Notes de Prod. : L'Absence

Notes sur l'absence

Est-il possible d’habiter un présent perpétuel ? Un temps uniforme et clos, sans mémoire ni perspective d’avenir. Un refuge pour certains, une résidence forcée pour d’autres. Comment vivre auprès de celui qui ne sait plus d’où il vient ni où il va ? Choisir pour lui, le maintenir dans ce qu’on estime être le cours normal de la vie ou l’accompagner dans sa temporalité irrationnelle, au risque de perdre la notion de sa propre existence et glisser vers le néant ? Le doute est là, au cœur du récit.

Ce doute qui conduira Félicia par delà bien et mal. Auxiliaire de vie auprès d’une femme que la démence a rendue dépendante, Félicia est une page blanche qui cherche encore, comme tant d’autres, sa place dans le monde. Une place bien réelle qui la détermine.
Croit-elle au don de soi pour se découvrir enfin et conjurer la tentation du repli sur elle- même ? Comment le savoir, elle qui peine tant à exprimer son désir, son inquiétude devant une personne qui n’est plus en mesure de la reconnaître. Un mot germanique m’a toujours troublé par son étrange double sens : gift. Comme le grec dosis, il signifie à la fois le don et le poison. Comment deux sens si antinomiques peuvent-ils s’unir dans le même terme ?

L’essentiel est ainsi pour moi dans cette trajectoire ambivalente, dans ce voyage intérieur au bout d’une appréhension, d’une émancipation peut-être. Suivre le quotidien d’une femme, subordonnée au temps, au besoin d’une autre, qui s’absorbe dans la tâche, comble le vide en le creusant inconsciemment, aspire à la paix, résiste à la déréliction, à la lassitude, au chaos qui menacent à chaque instant de s’installer et finit par ne plus savoir si s’impose en elle sa mission d’auxiliaire ou son désir d’être enfin principale. Filmer l’attente, l’inertie, la répétition mécanique des mêmes gestes qui atrophient le temps.

Filmer leur existence dépouillée, dans ce qu’elle peut avoir d’austère, de désolant mais aussi de tendre et parfois d’absurde car ne rien éluder, assumer l’âpreté d’une situation n’exclut en rien la légèreté, de même qu’une fermeture au monde suppose qu’il reste, quelque part, disponible. Être lucide donc. Et croire simplement qu’on reste digne, jusqu’au bout, du regard des autres. Sensible à l’idée que le surnaturel ne serait au fond que du « réel précis », comme le soutenait Bresson, le film adopte un style hyperréaliste, privilégiant des plans- séquences qui épuisent dans la durée certaines situations, mais tend vers l’abstraction quasi fantastique d’un temps ritualisé, insensé, à mesure que s’évanouissent les repères du temps social.

Cyril De Gasperis

Service ou servitude ?

Y a-t-il moins de servitude dans le service à la personne ?
Geneviève Fraisse : Le « ou » avec le point d’interrogation montre que le terrain est glissant. (…) Il faut aborder aussi la question de l’espace privé qui se dédouble en privé et intime. À la fin du XVIIIe siècle, on a voulu sortir l’espace privé du politique pour qu’il ne soit pas « contaminé » par la démocratie. Pourtant, deux siècles de pratiques émancipatrices ont permis que quelque chose de l’ordre de la démocratie rentre dans l’espace privé, par exemple le partage de l’autorité parentale. Nous disions : le privé est politique, mais il faut alors définir le privé, définir l’intime. Tout ce qui relève du gouvernement domestique – ménage, nourriture, soins aux enfants – est complètement politique.