L’histoire, l’explosion d’une rage intérieure
C’est un récit qui est né dans la colère, dans la rage. Une rage générique, assez loin du sujet final en définitive. Mais une rage face aux mensonges réitérés d’une pensée contemporaine dangereusement médiatisée, morale, dogmatique, religieuse, manichéenne.
Atrocement manichéenne, dans une société où la bête, la monstrueuse machine judiciaire, nous suspecte jusqu’au tréfonds de notre humanité. J’ai souhaité, au travers de cette histoire, rendre visible un peu de la part d’ombre qui est en chacun de nous, l’apprivoiser avec raison, plutôt que la stigmatiser. Et en ce sens, j’ai voulu accompagner les personnages jusqu’à l’extrémité de leurs désirs, et suggérer aussi que les rapports entre les êtres ne sont jamais simples.
Et de la même façon que parfois la folie nous éclaire sur la raison, j’ai souhaité inverser ou brouiller certaines propositions, et par exemple, que Céline l’adolescente soit aussi bien victime que prédatrice.
La dimension humaine et ses contradictions
C’est le personnage de Céline qui s’est présenté en premier, il m’a fallu ensuite lui trouver un répondant placé dans une situation extrême, ce fut le personnage du juge. Je trouvais pertinent que ce soit celui qui juge, celui donc qui se trouve être le défenseur de l’infranchissable limite des possibles, qui soit interpellé. J’ai toujours pensé que se terrent au cœur de ce type de profession certaines personnes ayant peur de ce qui sommeille en elles, et qui se placent du coup du côté de la loi, où ne s’en accomplit pas moins, autrement, leur destin de monstruosité.
Ce juge, mon personnage, est dans le désir, la pulsion, et cela m’intéressait de le coincer, tout en lui préservant une réelle humanité. J’ai l’impression de rendre aux êtres leur dimension humaine en les traitant de cette manière, autrement on se retrouve face à des postures morales qui s’éloignent de l’humanité, qui deviennent des vues de l’esprit, des alignements sur des dogmes et cela me paraît incompatible avec ce qu’est la vie dans toute sa puissance, ce qu’elle permet, tous ses pièges, ses combats au travers desquels on se construit. Il faut faire face aux travers humains, c’est la seule façon de grandir, de s’affranchir.
L’homme est un agglomérât de contradictions permanentes. Je ne crois pas aux bons très bons et aux méchants très méchants, c’est une représentation dans laquelle je ne me reconnais pas. Je pense d’ailleurs que c’est aussi une manière de respecter le spectateur que de lui proposer des personnages qui génèrent un questionnement permanent. Je n’ai pas envie de mener le spectateur vers une direction précise, de lui dire ce qu’il doit penser, où il doit aller ; il doit rester actif et ne pas subir, ne pas se déplacer sur des chemins tracés artificiellement. Il m’apparaît en ce sens primordial de ne porter aucun jugement sur mes personnages, c’est une façon, pour le coup, de leur rendre justice. La justice des hommes d’ailleurs, on l’aura compris, me terrifie.
Son histoire est marquée par de terribles abominations. Alors pour en revenir aux personnages, il me semble important de laisser à chacun ses échappatoires, de nuancer leur personnalité. Et aussi noirs soient-ils, il doit rester un point de vue possible par lequel pouvoir les aimer.
Pour une pensée captivée, mais non captive
Je voulais imposer une atmosphère qui interpelle dès la première image. La lumière, je ne la voulais surtout pas étale, mais contrastée, en zones d’ombres et de lumières, sans craindre de plonger parfois un visage quasiment dans l’obscurité, le rendre à peine perceptible, différemment expressif. Je voulais maintenir tout au long de
L'enfance du mal certaines incertitudes.
Le sujet se prêtait pour moi à un traitement proche du thriller, qui est une forme intéressante pour captiver et retenir l’attention. Je tenais à ce que les repères moraux du spectateur soient mis à mal, que ce spectateur soit souvent en proie au doute, à l’incertitude et au questionnement face aux faux-semblants, aux mensonges et aux fausses pistes, livré aussi au brouillage de son affect face au charme irrésistible de Céline, ou encore livré au confort de cette certitude qu’après tout, le juge a été piégé. Le thriller pour une pensée captivée, mais non captive.
Les angoisses d’un premier long-métrage
Je savais en abordant ce projet que si je faisais la moindre erreur sur le choix des acteurs,
L'enfance du mal ne s’en relèverait pas. A l’opposé, je savais que quels que puissent être les risques d’un premier film, il me serait beaucoup pardonné si mon trio infernal emportait la mise. Mais je redoutais la relation avec les comédiens, ce décalage entre leur expérience et la mienne, comment leur notoriété pourrait avoir le dernier mot sur mes exigences tatillonnes, ou plus simplement, comment je parviendrais à me faire comprendre ou à les guider, s’ils n’en trouvaient pas le chemin, vers le rendu d’émotions qui parfois n’étaient d’abord évidentes que pour moi. Je craignais de ne pouvoir leur arracher certains sentiments que j’imaginais essentiels.
Finalement, je me suis rendu compte que je n’avais pas besoin de les leur arracher, ils me le proposaient spontanément, m’en proposaient d’autres plus étonnants, ou comprenaient parfaitement mes attentes. Chacun différemment. Et l’intimité nécessaire qu’exigeaient ces échanges compta souvent parmi mes moments de bonheur.
