Notes de Prod. : L'Ennemi intime

    en DVD le 16 Avril 2008

Notes de production

Benoît Magimel raconte : « Il y a quelques années, j’ai rencontré Patrick Rotman au cours d’un déjeuner et nous avons parlé de nos projets respectifs. Je lui ai confié mon désir de faire un film sur la guerre d’Algérie. Bien que n’ayant aucun lien personnel avec ce conflit, j’ai toujours été intrigué par son côté mystérieux et par les résonances très fortes qu’il suscite encore aujourd’hui. Patrick a ouvert de grands yeux et m’a expliqué à quel point ce sujet le passionnait depuis des années. J’ignorais alors que c’était lui qui avait réalisé, avec Bertrand Tavernier, le documentaire La Guerre Sans Nom. C’est un des vrais spécialistes du sujet. »
Patrick Rotman se souvient : « A l’époque, je travaillais sur un nouveau documentaire sur la guerre d’Algérie qui s’appelait déjà L’ennemi Intime. Après l’avoir visionné, Benoît a été encore plus désireux de faire ce film. »
Benoît Magimel reprend : « J’en ai rapidement parlé à Florent-Emilio Siri. Je ne l’ai pas seulement fait parce que nous sommes amis, mais parce que c’est un des meilleurs réalisateurs que je connaisse et que j’étais convaincu que sa sensibilité et sa virtuosité technique seraient parfaites pour maîtriser le fond et la forme. Il avait toujours eu envie de faire un film sur la guerre d’Algérie. J’ai donc organisé une rencontre entre Florent et Patrick. »
Florent-Emilio Siri explique : « J’ai toujours voulu faire un film sur les guerres de décolonisation. Un film à la fois épique et intimiste. J’admire La 317ème Section de Pierre Schoendoerffer sur la guerre d’Indochine. Aussi Benoît et moi nous faisons partie de cette génération que des films sur la guerre du Vietnam comme Apocalypse Now, Platoon ou Voyage Au Bout De L’enfer ont marquée à vie. Et je me suis toujours demandé pourquoi on n’en faisait pas en France sur la guerre d’Algérie, sauf rares exceptions. Il faut citer R.A.S. d’Yves Boisset, La Question de Laurent Heynemann, Avoir Vingt Ans Dans Les Aurès de René Vautier et bien sûr, La Bataille D’alger de Gillo Pontecorvo, mais ces films ont plus de 30 ans, voire 40. Malheureusement, le projet L’ennemi Intime n’a pas pu démarrer aussi vite que nous le souhaitions et je suis parti aux Etats-Unis tourner un autre film. Cette expérience-là m’a aussi permis de revenir encore plus à même de porter et de valoriser tout ce que L’ennemi Intime impliquait. »
Benoît Magimel précise : « Le premier producteur que nous avions trouvé a laissé tomber. Il aura fallu attendre cinq ans que François Kraus et Denis Pineau-valencienne reprennent le projet pour que tout redémarre enfin. »
Florent-Emilio Siri ajoute : « Entre-temps, Benoît avait encore renforcé sa place dans le cinéma et le documentaire de Patrick était sorti en rencontrant un succès immense : 9 millions de téléspectateurs à ce jour. François, Denis, puis le distributeur SND sont arrivés et nous ont soutenus jusqu’au bout. »

Le producteur François Kraus confie : « C’est Dominique Besnehard qui nous a fait lire le scénario de Patrick Rotman. Nous avons eu un vrai coup de cœur. Ce scénario devait être produit, il fallait traiter le sujet. À l’époque la disponibilité de Florent Siri n’était pas acquise, il était encore mobilisé par son film américain, mais nous étions aussi séduits par la perspective d’une association de talents uniques : la connaissance de Patrick Rotman, nourrie de faits authentiques historiquement avérés, la mise en scène de Florent-Emilio Siri, réalisateur du très beau Une Minute De Silence et de films d’envergure internationale, et le charisme de Benoît Magimel.
« C’est un film de metteur en scène, un film d’acteurs, un grand spectacle qui ne vous lâche pas une seconde. Mais c’est aussi une occasion de parler de ce qui a été trop longtemps gardé sous silence. »
Denis Pineau-valencienne ajoute : « L’ambition de tous était de faire un film de guerre, épique, sur une page d’Histoire très peu traitée au cinéma. Nous nous sommes concentrés sur des parcours humains, avec pour approche de plonger le spectateur au cœur de l’un de nos plus douloureux conflits, l’espoir étant de dépasser le genre « film de guerre » et permettre que s’ouvre enfin un dialogue large autour de la guerre d’Algérie. »

