Comment ce projet est-il venu à vous ?
Je lis Alexandre
Dumas, dont j’aime la force de l’écriture, depuis l’adolescence. Et je connaissais l’existence de son nègre, Auguste Maquet. Je travaillais alors sur un autre sujet lorsque le projet m’est arrivé, de la part des producteurs
Frank Le Wita et
Marc De Bayser, par le biais de Jean-François Gabard, mon agent, et du scénariste
Gilles Taurand, qui avait adapté pour Film Oblige « Signé
Dumas », la pièce de théâtre de
Cyril Gély et d’
Eric Rouquette qui a eu beaucoup de succès en 2003. Bien qu’un peu « réticent » à l’idée de faire un film en costumes, j’ai été tout de suite séduit par le scénario et son point de vue : celui de l’homme de l’ombre. La substitution d’identité, le nègre qui se prend pour l’écrivain, me semblait une très belle idée, avec un vrai potentiel de comédie, mais aussi de tragédie.
J’avais comme tout metteur en scène, je crois, le désir d’y mettre ma patte. Mon envie de collaborer avec
Gilles Taurand depuis très longtemps a fait le reste. Je n’ai d’ailleurs pas voulu lire la pièce de théâtre et nous avons avancé à partir de son adaptation. Il y a eu entre nous comme une évidence. Nous avons travaillé avec beaucoup de plaisir et de liberté sur la structure du film. Les dialogues de Gilles ont apporté une modernité, une justesse et un souffle qui m’ont emballé.
Y retrouviez-vous les préoccupations qui vous sont propres ?
Oui, et, en particulier la crise d’identité - un thème qui traverse
Le Cou De La Girafe et
L'Empreinte De L'Ange, mes deux premiers longs métrages. Mais aussi l’obsession du « trop tard », ne pas avoir eu le temps de dire ou de faire, la crainte de passer à côté de sa vie, d’en être seulement le spectateur. Auguste Maquet n’existe pas, il est un illustre inconnu, c’est
Dumas la vedette. Mais que seraient aujourd’hui Les Trois Mousquetaires ou Le Vicomte de Bragelonne sans la participation d’Auguste Maquet ? Le film parle aussi des secrets de la création, de littérature, d’écriture, d’injustice. Maquet n’a pas le génie de
Dumas ; il pourra passer des heures et des heures à écrire, ça n’y changera rien, le génie ne s’apprend pas.
De quelle façon perceviez-vous vos deux personnages ?
L’un, Maquet, a tout du gratte-papier laborieux et besogneux, il se consume de l’intérieur. L’autre, Dumas, a le génie de mettre en place ses textes et ses idées, il crée avec facilité et dans le plaisir, comme le montre la scène où ses feuillets s’envolent dans les dunes. Comment vit-on dans l’ombre d’un grand homme ? Comment fait-on pour trouver sa place ?
Le drame intime de Maquet c’est son admiration sans bornes pour
Dumas et chacun sait que l’admiration, quand elle va jusqu’au mimétisme, jusqu’à la perte de soi, est un mélange explosif d’amour et de haine. Il ne va d’ailleurs pas signer de contrat d’auteur et n’arrivera jamais à démontrer réellement le rôle qu’il a tenu auprès du maître. J’aime à penser qu’il s’est passé quelque chose de fort entre ces deux-là, comme le fera remarquer
Dumas-fils à son père, dès que le succès finira par se dérober.
Auguste Maquet est une force créatrice pour Alexandre
Dumas. Sans lui il désespère et n’arrive plus à écrire, comme dans cette scène où Maquet a disparu depuis trois jours et où
Dumas fait le constat de son impuissance. Le génie foisonnant de
Dumas a besoin de la rigueur méthodique de Maquet.
Vous jouez d’un paradoxe évident : Maquet, qui n’est pas très à l’aise avec la fiction dans l’écriture, se révèle excellent dans la vie puisqu’il endosse l’identité de Dumas avec un naturel confondant.
Abusée par la plaque apposée sur la chambre de
Dumas dans l’auberge de Trouville, Charlotte, la révolutionnaire qui veut libérer son père, se méprend. Maquet se fait alors passer pour
Dumas parce qu’il a un coup de foudre pour cette jeune fille. Mais surtout parce qu’on ne l’a jamais regardé de cette façon-là. On ne le regarde d’ailleurs pas et l’on écorche son nom. Il est bouleversé et savoure le sel de la notoriété. Au début c’est comme un jeu et puis il est submergé, pris à son propre piège. Il devient malgré lui le personnage de sa propre histoire et chaque jour, écrit une nouvelle page.
Il y a aussi quelque chose de très narcissique, il existe enfin dans les yeux de quelqu’un : Charlotte. Et ça lui donne des ailes. Le changement d’identité est parfaitement justifié par la situation du nègre qui a toutes les raisons de vouloir devenir celui qu’il n’est pas. En devenant l’autre, il va non seulement changer de peau mais pouvoir vivre une histoire d’amour et de passion. Dans le « costume » de
Dumas, Maquet devient un amoureux transi, un allié de la révolution en marche, le contraire même de sa nature.
