Comment est né ce troisième long métrage ?
C’est avant tout une idée que j’ai eue pour ma propre vie ! Le jour de mes 18 ans, je me suis demandé ce que j’aimerais recevoir comme cadeau, et je me suis dit que ce serait formidable de recevoir des nouvelles de moi quand j’étais enfant et de me souvenir des choses qui avaient compté pour moi. Quand j’ai eu 30 ans, j’ai regretté de ne pas l’avoir fait à 18 ans – et quand j’en ai eu 40, je me suis dit que j’allais en faire un film puisque je n’avais pas réussi à le faire dans la vie.
Deux de vos films démarrent sur un jeu enfantin : le «Cap ou pas cap» de Jeux D'Enfants, et les lettres adressées à soi-même de L'âge de raison…
Je ne suis pas persuadé que la vie d’un enfant soit si ludique que ça. Au contraire, je pense que c’est une période où on est très entier et où on s’implique dans tout ce qu’on fait. Du coup, je crois qu’une petite fille qui se lancerait dans l’aventure de Marguerite ne le prendrait pas du tout comme un jeu, mais comme la chose la plus sérieuse qui puisse lui arriver.
Vos personnages ont souvent un rapport à l’enfance très fort. C’est un questionnement qui vous tient particulièrement à cœur ?
On sait aujourd’hui que la personnalité d’un individu est forgée avant l’âge de trois ans. Retrouver l’enfance c’est retrouver son origine. C’est redécouvrir son point de départ et sa trajectoire initiale avant que des obstacles de la vie ne la détournent. Il existe une vérité qui se compromet avec l’âge, parfois pour le meilleur, parfois pour le pire. Comme le dit le personnage de Malcolm dans le film : grandir c’est avancer… Il faut juste être heureux de la direction dans laquelle on avance. Je suis l’heureux papa de cinq enfants, ce qui m’aide à rester proche du monde de l’enfance.
Comment s’est passée l’écriture ? Est-ce un moment jubilatoire ou douloureux pour vous ?
C’est une phase que j’adore. Je compare souvent la réalisation d’un film à la préparation d’un bon repas pour des amis. On commence par rêver aux recettes que l’on va tenter, on part faire les courses et puis on se met à la cuisine. Pour moi, l’écriture, c’est le moment où l’on rêve au repas. C’est donc la partie la plus libre et la plus jouissive de la fabrication du film.
Marguerite est un personnage à la fois hautain, très attachant et fantasque. Comment l’avez-vous construit ?
Ce n’est pas le scénariste qui construit le personnage, mais c’est le personnage qui construit le scénariste. Il surgit littéralement au bout de la plume ou sur l’écran de l’ordinateur et il me guide. Au départ, je ne sais pas où il va, ni ce qu’il va devenir. Ensuite, je lui invente des situations et je place des obstacles sur sa route, mais le personnage réagit toujours de lui-même.
Comment avez-vous eu l’idée de sa manière de s’identifier à de grandes figures féminines pour se donner du courage ?
Comme Marguerite est une femme très volontaire, je ne voulais surtout pas donner d’elle l’image d’une femme masculine. Dans l’histoire de l’humanité, il y a eu tellement de femmes merveilleuses que cela me permettait de leur rendre hommage. D’autre part, dans les moments de doute où je me sens un peu fragile, j’ai besoin, comme elle, d’identifiants très forts. D’ailleurs, il y a toute unepériode de ma vie où j’avais un petit personnage de cartoon dans ma poche que je tripotais dès que j’étais dans une situation de faiblesse : je sentais le caoutchouc sous mes doigts et je me disais qu’à ma place, ce personnage rebondirait, car dans les cartoons on rebondit toujours.
Marguerite aime particulièrement «remettre les choses à l’endroit» . Est-ce que c’est un bon résumé de sa personnalité ?
Je crois même que c’est un bon résumé du film. Ceci dit, «remettre les choses à l’endroit» est tout à fait relatif aux circonstances, à l’âge et au tempérament de chacun !
