extraire de l’engrenage. Les « doses » doivent être de plus en plus fortes, surtout quand tu subis dix heures de stress continu au travail. C’est la mécanique du joueur : soit le système te détruit et tu quittes la partie définitivement, soit tu t’accroches à la moindre chose positive et tu vis en entretenant cet espoir. Faut-il y voir un résumé de la vie moderne ? Peut-être.

Comment pénètre-on un milieu si opaque ?
J’ai commencé par rencontrer des scientifiques. J’ai découvert des gens fascinants qui ont fait de leur travail une sorte de quête philosophique. A côté d’eux, les salles de marché sont beaucoup plus terre à terre. Ensuite, j’ai approché les hedge fund, sans aucun doute le monde le plus dur à pénétrer.

Paul Besson, votre coscénariste, a été d’une aide précieuse…
Paul est un mathématicien devenu trader. Quand je lui ai parlé du projet, il m’a avoué qu’il était lui-même en train de travailler, comme des centaines de mathématiciens dans le monde, sur la modélisation mathématique d’un phénomène très particulier, qui concerne l’augmentation de la volatilité à l’échéance des options. Selon lui, celui qui allait trouver la formule gagnerait le jackpot. J’ai immédiatement pensé au personnage d’Erwan même si, dans le comportement, Paul est beaucoup plus sage ! Passionné par le projet, il est devenu mon coscénariste ainsi que mon super conseiller technique. Il a veillé au réalisme des situations, des chiffres et du matériel.

Quels étaient les défis à relever lors de l’écriture du scénario ?
Notre principal souci était de rendre passionnant et accessible un thriller se déroulant dans un univers si codé. Nous devions aussi éviter de tomber dans l’excès inverse et de sombrer dans la démonstration. Après, il a fallu travailler le rythme. Dans les dialogues, d’abord, puis au montage. Ce qui n’est guère évident, lorsque l’essentiel de l’action se passe dans des bureaux, devant des écrans ! La rapidité du tournage – sept semaines, dont six à Montréal – a également insufflé une énergie certaine au film.

On a l’impression que le film vit au rythme effréné d’Erwan…
Il existe deux catégories de traders : le classique, plutôt golden boy, adepte du bling- bling, et le trader de hedge fund, qui est d’une autre classe. Ce dernier est la superstar du milieu. Erwan veut passer d’une catégorie à l’autre. Mais il estime ne pas avoir de temps à perdre. Gilles possède naturellement ce tempérament. Il a du bagout, il aime provoquer. Il avait la carrure, la morgue qui convenait au personnage d’Erwan. Un guerrier, en quelque sorte.

Un temps fascinée, Sybille ne peut finalement le suivre jusqu’au bout…
Sybille est un personnage complexe. Quand Erwan l’approche, elle ne peut s’empêcher d’être fascinée par lui, malgré son côté « m’as-tu vu ». A priori, une fille aussi solide ne doit pas sortir avec un type comme Erwan. Mais elle se lance dans l’aventure, presque par masochisme. Elle comprend très vite qu’elle n’a pas sa place dans l’univers d’Erwan.

Que reste-t-il du destin fulgurant d’Erwan ?
Son histoire n’a rien d’une épopée. Il n’a été qu’une pièce sur un échiquier trop vaste pour lui. Cependant, le dernier plan du film pose une question dont nous ne possédons toujours pas la réponse à l’heure actuelle : Jusqu’où peut aller ce système ?

Lexique autour du film Krach

Trader ou opérateur de marché :
Engagé par une banque, une société de bourse ou une société d’investissement, le trader est un négociateur de valeurs. En spéculant, il doit anticiper les fluctuations permanentes des valeurs de marché pour en tirer des profits financiers.