Patrick Rotman intervient : « Fondamentalement, le sujet du film est la confrontation de l’être humain à des choses effroyables dans un contexte particulier, qui revêt aussi un caractère universel. Avec le recul apporté par le temps, j’espère que l’on peut aborder les sujets qui touchent à cette guerre, les violences de l’armée française, et mieux en comprendre la complexité. J’ai voulu qu’on voie également la violence et la barbarie utilisées par le FLN dans son combat. Tous ces aspects vont – je l’espère sincèrement – donner au spectateur l’envie de comprendre que cette guerre, comme l’Histoire en général, est complexe et qu’il faut se garder des grandes phrases définitives sur le Bien et le Mal. Beaucoup de mémoires sont impliquées dans cette guerre : la mémoire des pieds-noirs, celle des harkis, celle de plus de deux millions de Français qui l’ont faite et la portent encore cinquante ans après dans leur esprit et parfois dans leur chair. La mémoire des enfants d’Algériens qui sont nés en France et sont français aujourd’hui. Toutes ces mémoires sont contradictoires, s’opposent, et j’espère qu’à travers ce film on comprendra qu’il est nécessaire de les dépasser pour arriver à une vision dépassionnée. »


Une guerre qui ne dit pas son nom

Patrick Rotman explique : « Etrangement, j’ai une sorte de passion historique pour cette guerre et je travaille dessus depuis une trentaine d’années, mais je n’ai aucun lien personnel avec elle. Je pense que ces huit années (1954/1962) ont pesé par bien des aspects sur la mémoire et la conscience françaises. Cette guerre a été directement responsable de la fin de la Quatrième République et ce n’est qu’après 1962 que la France a pu entrer dans la modernité.
« Le traumatisme pour les deux millions de soldats envoyés là-bas a longtemps été enfoui, longtemps occulté. Lorsqu’en 1990, Bertrand Tavernier et moi avons réalisé La Guerre Sans Nom, nous avons pu constater que nombre d’appelés d’alors n’en avaient jamais parlé à leur famille. J’ai toujours pensé qu’il fallait faire la lumière sur ce trou noir de notre mémoire. »
Le scénariste ajoute : « A partir du moment où Benoît, Florent et moi avons décidé de faire ce film, je l’ai écrit en quelques semaines, sans me soucier de la production. Imprégné de ce thème, des histoires que l’on m’avait racontées, qui m’ont donné des nuits de cauchemars, j’ai littéralement craché le scénario. J’avais le besoin impérieux de l’écrire, même si cela ne devait pas aller plus loin. »

Denis Pineau-valencienne intervient : « Les films déjà réalisés autour de ce sujet l’ont été à la fin des années 60 ou au début des années 70, à un moment où le cinéma était très militant et chaque fois sur un mode strictement intimiste. Puis une certaine lassitude vis-à-vis de ce type de cinéma s’est installée, jusqu’à ce qu’on trouve une nouvelle façon d’aborder le sujet, sans manichéisme, en mêlant intimisme et grand spectacle. Peut-être fallait-il aussi qu’un homme comme Patrick Rotman arrive et fasse un travail d’authenticité fondamental. Nous avons eu cette chance et nous avons pu ouvrir des portes qui, sans lui, auraient été difficiles à franchir. »
Patrick Rotman reprend : « Lorsque j’ai écrit le scénario, je sortais d’une plongée d’un an et demi dans mon documentaire L’ennemi Intime. J’avais visionné des centaines d’heures d’archives, recueilli des dizaines d’heures de témoignages, et j’étais complètement imprégné par le sujet. Il fallait donc que tout décante pour que le film puisse être ce qu’il est : une pure fiction. J’ai inventé les personnages. Mais presque chaque scène, chaque moment sont nourris par la réalité des détails des histoires que j’ai entendues et recueillies.
Ce qui m’a toujours intéressé, c’est la confrontation d’un homme, avec ses sentiments, ses valeurs, avec le tourbillon de l’Histoire. J’ai essayé de placer le film à la croisée du travail d’historien et d’un tempérament de conteur d’histoire. »
Le scénariste poursuit : « J’avais cette volonté minimaliste de traiter de la guerre d’Algérie à travers quelques individus. Je souhaitais prendre un microcosme de quelques hommes isolés perdus dans un coin de Kabylie et en montrer toutes les contradictions. L’idée de départ était d’observer le conflit à travers le prisme d’une section, et plus particulièrement d’un jeune lieutenant idéaliste confronté à la réalité de cette guerre qui va le bouleverser.
On est en 1959, un moment important puisqu’à l’automne le général De Gaulle a prononcé le mot d’autodétermination qui permet de commencer à espérer la paix. Sur le plan militaire, c’est une période de grandes opérations pour l’armée française auxquelles le FLN résiste, particulièrement en Kabylie où le terrain favorise cette résistance. »

