Il y a longtemps, en Sibérie, alors qu’il faisait une dizaine de degrés en dessous de zéro lors d’une excursion qui ressemblait à une déportation, j’étais cramponné au siège de l’autobus avec trente huit degrés de fièvre.
Mais pas eux.
L’autobus s’est arrêté et personne n’a sourcillé.
Elle était très âgée, son fils presque autant qu’elle.
Ils se foutaient de tout. Ils souhaitaient seulement se promener dans la toundra. Ils ont défiés le froid féroce, main dans la main, patinant presque au ralenti sur la glace. Je les ai vus glisser intimement, de dos, au milieu des arbres enneigés dans le blanc immaculé de la Sibérie. Lorsqu’ils sont remontés dans l’autobus, heureux et congelés, l’homme s’est mis à parler à une autre participante, une autre paumée comme lui, et c’est alors que je me suis mis à regarder fixement sa mère. Elle s’était repliée dans une tristesse profonde. Une momie jalouse et remplie de rage. Elle pensait, j’en suis certain, qu’elle venait de perdre, d’un seul coup, un fils et un fiancé.
C’est ainsi qu’est né ce film, en observant de biais, l’espace d’un instant, une relation morbide, maladive, dégénérée et en même temps très cocasse. Et c’est à ce moment là que m’est venue l’idée d’un double saut périlleux ; faire un film qui soit à la fois maladif et léger, comique et dramatique. Et c’est avec une joyeuse inconscience que je me suis lancé dans ce qui devrait, à mon avis, toujours incarner un film : un saut périlleux. S’il est double ou triple, c’est encore mieux. Un plongeon difficile, un plongeon à l’intérieur de l’homme et de sa dégénération.
Qui sont en fait un hendiadis.
Paolo Sorrentino