Qu’est-ce qui vous a intéressée et touchée chez Yann Samuell ?
C’est un cinéaste qui a un véritable univers dans lequel je suis entrée avec beaucoup de plaisir. Et surtout, c’est un univers lié à l’enfance : je crois qu’il est important de ne jamais oublier l’enfant qu’on a été, ni d’où l’on vient. Parce que cet enfant est ce garde-fou qui vous rappelle les choses essentielles et qui ne ment pas sur la personne que vous êtes.
Comment s’est passée votre rencontre avec Yann ?
C’est moi la première qui avais souhaité le rencontrer. Il y a quelques années, après avoir vu
Jeux D'Enfants, j’avais un scénario à lui proposer qui, me semblait-il, pouvait lui correspondre. Il m’a expliqué pourquoi cela ne l’intéressait pas, mais depuis ce moment-là, nous avons eu envie de travailler ensemble. Lorsqu’il m’a fait lire
L'âge de raison, j’ai été très émue et c’est comme cela que l’aventure a commencé.
Quelle a été votre première réaction à la lecture du script ?
C’est un peu particulier parce que c’est un film qui n’a pas de codes ou de références connues. On y entre sans vraiment savoir où l’on va – comme dans aLice au PaYS DeS MerVeiLLeS : on ouvre une porte, en ignorant ce que l’on va y trouver derrière. Sans chercher à comprendre, je me suis laissée embarquer dans cette histoire humaine et j’ai été bouleversée par ce personnage qui fait un retour vers son passé. D’emblée, le scénario touchait à quelque chose de fondamental et qui évitait tout pathos. J’ai eu le sentiment que ce film pouvait concerner tous ceux qui réfléchissent à ce qu’ils sont devenus et à l’enfant qu’ils ont envie de retrouver.
C’est la première fois que l’on vous voit en redoutable femme d’affaires – en apparence – impitoyable…
Il se trouve qu’on a commencé par tourner les scènes où Marguerite commence à tomber le masque et à s’adoucir. Du coup, je suis arrivée sur le plateau dans un esprit léger propre à la comédie. Yann m’a alors orientée dans une tout autre direction, plus dramatique, ce qui m’a surprise car je ne pensais pas qu’il fallait aller dans un registre aussi intense. A posteriori, je me suis rendue compte qu’il avait raison parce que le film touche à des choses humaines essentielles. Mais je n’en avais pas pris pleinement conscience à la lecture du scénario.
Que pensez-vous de Malcolm et de Philibert ?
Malcolm a toujours su ce qu’il voulait et il n’a certainement pas envie de se poser les questions qui taraudent Marguerite. Philibert, lui non plus, ne se pose pas ce genre de questions. Ils sont sans doute un peu lâches et risqueraient de faire ressurgir de vieux démons s’ils commençaient la moindre introspection. À l’inverse, Marguerite a un côté «poil à gratter» qui permet de remettre les choses en question – ou plutôt, de remettre ses propres choses à elle «à l’endroit».
Comment travaille Yann Samuell ?
Il est assez paradoxal car il est à la fois très serein et extrêmement précis dans sa direction d’acteur et dans la tonalité de la scène à jouer. C’est très agréable car on se sent immédiatement cadré et, du coup, on entre facilement dans la peau du personnage.
Avez-vous besoin de vous approprier le dialogue, quitte à le modifier ?
De manière générale, je n’aime pas changer le texte. Car de toute façon, ce que j’ai à dire ne m’indique qu’une seule chose : l’état dans lequel est censé être mon personnage. Du coup, ce que j’ai à dire n’a pas grande importance à mes yeux et j’aime autant respecter les vœux de l’auteur.
Comment s’est passée votre collaboration avec Michel Duchaussoy ?
J’avais croisé
Michel Duchaussoy dans un grand désert, il y a très longtemps, sur FOrT SaGaNNe, mais nous n’avions pas de scène ensemble. C’est un comédien que j’ai toujours apprécié pour son originalité. Dans
L'âge de raison, nous incarnons, lui et moi, deux fortes têtes, même si lui est davantage en accord avec sa vie et qu’elle est plus revêche. Peu à peu, une complicité s’est nouée entre nous et j’ai beaucoup aimé les scènes que nous avions ensemble : Michel apporte une humanité et un humour grinçant que j’adore.
Et avec Marton Csokas qui interprète Malcolm ?
Marton est un formidable professionnel qui adore son métier. C’est un grand gaillard assez imposant à côté de qui je me sentais «féminisée», bien que j’incarne une grande gueule dans le film.
On sent une vraie connivence entre vous et Jonathan Zaccaï.
Comme on ne se connaissait pas, on s’est marrés tout de suite. On a eu le sentiment que les scènes que nous avions ensemble nous échappaient un peu et partaient dans une direction inattendue : nous jouons deux amoureux d’enfance qui se revoient au bout de trente ans, et qui ne savent pas si leurs retrouvailles vont être solennelles ou partir dans le délire… Je dois dire qu’on s’est laissés aller dans le registre de la comédie et de la rigolade comme deux gamins.
Parmi toutes les grandes figures de femmes auxquelles Marguerite s’identifie, quelle est celle dont vous vous sentez la plus proche ?
Ce sont toutes des femmes qui avaient un talent particulier et que j’admire, comme Mère Térésa, Marie Curie, ou encore Ava Gardner. Je crois que j’aurais aimé être Maria Callas parce que chanter procure une émotion immédiate. Mais, au fond, toutes les femmes sont des êtres formidables : il faut beaucoup de courage pour affronter tout ce qui nous attend, entre nos vies de mamans, nos vies professionnelles et nos vies d’épouses.
Que vouliez-vous faire quand vous étiez petite ?
Le seul métier auquel j’ai pu m’identifier était celui de mon père : chauffeur routier. En réalité, je voulais surtout avoir la possibilité de voyager : je me voyais au volant de mon camion en train de traverser des déserts et des paysages inconnus.
Est-ce qu’il vous arrive de vous remettre en question ?
Je suis quelqu’un qui est arrivée au milieu de sa vie et qui se pose des questions sur ce qu’elle est devenue. J’ai tout fait pour parvenir à un certain point dans mon existence, mais est-ce que j’ai envie de continuer dans la même direction ? Ce sont des grandes questions qui vont définir la deuxième partie de ma vie. C’est comme un jeu de stratégie : il faut désormais faire de vrais choix, car on n’a plus l’excuse de se dire que «l’on ne savait pas parce qu’on était jeune». C’est ce que les Anglo-saxons appellent très justement la «middle-aged crisis» !