Service ou servitude ?
Y a-t-il moins de servitude dans le service à la personne ?
Geneviève Fraisse : Le « ou » avec le point d’interrogation montre que le terrain est glissant. (…) Il faut aborder aussi la question de l’espace privé qui se dédouble en privé et intime. À la fin du XVIIIe siècle, on a voulu sortir l’espace privé du politique pour qu’il ne soit pas « contaminé » par la démocratie. Pourtant, deux siècles de pratiques émancipatrices ont permis que quelque chose de l’ordre de la démocratie rentre dans l’espace privé, par exemple le partage de l’autorité parentale. Nous disions : le privé est politique, mais il faut alors définir le privé, définir l’intime. Tout ce qui relève du gouvernement domestique – ménage, nourriture, soins aux enfants – est complètement politique.
La sexualité appartient autant au privé qu’à l’intime. C’est une question politique lorsqu’il y a discrimination, par exemple à l’encontre des homosexuels. Mais la sexualité n’est pas seulement politique. Et puis il y a tout ce qui est de l’ordre de la saleté, de la limite de son corps. Qu’est-ce qu’on en fait ? La crasse, ça existe. Comme existent les mains baladeuses des hommes vulnérables sur les jeunes femmes fraîches qui viennent nettoyer leur maison. Qu’on soit dans le service domestique, dans l’emploi familial ou dans le service à la personne, il y a alors plutôt continuité que rupture.
Nous sommes dans un espace politique et nous touchons à des choses extrêmement crues. (…) La bascule énorme, d’employée de maison à service à la personne, ne résout pas le problème de ce qui n’est pas symétrique, de ce qui est de l’ordre de la dépendance, et de ce qui se passe dans un espace clos aux frontières extrêmement floues.
On nous dit que, maintenant, l’avenir est aux emplois de service. Est-ce leur revalorisation ?
Geneviève Fraisse : Certains n’emploient pas le mot « service », mais le mot anglais « care », qui veut dire « soin », avec l’idée qu’il est plus valorisant, qu’il évoque le travail de l’infirmière. Et cela correspond à cette réalité des personnes vulnérables, notamment âgées, de plus en plus nombreuses. Il y a plusieurs façons de voir ce « care ». Il y a ceux qui voient le gisement d’emplois.
féminins, à temps partiel, flexibilisés, mal payés… mais beaucoup d’emplois, c’est bon pour les chiffres ! Il y a ceux qui tiennent le discours du passage à l’ère de la solidarité, c’est-à-dire à une société qui multiplie les liens entre les êtres à travers l’emploi privé salarié. À ceux-là je ne parlerai pas du métier féminin difficile et dévalorisé mais je leur renvoie la question de l’égalité. Quel est le rapport entre égalité et solidarité ?
Est-ce que cette solidarité n’est pas le paravent d’une société inégalitaire ? Et il reste, encore une fois, l’affaire de la gestion de l’espace privé. Comment se débrouille-t-on avec cette saleté permanente, récurrente, renouvelée au quotidien ? Que fait-on de nos corps sales ou malades ?
Qu’est-ce qui est pris en charge par chacun ? En étant polémique, je dirais que si les femmes élevaient mieux leurs garçons, leur apprenaient à prendre soin de leur corps dans un espace partagé, quelque chose d’autre commencerait à se passer.
Extrait d’un entretien réalisé par Jacqueline Sellem publié dans L’Humanité du 16.10.09, avec Geneviève Fraisse, philosophe et Directrice de Recherche au CNRS, à propos de la réédition de son essai Service ou Servitude aux éditions Le bord de l’eau.
Notes sur l'absence
Est-il possible d’habiter un présent perpétuel ? Un temps uniforme et clos, sans mémoire ni perspective d’avenir. Un refuge pour certains, une résidence forcée pour d’autres. Comment vivre auprès de celui qui ne sait plus d’où il vient ni où il va ? Choisir pour lui, le maintenir dans ce qu’on estime être le cours normal de la vie ou l’accompagner dans sa temporalité irrationnelle, au risque de perdre la notion de sa propre existence et glisser vers le néant ? Le doute est là, au cœur du récit.