Patrick Rotman ajoute : « Dès le départ, il était clair pour moi, et j’en ai très vite parlé avec Florent, que le film montrerait la réalité de cette guerre dans ce qu’elle a de plus concret et parlerait de ce qui se passe dans la tête de jeunes gens de vingt ans. Les deux aspects étaient indissociables. Projeté dans une telle guerre et confronté à la barbarie, chacun réagit en fonction de ce qu’il sait, de sa culture, de sa religion, de ce qu’il est une fois mis à nu. Les barrières culturelles, sociales, humaines s’effondrent alors. On est dans une sorte de no man’s land où tout peut arriver. C’est le cœur du film. »
Patrick Rotman explique : « Pendant très longtemps, on a refusé le nom de guerre, en parlant de maintien de l’ordre, de pacification. Comme pour toutes les guerres où l’armée occupante est confrontée à la guérilla, c’est un ennemi invisible qu’il faut traquer, et le renseignement est primordial. On connaît parfaitement l’engrenage qui conduit aux interrogatoires musclés et à la torture pour obtenir ces renseignements. Il y a aussi la violence de l’adversaire. La malheureuse population algérienne est l’enjeu d’une bataille entre l’armée française et le FLN. Tous les deux, aussi violents, essaient avec leurs propres moyens de gagner cette population. C’est le caractère très particulier de cette guerre et des guerres de guérilla de l’époque. Le titre du film renvoie évidemment à l’ennemi qui est en chacun de nous et peut conduire n’importe quel individu normal à commettre des actes terribles. Il renvoie également au fait que cette guerre se déroule en Algérie, avec un adversaire qui est français puisqu’à cette époque, « l’Algérie, c’est la France ». C’est une guerre intestine, intime. C’est une guerre coloniale mais aussi une sorte de guerre civile. Tous ces éléments la rendent extrêmement complexe, contradictoire, ambiguë et interdisaient de faire un film simpliste ou manichéen. Mon grand souci dans l’écriture du scénario a été de rendre compte de cette complexité des situations et des contradictions des individus qui s’y trouvent plongés. »
Patrick Rotman poursuit : « Cette guerre est un creuset dramatique exceptionnel où les passions humaines, politiques, se sont déchaînées dans un paroxysme incroyable. Cette espèce de chaudron brûlant où sont brassées toutes les passions humaines est la structure du film. Au-delà, il a une portée plus générale, avec une question que chaque spectateur se posera : que faire lorsqu’on est confronté à ce type de situation ? Ce débat a une portée universelle que l’on retrouve dans ce type de guerre, aujourd’hui encore. Jusqu’où la justesse supposée d’une cause permet-elle d’aller ? La fin justifie-t-elle les moyens ? »
François Kraus intervient : « Il faut se souvenir que le travail documentaire de Patrick Rotman est à l’origine du film. C’est un élément déterminant qui a motivé tous ceux qui se sont engagés sur le projet. Au-delà de notre passion pour l’histoire ou de la dimension personnelle, nous voulions recréer le choc ressenti par tous ceux qui ont vécu ces événements. Le documentaire nous a bouleversés. L’idée était de rendre ce conflit et les drames qu’il a entraînés toujours plus accessibles, qu’il soit possible d’en parler facilement. »


L’humanité qui dépasse l’histoire

Florent-Emilio Siri raconte : « Moi qui ai un cursus scolaire normal, je n’ai croisé que quelques lignes sur cette guerre dans mes livres d’Histoire. Par la suite j’ai lu des livres sur le sujet, je m’intéressais à la perspective d’un film sur ce conflit. Mais c’est à travers Patrick Rotman et son documentaire que j’ai eu accès à une somme d’informations formidable, des anecdotes incroyables qui au-delà de la « grande Histoire » permettaient d’envisager nourrir la « petite » et recentrer sur l’humain. Je n’ai pas aujourd’hui la prétention d’avoir tout compris de cette guerre, mais plus j’avançais sur le projet, plus je sentais que ce film était nécessaire. J’étais chaque jour davantage convaincu qu’il fallait parler de ce que cette guerre avait à cacher.
« Plus qu’un film de guerre, je voulais faire un film sur la guerre. Je souhaitais qu’il dépasse le cadre de la guerre d’Algérie, que ce soit un plaidoyer contre la guerre en général. En resserrant sur les hommes, on accède à l’universel. À l’échelle humaine, toutes les guerres sont des gâchis énormes. C’est la seule vérité que l’on puisse retirer. Même si le cinéma est un art de divertissement, il est des films nécessaires comme celui-là. Je crois qu’au travers d’un film de guerre, on peut aborder des thèmes très profonds et peut-être aider, parce que je crois en l’humain, à faire évoluer les consciences et empêcher que de pareilles horreurs ne se reproduisent. »
Le réalisateur et adaptateur du scénario poursuit : « Pour moi l’idée du film se résumait dans son très beau titre. Dans cette guerre, le pire ennemi n’est pas l’autre, c’est soi-même. Sur la base du scénario de Patrick Rotman, j’ai travaillé les personnages, la structure, le rythme. J’ai aménagé les parcours humains, réorganisé les batailles, les crescendos rythmiques. Conjuguer nos deux visions était une expérience formidable. »

