Comment avez-vous imaginé le personnage d’Abu Leila ? Il est très différent des protagonistes de vos précédents films, comme ceux vivants dans les rues de Gaza ou dans les camps de réfugiés dans Couvre-feu (1994) et Haifa (1996). Abu Leila est un juge et un intellectuel. Pouvez-vous nous parler de son angoisse existentielle et de sa désillusion vis-à-vis de la Palestine moderne ?
Le personnage d’Abu Leila reflète une confrontation entre, d’une part, un juge obsédé par la loi et l’ordre, et d’autre part, le chaos entraîné par la confusion due à l’occupation israélienne. Celle-ci a engendré des effets dévastateurs vis-à-vis de la division politique et géographique de la Palestine, des répercussions qui mènent au chaos et à l’incapacité de faire face aux plus simples détails de la vie quotidienne. La différence entre ce film et mon film précédent se situe au niveau de la clarté du projet national Palestinien qui paraissait plus évident dans les autres films, comme la quête de la liberté. Maintenant, après toutes ces années, l’occupation existe toujours.
Et aujourd’hui nous avons plutôt affaire à l’élaboration d’un projet d’union nationale palestinienne.
Abu Leila refuse toutes les courses menant aux checkpoints, à la frontière. Il semble que l’idée de frontière soit très importante dans votre œuvre. Est-ce que l’idée de frontière a évolué ou changé au cours de votre carrière de réalisateur ? Votre traitement de cette notion a-t-il évolué ?
Les checkpoints existent toujours et dans un nombre croissant, mais dans ce film j’ai préféré traiter du concept même de « checkpoint » et de ce qu’il signifie pour le citoyen ordinaire plutôt que de filmer en réel les checkpoints. Je voulais explorer l’influence que ces points de passage ont sur la vie quotidienne de ceux qui vivent dans les villes, entourés par ces checkpoints, même s’ils ne les voient plus tous les jours. D’un autre côté, dans ce film en particulier, je n’ai pas souhaité répéter les scènes des checkpoints, vus dans d’autres films palestiniens ou dans mes précédents longs-métrages. Ainsi,
L’anniversaire De Leila devient un cas unique de représentation de la réalité, non pas en ce qu’elle est vraiment, mais plutôt en terme de concept.
Pouvez-vous nous parler des thèmes où l’aspect personnel affronte l’aspect politique, tout comme la famille, l’individu, s’oppose à l’Etat ? Par exemple, dans le discours plein de puissance que donne Abu Leila, un Palestinien peut-il séparer le privé du politique ?
Je pense que dans le cas précis des Palestiniens, nous ne pouvons pas séparer l’individuel du politique, car la politique influence et guide nos vies personnelles et quotidiennes. Après soixante ans d’occupation, nous avons essayé par tous les moyens de regagner notre liberté, mais les choses se sont empirées. Cela a mené à une frustration et à un ennui, pas seulement à cause de l’occupation, mais aussi car nous étions toujours en alerte et devions nous débrouiller tous les jours. Je pense que le temps est venu pour nous de mener une vie normale, dans nos villes, dans nos maisons, d’élever nos enfants et d’essayer de réaliser nos rêves les plus simples.
L’anniversaire De Leila est votre cinquième film. Durant votre carrière, sur ces vingt dernières années, vous vous êtes principalement intéressé au genre documentaire. Comment ce travail a-t-il influencé votre manière de diriger un long-métrage ?
Les documentaires sont très importants à cause de notre besoin, en tant que Palestiniens, de transmettre les faits, spécialement lorsqu’il existe différentes versions. Au même moment, une œuvre de fiction m’a donné une plus grande chance de partager ma vision et mon opinion personnelle. Dans la réalisation d’un film, nous usons de symboles et de suggestions pour représenter un sentiment qui émane de la réalité.
L’anniversaire De Leila reflète l’absurdité et le chaos de nos vies quotidiennes.
Comment positionnez-vous L’anniversaire De Leila, émotionnellement et techniquement au sein de votre travail ? Y a-t-il un thème récurrent que vous évoquez depuis votre premier film Couvre-feu jusqu’à L’anniversaire De Leila?
Dans mon cinéma, j’essaie de prendre en compte les lieux, le temps, et le sujet. Par exemple,
Couvre-Feu> est une histoire qui se déroule durant une nuit particulière dans une maison particulière, dans un camp de réfugiés particulier. Dans Haifa, le lieu de l’action était le camp de réfugiés et je traitais des effets des accords d’Oslo sur la population. Dans L’anniversaire De Leila, il s’agit d’une journée dans une ville de la partie Ouest et le sujet est cette situation palestinienne unique. C’est pour cela que j’ai choisi cette rencontre entre un homme qui a un grand sens de l’intégrité et de la loi et l’absurdité de la vie quotidienne en Palestine.