L’autre Dumas semble, d’ailleurs, entretenir de ce point de vue-là des liens évidents avec l’époque que nous vivons.
Aujourd’hui, que l’on prenne La nouvelle Star ou n’importe quel autre programme de télé réalité, la reconnaissance semble, en effet, une fin en soi. Tout le monde la cherche, tout le monde la veut, même sans avoir accompli grand-chose pour l’obtenir. Réussir sa vie, c’est être forcément dans la lumière… En revanche, sans doute le besoin d’idéal, personnifié par Charlotte, la jeune révoltée, est-il plus atypique.
On sent, à rebours, que vous luttez sans cesse contre la reconstitution ?
Nous voulions, avec mon équipe, ne surtout pas nous laisser piéger par l’époque et les codes du film en costumes. Je me suis dit qu’il fallait filmer cette histoire comme si elle se passait de nos jours. J’avoue que je craignais un peu l’académisme qui colle à la peau de ce « genre ». J’ai donc tenté de m’en éloigner le plus possible en me faisant un petit cahier des charges : filmer le plus souvent à l’épaule en mouvement avec les personnages, éviter les plans larges de situation, pas de plans de grue, peu de plans de face, peu de champs contre champs, découper énormément pour recréer une dynamique au montage, demander aux acteurs de ne pas « jouer » l’époque, etc… Le choix de
Stéphane Fontaine comme chef opérateur allait aussi dans ce sens, il n’avait jamais fait de films d’époque mais plutôt des films très urbains (
Un Prophete…). Nous n’avions que huit semaines de tournage au total, nous avons donc décidé d’utiliser deux caméras. Pour les acteurs, c’était la possibilité de jouer vraiment ensemble, d’éviter de donner la réplique off et d’être en situation. Pour moi, celle de multiplier les plans sans « user » les comédiens.
Vous avez tourné en décors naturels ?
Oui, j’ai d’ailleurs ressenti comme une bénédiction le fait de ne pas pouvoir travailler en studio, faute de moyens. Les studios autorisent à filmer dans tous les axes et me donnent la trouille. Nous avons finalement trouvé une liberté à travers les contraintes qu’au fond, j’adore. Et puis, avec
Cyril Gomez-mathieu, le décorateur et conseiller artistique, nous avons surtout cherché la bonne distance du décor, celle qui doit nous communiquer une sensation, une humeur et qui privilégie les circulations et les profondeurs de champ. La présence des animaux exotiques tente de donner une dimension féerique et décalée à l’univers de
Dumas en apportant une fantaisie, qui tranche avec le milieu un peu austère de Maquet.
L’inauguration de Monte-Cristo joue sur le décalage. On y entend de la musique arabe. Et Dominique Blanc s’y déguise en Catherine de Medicis, un choix qui résonne comme un clin d’œil à La Reine Margot.
Oui et
Benoît Poelvoorde en Mazarin, ce qui est un clin d’œil à
Vingt Ans Après. C’est le bal des faux-semblants où seul Maquet avance masqué derrière une fausse identité. Nous avons assez vite décidé avec Karen Müller-Serreau, la créatrice des costumes et
Cyril Gomez-mathieu de trouver un thème général à la fête. L’époque baigne dans l’orientalisme et Alexandre
Dumas a toujours été fasciné par le monde arabe, il a aussi beaucoup voyagé en Asie. Son costume de tsar est inspiré d’une photo de Nadar après son périple en Russie. J’ai demandé à Fawzy Al-Aiedy, qui est un grand chanteur et musicien irakien, de venir participer au film et je suis très heureux qu’il ait accepté.
Choisir Gérard Depardieu pour incarner un Dumas entièrement mû par ses appétits, ne comportait-il pas un risque de redondance ?
Je dois dire que
Gérard Depardieu en
Dumas s’est très vite imposé à tous, mais je me demandais s’il éprouvait encore l’envie de s’attaquer à un personnage comme celui-ci. Et où il en était avec son propre désir de cinéma ? Et puis, ces dernières années, l’amalgame Depardieu/
Dumas était un peu synonyme de télé, je crois que je ne l’assumais pas complètement. J’ai beaucoup parlé avec Claire Blondel qui s’occupe de Gérard chez Artmedia, en lui confiant à la fois mon désir de travailler avec Gérard et mes craintes, elle m’a beaucoup rassuré. Nous avons décidé, avec Bertrand de Labbey, de lui faire passer le scénario. Il a accepté tout de suite et m’a parlé du plaisir qu’il avait eu à le lire, de ce qu’il avait à se mettre sous la dent comme acteur, de la force des dialogues et des situations, de l’envie de jouer avec Benoît et avec Dominique.