Florent-Emilio Siri ajoute : « Pour moi, deux histoires directement tirées du réel symbolisent très bien l’histoire de la guerre d’Algérie : celle du capitaine Berthaut, lui-même torturé par la Gestapo, qui raconte au lieutenant Terrien qu’il vient de torturer un prisonnier. C’est symptomatique de la guerre qui altère les hommes, les transforme. L’autre histoire est celle du prisonnier joué par Fellag, un rebelle du FLN, et son échange sur la bataille de Monte Cassino avec l’un des harkis de la section. Monte Cassino est un épisode décisif de la Seconde Guerre mondiale mené par des soldats originaires d’Afrique du Nord engagés dans les forces armées françaises. Le film Indigènes de Rachid Bouchareb a abordé cet événement très important. Quelques années plus tard, on retrouve dans une situation surréaliste l’un de ces combattants Algériens qui est encore aux côtés de la France alors qu’un autre est passé au FLN. Ces deux types se retrouvent, l’un chargé de fusiller l’autre. Le paradoxe est total.
« Mais par-delà toutes ces anecdotes tirées de la réalité, c’est la fiction qui m’a donné envie dans le travail de Patrick. Les situations comme celle où le lieutenant ordonne de ne pas tirer sur des femmes, un soldat le fait malgré tout et révèle au lieutenant que ce sont des rebelles déguisés. Ou la scène d’ouverture, lorsque des militaires français tirent sur d’autres d’entre eux … Enfin, le parcours du personnage d’Amar, le jeune Kabyle, encore enfant, était très important pour moi du point de vue de l’histoire et de sa symbolique. Lorsque la mère d’Amar est tuée par le FLN, il est sauvé par le lieutenant Terrien et le gamin va se battre aux cotés de l’armée française. Puis, c’est l’armée française qui tue son frère aîné maquisard FLN. Quand enfin, après les épisodes du napalm et de la razzia au village, Amar voit Terrien verser dans la surenchère de violence, il se décide à rejoindre les indépendantistes pour tuer lui-même son sauveur d’un jour. Cette complexité est très cinématographique. »
« Cette guerre se déroulait sur trois niveaux : une guerre d’indépendance, une guerre civile et une guerre coloniale. Il y avait donc là toute une matière vivante qu’il a fallu structurer autour d’un personnage principal, le lieutenant Terrien, interprété par Benoît, et d’un second, le sergent Dougnac, incarné par Albert Dupontel, un militaire par excellence mais que cette guerre a déjà changé car il n’y retrouve aucune des valeurs qui l’ont conduit dans l’armée. Mon idée était de croiser le parcours de ces deux personnages. On a un héros a priori positif, le lieutenant Terrien, et un héros a priori négatif, le sergent Dougnac. Un peu comme dans les westerns ces deux hommes paraissent très opposés et se retrouvent pourtant sur un certain nombre de points. On s’attache tout de suite au lieutenant Terrien, l’idéaliste qui débarque comme le spectateur au coeur de la guerre d’Algérie. Et le spectateur regarde d’abord le sergent Dougnac avec distance car il est mystérieux et il a sa part de responsabilité dans la mort du lieutenant Constantin. Mais on comprend vite que le sergent n’est pas un salaud mais juste un militaire qui essaye de bien faire malgré le sale boulot qu’il doit accomplir. J’ai utilisé tous les moyens pour que le spectateur s’identifie au lieutenant Terrien, puis peu à peu s’en détache pour se rapprocher finalement du sergent Dougnac. Je voulais qu’au travers du parcours croisé de ces deux personnages, le spectateur vive littéralement lui aussi les contradictions de cette guerre et de ces protagonistes. »


