Derrière cette modestie de réalisateur, il y a un regard d’auteur, un regard d’une rare acuité. Sûreté dans le placement de la caméra, et dans le montage totalement invisible qui parvient à nous persuader de la continuité d’une action simple là où il y a succession complexe de scènes discontinues, fluidité de la mise en scène, qualité exceptionnelle de la direction d’acteurs et des dialogues.
L’enfance nue est l’histoire du jeune François, dix ans,
enfant de l’Assistance publique, que l’on place chez des « parents ».
Deux familles successives. L’une — le père, la mère, la fille très jeune — l’a pris parce que la mère ne peut plus avoir d’
enfants et ne veut pas que sa fille soit unique, tandis que le père désire un garçon. En somme un jouet, un chien savant que bien sûr on considère comme son fils, même si on donne cinquante centimes au garçon quand on vient d’offrir un franc à la fille, ou si l’on fait une chambre magnifique à la fille pendant que le garçon couche sur le palier. Ceci sans méchanceté, sans préjugé, de braves gens inconscients : simplement un peu de myopie sentimentale. L’autre : un couple âgé, les Thierry qui vivent avec la mère (mémère la vieille), et ont déjà élevé des
enfants assistés dont Raoul, qui est encore chez eux. Dans la première famille, François ne se plaît pas. Il se révèle « difficile », voleur et, disent les « parents », sournois et vicieux. La mère a peur pour la fille.
Si bien qu’ils renoncent à le garder et demandent à l’Assistance publique de le reprendre. Les seconds savent mieux le comprendre et l’aider. Raoul,
enfant assisté lui aussi, est proche de lui, presque un grand frère. Simplement un monde vrai, une tragédie quotidienne que nous oublions volontiers et que
Maurice Pialat nous force à voir. C’est un constat, fait de touches discrètes et qui n’en sont pas moins parfois atroces. Tout cela se passe parmi de « braves gens » et qui le sont vraiment pour la plupart. Gens de notre époque, authentiques, jamais typés, révélés par touches et ambigus comme tout un chacun. Un peu ridicules, parfois, au détour d’une noce ou d’un couplet de « compère guilleri », le plus souvent sympathiques. Il convient de souligner aussi la très grande qualité esthétique du film. Non qu’elle soit de celles qui éblouissent le regard ou vous transportent dans de foudroyants mouvements de grue.
Tout au contraire, la technique est, ici, presque totalement invisible et, par là-même, révélatrice des intentions et de la sincérité du réalisateur. Il ne s’agit pas de construire ou d’interpréter, mais de montrer. Alors la machine se fait humble et discrète devant les êtres et nous, spectateurs, avons un peu tendance à oublier que si la justesse d’un regard — ou d’un geste — nous frappe, que si nous surprenons une touche légère, c’est parce que la caméra est toujours à l’exact endroit voulu.
L’enfance nue n’est pas un de ces beaux objets pour esthètes raffinés que l’on analyse avec délices. C’est un tout, un bloc qui se suffit presque à lui-même comme jadis Terre sans pain, une œuvre forte à la limite de la perfection qui résiste aux schémas critiques et ne se prête pas à la transcription. En bref c’est un de ces rares films qu’il est indispensable d’avoir vu.