Avant de tourner, je fais souvent des lectures avec les acteurs. J’en avais fait avec Benoît, Dominique et Mélanie. Lorsque j’en ai parlé à Gérard, par hasard, il m’a dit : « Et moi ? ». Le lendemain matin à 9 heures, il lisait
Dumas et s’amusait comme un gosse.Bon, je crois que j’étais heureux sans prendre vraiment conscience que j’allais tourner avec une légende du cinéma français. Je l’ai prévenu que je me tiendrais tout près des acteurs, dans leur souffle et dans leur cou, et que je bougerais avec eux. Le texte ne devait pas les entraver. Mais Gérard l’a appris chaque jour.
Il a donc été Dumas.
En dix minutes. J’aime commencer le tournage par la première scène du film. Et puis, je me doutais que, sur un bateau, nous serions tous logés à la même enseigne. Gérard a commencé à dire ses deux premières répliques avec un peu d’emphase. Je me suis approché et je lui ai timidement glissé : « Il me semble que tu n’as pas besoin de jouer la truculence et la fantaisie de
Dumas. Si tu attaques sur une note trop haute, tout le monde aura mal aux oreilles au bout de dix minutes, toi le premier. N’oublie pas que tu éprouves une immense tendresse pour Maquet… »
Il y a eu un silence de mort et puis il m’a regardé au fond des yeux : « Tu as raison, il ne faut pas que je fasse du Depardieu, quand je me vois, je ne me supporte plus. » Il est donc allé chercher
Dumas dans la simplicité, sans forcer, avec subtilité, sincérité et humilité.
Et Benoît Poelvoorde ?
Je voulais travailler avec Benoît depuis longtemps et particulièrement, sur un rôle tragique. J’aime les clowns et encore plus les clowns tristes. C’est un acteur remarquable qui a de moins en moins peur de montrer sa fragilité. Nous avons cherché la ligne claire, une sorte de calme et d’épure. Parfois il n’en pouvait plus du minimalisme dans lequel je le contenais. Il ressemblait à un cachet d’aspirine que l’on aurait jeté dans l’eau.
Il retenait et en même temps, il bouillonnait à l’intérieur. La rencontre entre les deux a beaucoup apporté au film. Ils ont eu un coup de foudre l’un pour l’autre, très fort, très tendre et ne m’ont pourtant jamais exclu. Au contraire je me suis senti porté par leur confiance et leur bienveillance. Il régnait une très belle ambiance sur le plateau, due à ces deux-là, mais aussi à une équipe formidable et soudée.
Comment avez-vous choisi les comédiennes ?
Sans hésiter. J’ai toujours eu envie de tourner avec
Dominique Blanc, j’aime son exigence et son travail depuis toujours. Je lui proposais un personnage haut en couleur. L’idée d’emmener Dominique sur ce terrain me plaisait beaucoup. Et à elle aussi. J’avais envie qu’elle soit drôle, déconcertante, inattendue et lumineuse… Dominique a donné à Céleste toute son épaisseur et toute sa fragilité.
Le choix de Mélanie Thierry était-il évident ?
Je la connaissais mal, c’est son agent, François Samuelson, qui m’a proposé de la rencontrer. Alors que j’avais déjà vu beaucoup de jeunes actrices, nous avons fait des essais. Je me suis rendu à l’évidence, il n’y en avait pas deux possibles. Mélanie est une formidable comédienne qui donne à Charlotte sa dimension de jeune héroïne engagée.
Elle a du caractère et du souffle, beaucoup de fantaisie aussi. Et puis
Catherine Mouchet, un rêve ! Depuis
Thérèse d’Alain Cavalier, j’éprouvais le désir de travailler avec elle. Elle apporte à Caroline Maquet, une force, un décalage, une profondeur, une musicalité si particulière. C’est une actrice rare.
Car ce sont les femmes, qui, dans le film, portent l’idéal révolutionnaire.
Oui, ici, les femmes agissent en oiseaux libres. Caroline Maquet (
Catherine Mouchet) n’est d’ailleurs pas seulement gagnée par la fièvre politique, mais par la fièvre tout court, elle a envie de faire la fête et de retrouver un peu d’innocence… Charlotte Desrives (
Mélanie Thierry), de son côté, arrive à Paris pour mettre le feu aux poudres et faire « sa » révolution. Céleste Scriwaneck (
Dominique Blanc) en a assez de se taire et ne supporte plus la lâcheté des hommes. Les femmes incarnent l’irrévérence et la liberté.
Derrière la comédie, perce parfois quelque chose de tragique ?
Oui,
L’autre Dumas est une tragi-comédie, cruelle parfois, drôle j’espère, une histoire d’amour et une aventure romanesque. Finalement, la grande histoire, c’est celle de ces deux hommes, de ce couple d’écriture. Ni la révolution, ni les femmes, ne réussiront à briser leur amitié créatrice. Lorsque l’on se rend sur la tombe d’Auguste Maquet, au Père-Lachaise, on peut y lire, gravé dans la pierre : Les trois mousquetaires, Le Comte de Monte-Cristo, La Reine Margot. C’est émouvant non ?
Dumas repose au Panthéon, Auguste Maquet dans un cimetière. Il entendait laisser une trace et donner du sens à sa vie. Deux préoccupations qui me semblent aussi essentielles qu’universelles.