Face à la guerre et face à eux-mêmes

Patrick Rotman précise : « Je n’ai pas cherché à établir une typologie représentative de tous les types de soldats, d’engagements ou d’êtres humains. J’avais rencontré beaucoup d’officiers qui avaient participé à la bataille d’Alger et j’avais été frappé de constater que nombre d’entre eux étaient d’anciens résistants. Par quelle évolution humaine personnelle, ces mêmes hommes pouvaient-ils être amenés à accepter ce qu’ils avaient combattu quinze ans plus tôt ? De là est né le très beau personnage du capitaine Berthaut, résultat de ce télescopage entre une conscience et un itinéraire qui l’amène à cette espèce de distance, ce regard froid et clinique sur la guerre. Les harkis me tenaient beaucoup à cœur car ils sont les victimes, l’archétype de cette population qui bascule, partagée entre son envie d’être reconnue dans sa personnalité et son attachement à la France. La relation de Terrien avec le jeune Kabyle qu’il recueille et sauve d’une certaine manière est un peu la parabole de cette relation douloureuse. Ce sont ces divers personnages auxquels Terrien va être confronté qui le font évoluer. »
Patrick Rotman poursuit : « Dès le départ, il était évident que Terrien serait incarné par Benoît. Avoir, dès le début de l’écriture, l’image du personnage incarné m’a permis de cristalliser mon histoire sur Benoît et d’oublier les dizaines de personnes qui le nourrissaient. Connaître l’acteur et sa manière très intérieure de jouer, sa grande capacité à faire passer les sentiments et les états d’âme dans des regards, des silences, une manière d’être, m’a apporté une aide énorme. C’est Florent qui a assuré le reste du casting, avec une acuité remarquable. »

Florent-Emilio Siri explique : « J’aime travailler avec les acteurs. Avec Benoît, nous nous connaissons depuis longtemps et il a participé à tous mes films – même Otage pour lequel il a accepté de faire un doublage. C’est une longue histoire d’amitié, une sensibilité commune pour le cinéma. Je pense que Benoît peut tout jouer, en tout cas tous les personnages autour de son âge et de son physique. On le voit d’ailleurs dans sa carrière impressionnante, d’un personnage à un autre. Je le dis depuis dix ans : « Benoît est comme les grands vins, plus il vieillit plus il se bonifie ». Grâce à notre relation, nous pouvions discuter. Nous avons construit les détails du personnage de Terrien ensemble.
« Pour le personnage du sergent Dougnac, je ne voyais personne d’autre qu’Albert Dupontel. Il porte en lui, dans son jeu, la contradiction du personnage, son intensité teintée de mystère. Avec lui, le spectateur ne sait pas sur quel pied danser. La première fois que je lui ai proposé le scénario, il a refusé parce qu’il trouvait le personnage trop négatif, d’autant qu’à la base c’était un tortionnaire. C’était inacceptable pour lui. Nous en avons rediscuté et j’ai adapté son personnage. Finalement c’est un militaire qui refuse la torture en se détruisant par l’alcool car il ne peut pas supporter cet écart avec son idéal militaire issu de la résistance à l’occupant allemand pendant la seconde guerre mondiale. Cela l’humanise et le rapproche de Terrien. Albert était pour moi le seul acteur à avoir toutes les nuances et les couleurs dans son jeu pour incarner le sergent Dougnac. Il a un physique rare, et une personnalité qui mêle l’humanité et la violence.
« Marc Barbé, qui joue le capitaine Berthaut, n’a pas beaucoup de scènes, mais il existe d’une manière très forte. Avec son physique cassé, il a cette fragilité essentielle pour la scène centrale du film, un dialogue de trois minutes avec le lieutenant Terrien. J’ai filmé cet affrontement verbal comme un duel de western au milieu d’un décor comme construit pour une scène d’amour.
Marc a réussi quelque chose de formidable. Quand il parle des soldats français, sa voix se met à trembler. Il a su apporter l’humanité nécessaire dans quelque chose de complètement déshumanisé.
« Aurélien Recoing, qui interprète le commandant Vesoul, s’est donné pour le rôle un physique, une carrure de bonhomme, sans aucune fragilité, ni contradiction. Son rôle était à part car c’est le seul personnage monolithique. Il est le symbole d’une certaine France de l’époque, une France qui vit dans le passé et qui n’arrive pas à envisager l’avenir. Il se cache derrière ses lunettes, son attitude, sa chemise noire. Nous avons travaillé sur la tenue, le physique, la voix. Aurélien a donné une vraie densité au personnage. Alexandre Desplat lui a écrit un thème musicale qui le définit très bien. Il est très noir, dans les basses voire les infra basses. Il n’y a aucun aigu, c’est comme s’il ne connaissait, ni n’entendait l’ensemble du spectre sonore. À chaque fois qu’il arrive, c’est implacable.
« Dans le rôle du prisonnier, Fellag est formidable, irremplaçable. Son père a été un grand résistant Algérien. Il connaît parfaitement l’Histoire et m’a raconté des choses incroyables. Avant de tourner, je lui ai fait lire le scénario parce que je voulais avoir son avis, savoir si nous étions justes. Il a trouvé que oui, et il a tout de suite accepté le rôle. Il a été l’un des premiers à dire qu’il fallait crever l’abcès créé par la guerre d’Algérie. Sa scène résume à elle seule l’histoire de cette guerre et des Algériens. Fellag est un homme fantastique, un grand acteur, un véritable humaniste qui a su dépasser ce qu’il a vécu enfant. »
Le réalisateur ajoute : « Chaque rôle a été distribué avec le plus grand soin. Nous avons réussi à rassembler une section qui fonctionne à la fois dans ses individualités et dans son ensemble. Je leur tire à tous mon chapeau. Il faut citer les remarquables prestations et l’engagement de Vincent Rottiers, qui joue Lefranc, de Lounès Tazairt, qui incarne Saïd, d’Abdelhafid Metalsi, Eric Savin, Adrien Saint-jore, Guillaume Goux et du jeune Lounès Machène. »