Céline et la force d’Anaïs Demoustier
A quatorze ans, pour y avoir déjà été intimement confrontée, Céline a compris la violence du monde. Elle ne fait confiance qu’à elle-même, à sa force intérieure qui lui permet de dépasser ses blessures, de se focaliser sur ce projet qui aussi l’aide à survivre : faire libérersa mère.
Mais son code de valeurs est personnel, immature et amputé, parce qu’elle se l’est construit seule, avec les rares repères qui étaient à sa portée, dans l’adversité. Il émanait d’Anaïs cette même sorte de force. Je l’ai rencontrée via notre directrice de casting et lorsque j’ai vu les différents essais, j’ai été immédiatement saisi par les siens. Il y a eu une évidence, elle était le personnage, pas exactement tel que je l’avais imaginé (au diable la toute puissance) mais tel qu’il naissait pour de bon sous mes yeux, pour me surprendre. Il s’incarnait. Anaïs a été surprenante pour ce rôle. Céline était toujours là, dès la première prise.
Le juge et l’audace de Pascal Greggory
Henri, en sa qualité de juge, est garant des valeurs de ce monde. Les lois au respect desquelles il veille, et dont il n’a pas vocation à réfléchir l’équité ou l’iniquité, définissent clairement le champ du possible. C’est un personnage donné au commencement comme carré, ancré dans ses certitudes, comme celle de penser que dans la vie, on a toujours le choix. Il n’a aucune lecture sociale du monde. Il est plongé dans son code pénal, jusqu’à ce que celui-ci lui explose au visage parce qu’une gamine a eu l’intuition d’en exploiter les limites.
Piégé, il pense alors à sauver sa peau, au prix de toutes les bassesses. Mais celles-ci révèlent enfin son humanité, et sa tragédie ne sera peut-être pas tant d’avoir franchi la limite du possible, que de regretter, rongé par sa conscience et sa morale, de ne pouvoir y retourner. Car enfin, il aime cette gamine. Pascal est un acteur qui assume sublimement l’ambiguïté, et donc à mon sens son humanité. Je savais que ce trait de son tempérament serait gage de réussite pour le personnage. Mais encore y fallait-il de l’audace, du courage même, pour accepter d’incarner cette figure moderne et tellement consensuelle de l’abjection.
L’épouse et la précision de Ludmila Mikaël
Nathalie attendait inconsciemment Céline. Elle porte en elle de nombreuses années d’attente, de frustration, le désir d’une maternité qu’Henri son mari n’a pu assouvir. Il en est résulté une grande solitude, une érosion lente du désir, du plaisir d’être ensemble, du bonheur et de l’espérance. Elle s’est résignée, engagée dans une cause, pour donner de soi certes, mais pour se persuader aussi qu’elle n’est pas venue au monde pour rien ni personne. Ludmila mène autour du rôle et sur le texte un travail, une réflexion très en amont.
Et parfois, avant le tournage, elle me posait quelque simple question, le plus souvent dans un souci de précision, du détail ténu, de la nuance. Quel plaisir, quel bonheur, à la fin d’une prise, d’aller vers elle, et dans un échange de regard, deux mots à peine, savoir que non seulement nous nous comprenons, mais qu’aussi bien, Ludmila avait anticipé, savait déjà, ce pour quoi je venais me pencher à son oreille. Je n’imagine pas qu’elle sorte jamais indemne d’un rôle, tant elle peut s’en laisser posséder, par passion, par générosité, parce qu’il ne saurait y avoir d’à peu près… parce que si je dis «moteur», à l’instant, il faut que Ludmila se soit anéantie en Nathalie. J’ai souvent de grands doutes sur le sens du mot perfection. Avec Ludmila, je n’en ai pas. Tout son travail tend vers ce but, et elle l’atteint.
Une expérience humaine d’une grande intensité
Je suis sorti laminé par l’intensité de cette expérience. C’est donc moi aussi que le montage reconstruisit. Et avec le recul, je peux dire que c’est des comédiens que j’aurai le plus appris. J’ai appris à leur faire confiance, faire confiance à ce qu’ils apportent, ce qu’ils donnent d’eux-mêmes, à leur incarnation. J’avais, par exemple, précisé certains sentiments, insisté sur certains aspects dans l’écriture du scénario, pensant que le spectateur aurait besoin de certains éléments pour comprendre une situation, une réaction, mieux cerner les personnages, des précisions qui se sont avérées inutiles, les acteurs véhiculant spontanément au travers de leur incarnation du personnage ces réalités. Du coup, dans l’écriture de mon prochain film, dont je viens d’achever le scénario, l’expérience n’aura pas été anodine. Les acteurs ont fait progresser mon écriture.
Un prochain film
Oui. Mais d’abord, parce que j’ai vivement souhaité que se prolonge ma relation de travail avec
Nicolas Brevière, mon producteur, ce qu’il a accepté. Sur
L’enfance du mal, notre collaboration m’a été infiniment précieuse, dès l’écriture, et jusqu’au montage.
Alors oui, un prochain film. J’ai proposé plusieurs histoires à Nicolas, et son choix s’est porté sur une histoire marocaine, tournée entièrement au Maroc. Une histoire d’amour entre une mère et son dernier fils. Un fils déchiré entre son désir de s’émanciper et son attachement filial à une mère sublime. Il y est question de désir, de frustration, et des violences que les générations nouvelles ont dû consentir à se voire infliger pour survivre.