Les personnages secondaires sont savoureux et réservent pas mal de surprises. Comment les avez-vous imaginés ?
J’adore le cinéma français des années 50-60 qui accordait une vraie place aux seconds rôles. Du coup, quand je fais un film, j’essaie de m’inscrire dans cette tradition. D’ailleurs, à partir du moment où je travaille avec des comédiens que j’aime, je me dois de leur confier des rôles complexes et à leur hauteur. C’est d’autant plus important dans
L'âge de raison que Marguerite suit un parcours initiatique et croise sur sa route des personnages qui ont une valeur symbolique : la figure du père avec le notaire, l’amour d’enfance avec Philibert et celle de l’amant avec Malcolm. Chacun d’entre eux incarne un pan de la vie de Marguerite.
On parle rarement du monde de l’entreprise dans les comédies en France. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’évoquer ce milieu- là ?
J’ai cherché un contrepoint à l’enfance de Marguerite. Quand on est petit, et qu’on se projette dans l’avenir, on fabrique quelque chose de ses mains, contrairement aux grandes entreprises où l’on jongle avec des concepts, des chiffres et de l’argent virtuel. Pour moi, ces espaces vides où ne se trouvent que des ordinateurs et des téléphones représentent l’antithèse de ce que l’on imagine du monde du travail quand on est enfant.
Vous jouez beaucoup sur les contrastes, comme entre Shanghai, ultramoderne, et le village traditionnel de Saou…
Au moment de la préparation, lorsque je parlais du film à mon équipe, j’expliquais que c’était un film «vertical», puisque je faisais se rencontrer l’enfance et le monde adulte, l’Europe et l’Afrique, ou encore la province et une très grande ville de France. En quelques secondes, on change totalement d’univers, tout en étant dans le même espace-temps. Cela renvoie aux contrastes flagrants qui existent dans le monde actuel, comme par exemple au niveau des écarts de fortune. Le cinéma permet de mettre en lumière cetype de contrastes de manière éclatante, comme une sorte de clignotant d’urgence.
Comment avez-vous conçu les séquences d’animation ?
Je revendique complètement les influences de Tex Avery et de Walt Disney. Dans
Jeux D'Enfants, j’avais favorisé un univers en découpage de carton, dans MY SaSSY GirL, mon second film que j’ai réalisé aux États-Unis, j’avais imaginé un monde avec des jouets et, pour
L'âge de raison, j’ai choisi des collages façon Prévert.
Comment avez-vous choisi le cadre froid, aux lignes géométriques, de l’entreprise ?
À l’inverse de mes scénarios, qui sont très touffus, j’ai un goût prononcé pour les décors épurés pour que ce soient les personnages qui remplissent l’espace. J’ai aussi travaillé sur la «verticalité» dont je parlais tout à l’heure et sur le contraste des couleurs entre le monde de l’entreprise et la province. C’est une orientation esthétique qui est apparue très en amont, parce que j’aurais beaucoup mal à écrire une histoire que je ne visualiserais pas. Si, au moment de l’écriture, j’ai le sentiment que je n’aurai pas envie de tourner telle ou telle scène, c’est qu’elle n’a pas sa place dans le scénario.
Et la lumière ?
J’ai privilégié la surexposition et les contrastes assez marqués. Très tôt, j’ai eu le sentiment que l’entreprise avait investi dans l’art contemporain et qu’il fallait tapisser les murs de grands tableaux complètement abstraits dans des tons très froids et retenus.
Avez-vous écrit le film pour Sophie Marceau ?