Le tournage

Florent-Emilio Siri explique : « Je me suis rendu en repérages en Kabylie où j’aurais voulu pouvoir tourner, mais il n’existait aucune infrastructure capable d’accueillir une production comme la nôtre. Par contre, par souci de réalisme, j’y ai fait le casting des acteurs qui sont en fait des non-acteurs, de jeunes paysans kabyles des montagnes. Ne pouvant tourner sur place, nous avons donc choisi de tourner au Maroc, dont la région de Beni Mellal ressemble beaucoup à la Kabylie.
« Le Maroc est habitué aux tournages d’ampleur. Il y a là-bas d’excellents techniciens. Nous y avons fait presque deux mois de repérages. Le décor était une composante essentielle de l’histoire. Quand on parle de l’horreur, il faut placer ce qu’il y a de plus beau en opposition. Je voulais donc trouver des paysages magnifiques, pour montrer que, comparés à la nature, nous ne sommes que des fourmis, des insectes. Je cherchais ce paradoxe.
« Notre base de tournage se situait dans le Moyen Atlas. Il nous fallait souvent une heure de piste voire plus pour arriver sur les décors. Nous avons tourné en quarante-huit jours, six jours par semaine. Le film a été entièrement storyboardé avant le tournage et quelques rares scènes pendant. Mais il faut remettre le story-board à sa juste place. Je dis toujours que j’écris un film quatre fois : d’abord au scénario, puis au story-board, puis au tournage, et enfin au montage. C’est le même film à chaque fois, mais à des étapes différentes qui « poussent » le film vers le haut. Sur le tournage, je me laisse guider par les acteurs et l’interprétation qu’ils font de leur personnage. Je leur donne un espace où ils peuvent s’exprimer librement car c’est à leur tour de nous faire partager leur vision. Puis, je corrige ou non en fonction du récit et de ma vision. »

Denis Pineau-valencienne explique : « D’un point de vue logistique, s’agissant d’un tournage au milieu de nulle part, en montagne, dans une région marocaine assez isolée, ce film était très complexe. Florent devait faire face à une somme incroyable de problèmes. Il a commencé par le plus difficile en consacrant sa première semaine de tournage à la première bataille. Cela nous a permis de nous mettre tous en place, en rythme, d’abord parce que nous sommes habitués à évoluer sur terrain plat alors que l’on se retrouvait à crapahuter en pente raide dans la caillasse. Les premiers jours, le corps doit s’adapter, on se réveille en pleine nuit avec des crampes dans les reins ! Nous tournions sous des températures comprises entre 45 et 50 degrés.
« On part avec l’intuition que ça va être compliqué et on découvre que c’est toujours pire. Mais c’est passionnant ! C’était une expérience de fabrication exceptionnelle. »
Le réalisateur reprend : « Pour chaque scène, je visualise, je storyboarde et j’essaie de donner l’ampleur sans jamais perdre de vue les personnages. Cela fait partie de ma grammaire. J’installe un climat. Pour la scène de bombardement au napalm, la première réaction qui fait comprendre que ça va être terrible vient des militaires français eux-mêmes. La section de Terrien est elle-même effrayée. Tous, autour de lui, s’écrient « Pas les bidons ! Pas les bidons ! ».
C’est là que j’applique ce que j’appelle la théorie de l’élastique. Au début, je détends lentement l’élastique : au pire j’oppose le plus beau, au suspense, j’associe le calme absolu. On survole un magnifique paysage puis on découvre l’ombre d’un avion, comme un oiseau de proie, une menace qui plane. Il largue deux charges avec un souffle fort et chaud. C’est violent, rapide, je « surdécoupe » l’explosion : « l’élastique vient de nous claquer sur les doigts ».
« Cette scène est un parcours, visuel, émotionnel, une suite de contrastes, d’oppositions, d’émotions, qui permet à la scène d’échapper au cliché de la bataille esthétisante.
« Cette séquence conduit à l’une des plus impressionnantes que nous ayons tournées, celle que j’appelle « le cimetière », après le largage du napalm, lorsque la section inspecte la zone dévastée. Les mannequins étaient très réalistes et il y avait aussi des comédiens maquillés. Cette scène a été l’une des plus dures, comme celles autour des tortures. Déjà à l’écriture, je les redoutais. Je n’aurais pas fait ce film si je n’avais pas trouvé la solution visuelle pour filmer la torture. En fait, plutôt que d’essayer de filmer la torture, j’ai essayé de filmer la folie. Tout le monde est fou, personne ne sait plus qui fait quoi. C’est vraiment extrême. Je ne voulais pas trop parler de la torture car la guerre d’Algérie et ce film ne doivent pas se réduire au cliché de la torture. La torture que j’ai voulu montrer, c’est le parcours psychologique de cet homme qui perd pied. Je préfère montrer la scène du napalm parce que peu de gens savent qu’il a été employé. »

Le réalisateur confie : « Tous les matins, en nous rendant sur les lieux de tournage, nous rencontrions des Berbères qui allaient chercher de l’eau, faisant surgir une image vieille de plusieurs siècles. Nous nous croisions dans ce décor presque sacré auquel nous imposions une sorte de viol. Une expression italienne parle du « mal de l’Afrique ». Quand on rentre à Paris après cette expérience, avec ces images en tête, c’est ce mal que l’on ressent. Tout cela va au-delà du film, du temps et de l’anecdote. C’est bien plus fort. Tout à coup, notre cinéma rencontre un autre monde pour accéder à un endroit unique. L’une des images les plus fortes qui me reste concerne la scène avec les hélicoptères qui se posent, quand Vesoul sort pour faire un discours. Nous étions au point le plus haut de cette montagne, dans un col, et en une demie-heure, toutes les crêtes se sont remplies d’hommes. Tous les Berbères de la montagne étaient venus et nous entouraient. On voyait leurs silhouettes danser sur toutes les crêtes. Nous en avions croisé trois ou quatre sur la route et tout à coup, ils étaient des centaines et des centaines. C’était hallucinant ! »
Florent-Emilio Siri raconte : « Nous tournions en plein été, avec cent cinquante techniciens, cinquante véhicules dont trente camions, avec une équipe composée de seulement trente Français, des Italiens – dont le chef opérateur – et de nombreux Marocains. Sur le plateau, on parlait français, italien, arabe marocain, berbère marocain et kabyle. L’aventure humaine a été plus simple et plus heureuse que pour un tournage habituel. »

Une émotion vraie

Le réalisateur explique : « Autour des comédiens principaux, il y avait toute la section à assembler. Tous les jeunes comédiens qui arrivaient sur le tournage y ont fait leur entraînement militaire. Mais avant cela, il a fallu nourrir leurs personnages. J’ai donc remis à chacun un dossier que j’ai assemblé, fait de textes, de photos. Il contenait des nouvelles de Daniel Zimmermann intitulées « Nouvelles de la zone interdite », terribles psychologiquement ; des compilations de photos de la guerre d’Algérie – des scènes de camaraderie, de massacre – mélangeant l’horreur et le quotidien réunies sur une cinquantaine de pages. Je leur ai montré La 317ème Section de Pierre Schoendoerffer pour son côté documentaire et le jeu clair et net, sans artifice. Ensuite, je les ai vus un par un pour discuter de ce dossier et leur donner des petites choses auxquelles ils pourraient se raccrocher. En une ligne, chaque jeune est typé, sait de quelle région il vient – le titi parisien avec sa caméra, le mec de la campagne devenu sniper, le type du nord qui joue le radio–, tous ces hommes qui composaient la France. Ils sont tous là, un peu perdus mais avec une vraie personnalité. Mon père m’a toujours dit que sans le service militaire, il ne serait pas sorti de sa campagne, et cela m’a inspiré. J’ai également établi un lexique de six pages du langage populaire de l’époque, des expressions utilisées comme la guitoune, la copine, « te caille pas le lait », pour éviter toute fausse note avec des gamins de vingt ans d’aujourd’hui qui utilisent l’argot de notre époque. »