Cela fait quelques années qu’on avait envie de tourner un film ensemble. Dès que j’ai écrit la première version du scénario, qui était encore foisonnante et pas très structurée, j’ai appelé Sophie pour lui dire que le rôle était pour elle. Elle a été très touchée, mais je savais qu’il fallait que je retravaille encore le script. Arrivé à la 13ème version, je l’ai recontactée et elle m’a alors expliqué qu’elle voulait marquer une pause après les quatre films qu’elle avait enchaînés. Elle a quand même accepté de lire le scénario et elle m’a rappelé pour me dire qu’elle était totalement conquise. Heureusement - car elle était mon premier et unique choix !
Comment s’est passé le casting des autres comédiens ?
Jonathan Zaccaï avait aimé
Jeux D'Enfants et m’a dit oui avant même de lire le scénario. Quant à
Michel Duchaussoy, je trouvais qu’il y avait une adéquation parfaite entre le rôle de Mérignac et lui. Il y a aussi mon fils Roméo qui joue Philibert enfant et mon épouse qui interprète Mme de Lorca – sans que j’aie fait pression sur la directrice de casting !
La petite fille est formidable de fraîcheur et de naturel. Comment l’avez-vous trouvée et dirigée ?
La petite Juliette a été d’un professionnalisme stupéfiant. Contrairement à beaucoup d’enfants qui cherchent à correspondre à l’image qu’ils ont d’un acteur, elle a une élégance naturelle. Après l’avoir choisie, je l’ai faite beaucoup répéter avec les autres comédiens. Du coup, lorsqu’elle est arrivée sur le plateau, elle était très à l’aise et voyait le tournage comme un jeu, et non pas comme un travail.
Comment dirigez-vous les comédiens ?
En réalité, je n’ai pas vraiment l’impression de «diriger» les acteurs car ils connaissent bien mieux leur métier que n’importe quel réalisateur. Du coup, je m’inspire beaucoup de ce que les comédiens pensent de leur rôle et j’écoute leurs propositions dont je tiens souvent compte. J’essaie seulement de les entraîner dans ma vision du film, ce qui donne lieu à une discussion entre eux et moi. Sur le plateau, je m’assois en général sous la caméra pour être au plus près d’eux, comme si j’étais au théâtre. Je ne suis presque jamais au «combo», ce qui implique une confiance absolue dans mon directeur de la photographie,
Antoine Roch.
Le rythme est essentiel pour une comédie. Comment s’est passé le montage ?
Cela a été une étape assez douloureuse. Car autant sur le tournage, on est constamment obligé de faire des compromis entre ses désirs et la réalité du terrain, autant au montage, on essaie de restituer les envies qu’on avait au départ. Ce qui complique encore les choses, c’est qu’il faut créer des ruptures de rythme pour susciter la comédie et l’émotion. Il faut donc savoir faire une incrémentation de rythme, puis enchaîner avec un grand blanc, et repartir ensuite sur un tempo entraînant. C’est un exercice très difficile.
À qui avez-vous confié la musique ?
J’avais envie d’une musique «économe.» Quand
Cyrille Aufort, le compositeur, a vu le film, il m’a dit qu’il avait été très ému et qu’il voulait me proposer quelque chose de «contenu.» Je trouve qu’il a très bien cerné l’esprit du film : sa musique est à la fois romantique et lyrique tout en étant d’une grande sobriété.
Que vouliez-vous faire quand vous étiez petit ?
Rester petit pour profiter de mon enfance au maximum ! Plus sérieusement, aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu envie de raconter des histoires : j’aurais pu être écrivain ou dessinateur de BD, et j’ai fini par devenir scénariste-réalisateur. Il faut dire que je viens d’une famille de comédiens et que le théâtre et le cinéma m’étaient sans doute plus naturels.
Vous arrive-t-il de remettre votre vie en question ?
Je crois que si je n’étais pas prêt à le faire, je ne serais jamais devenu réalisateur. Être metteur en scène, c’est continuellement relancer les dés. On s’expose en permanence et on se livre au regard du spectateur en espérant qu’il va aimer ce qu’on a à lui offrir. Et on a vraiment intérêt à aimer la partie de soi qu’on a mise à l’écran, car sinon c’est trop douloureux.