François Kraus commente : « Florent nous a impressionnés par sa capacité à prendre le film en main, à la fois dans sa globalité et dans les moindres détails. Ce qui donne sa force au film, ce sont ces sept ou huit personnages qui gravitent autour de Benoît et Albert. Chacun a son petit parcours – rendu par des détails de costume, de mise en scène. C’est le talent de Florent, qui a bossé intensément pendant les mois de préparation sur les détails des costumes et des comportements, en compulsant des livres d’archives, des témoignages. Il a su tout retranscrire dans le film. »
Le réalisateur reprend : « Sur le tournage, le sujet même du film a provoqué de véritables discussions. Raconter cette histoire était l’occasion d’échanger, de découvrir, et l’esprit était remarquable. Certaines scènes ont trouvé un écho puissant chez les acteurs kabyles. Lors de l’exécution du personnage joué par Fellag, ils avaient le cœur qui battait à cent à l’heure. Tirer sur celui qui est pour eux un symbole était quelque chose de très fort. »

L’image

Florent-Emilio Siri explique : « Pour ce film, je retrouve mon directeur de la photo habituel, Giovanni Fiore Coltellacci. Nous sommes dans un contexte de film historique. Avec lui, j’ai donc essayé d’avoir cette couleur de l’époque, une photo désaturée qui a un peu vieilli et correspond bien au film de guerre. Nous avons tourné avec de la pellicule 50 ASA – ce que très peu de chefs opérateurs savent bien faire. La 50 est très fine, très piquée, avec beaucoup de contraste. Comme nous tournions en montagne, nous ne disposions pas du matériel nécessaire pour filmer de nuit. On a donc souvent opté pour des nuits américaines. L’étalonnage s’est fait en numérique, ce qui nous a permis de retravailler par caches sur un contraste très fort, et une désaturation éliminant les bleus. Nous avons ainsi obtenu une image ressemblant aux photos passées, une image à la fois documentaire et brute. »

La musique


Le réalisateur confie : « Depuis mes débuts, je travaille avec Alexandre Desplat. En général, je cale sur mes prémontages des musiques composées par Alexandre pour d’autres films. Cette fois, je lui ai montré le film sans musique pour travailler le rythme en détail. La musique devait être présente, mais ne pas passer devant. Alexandre a mélangé des instruments très variés, tibétains et japonais, avec des synthés et même une trompette jazzy. C’est un mélange incroyable, qui sert le film si justement qu’on la sent plus qu’on ne l’entend. Alexandre n’a jamais joué sur les clichés d’ambiance ou sur les redondances de suspense. Au contraire, ce sont des nappes qui s’étirent et installent un climat. Et ce n’est qu’au générique de fin qu’on se rend compte que sa musique est là, qu’elle l’a toujours été et qu’elle est magnifique. Comme à chaque fois, Alexandre a accompli un travail remarquable. »
François Kraus conclut : « Florent sait obtenir le meilleur de chacun de ses collaborateurs. Il est très à l’écoute, très ouvert. Travailler avec quelqu’un d’aussi travailleur, sérieux, passionné, est un vrai plaisir parce qu’il vous aide à vous dépasser. »

« L’Ennemi Intime », de Patrick Rotman, le livre disponible aux éditions Points avec une préface inédite de l’auteur, le récit qui a inspiré le film et le scénario du film.

Interview des Acteurs

Le lieutenant Terrien par Benoît Magimel

Vous êtes à l’origine du projet et votre implication dépasse de loin celle d’un comédien. Pourquoi ?
C’est la première fois que j’initie concrètement un projet. J’avais déjà tourné deux films avec Florent et nous avions l’habitude de travailler sur ses scénarios. Je donnais mon avis sur les personnages. Travailler en confiance et à toutes les étapes est très agréable, passionnant. C’est un bonheur pour un acteur car se contenter d’attendre des propositions qui peuvent vous décevoir peut être frustrant. Même si Florent et moi avons une relation particulière, j’étais sûr qu’il était le cinéaste qu’il fallait pour ce film. Il m’a fait découvrir La 317ème Section, un film de guerre comme on en voit rarement, qui m’a époustouflé. Florent m’a beaucoup fait découvrir et nous avons des références communes. Nous avons un peu grandi ensemble.

L’ennemi intime : une bande originale mélancolique et émouvante…

En sortant de la projection de L'Ennemi Intime, on a la gorge serrée, l’estomac noué, et les images qui s’entrechoquent encore et encore dans notre tête. Des images de guerre, de combats, de folie intérieure et de descente inexorable aux enfers.
 

Box-office au 08 Janvier 2010

  • 1ère semaine IDF : 60 017 entrées
  • Cumul IDF : 121 417 entrées

  • 1ère semaine France : 189 075 entrées
  • Cumul France : 461 958 entrées