Notes de Prod. : L'étoile du soldat

    en DVD le 25 Juin 2007

Entretien avec Olivier Roy

Quelles sont les communautés qui composent l'Afghanistan ?
En réalité, la notion de communauté est assez floue en Afghanistan, car elle mêle des éléments différents : langues, religion voire statut social. On peut dire que cinq groupes dominent : les Pachtounes au sud, les personaphones sunnites (souvent appelés Tadjiks) au nord avec les Ouzbeks turcophones, tandis que les Hazaras, persanophones mais chi'ites, occupent le centre du pays. On trouve également des dizaines d'autres groupes ethniques, même s'ils ne jouent pas de rôle important dans la politique afghane.

Quelle est la situation politique et sociale du pays en 1979, avant l'intervention des Soviétiques ?
L'Afghanistan, dans les trente années qui ont précédé le coup d'Etat communiste de 1978, connaissait un développement remarquable, qui a conduit à l'émergence d'une classe moyenne et d'une intelligentsia moderne. C'est cette dernière, concentrée à Kaboul, qui a donné naissance aux courants radicaux, marxistes comme islamistes, qui seront à l'origine des coups d'Etat, révolution et guerre civile qui vont préparer le terrain à l'invasion soviétique.

Qu'est-ce qui pousse l'URSS à intervenir ? Quelles sont les raisons "officielles" et les raisons véritables ?
La raison officielle fut la réponse à une demande de Babrak Karmal, qui à l'époque était
pourtant en exil et ne devint chef de l'Etat qu'à la suite de l'intervention soviétique. Sur les raisons de fond, je crois qu'il était insupportable aux Soviétiques qu'un régime ami se réclamant du socialisme s'effondre à la frontière de l'URSS. Plus qu'un expansionnisme territorial poussant la Russie vers les mers chaudes, il s'agit à mon avis d'une conséquence de la doctrine Brejnev, formulée à partir du cas tchécoslovaque en 1968, et déclarant irréversible tout passage à un régime "socialiste."

En quoi peut-on dire qu'il s'agit d'une crise de la guerre froide ?
L'Afghanistan était par définition un État tampon entre les deux blocs. Or, le choix américain de sou- tenir le Pakistan a amené l'Afghanistan, à son corps défendant, à se rapprocher de l'URSS, qui a donc formé son armée et encouragé le développement d'un parti communiste. En faisant basculer l'Afghanistan dans le camp socialiste, le coup d'Etat de 1978a donc modifié les équilibres stratégiques, surtout à une époque où l'Occident percevait l'URSS comme expansionniste.

Comment les Afghans étaient-ils enrôlés dans l'Armée Rouge ?
Les Afghans étaient appelés dans l'armée communiste par le service militaire. Comme la plupart des jeunes refusaient la conscription, le seul moyen de les enrôler était d'aller les chercher de force par des opérations militaires. Les jeunes citadins étaient évidemment plus vulnérables. Mais en fait le taux de désertion était très élevé. D'autre part, beaucoup de jeunes partaient à l'étranger ou dans la résistance quand ils arrivaient à l'âge de la conscription.

Pouvez-vous nous parler de la mobilisation et de la résistance des Moudjahidin ?
La résistance s'est développée sur une base locale, quand les communistes ont commencé à toucher aux structures traditionnelles (réforme agraire, arrestation de notables et de religieux) ou à vouloir enrôler les jeunes dans l'armée. C'est une fois passés à la résistance que les Afghans se sont cherchés des structures politiques et ont contacté les partis dits “de Peshawar.“ La seule exception est celle de jeunes militants, comme Massoud, qui sont allés eux-mêmes organiser la résistance dans leur région d'origine juste après l'invasion soviétique. Car c'est l'invasion qui a fusionné islam et nationalisme. Mais la résistance est toujours restée structurée sur une base locale et très souple. En dehors du parti islamique d'Hekmatyar, il n'y avait aucune organisation vrai- ment centralisée. Ce sont les commandants locaux qui ont fait la guerre, pas les Etats-majors des partis.

A quel moment les Américains sont-ils intervenus dans le conflit ?
Les Américains ont décidé très tôt de soutenir la résistance. Mais ils n'ont jamais voulu apparaître en première ligne et ont délégué aux Pakistanais le choix des bénéficiaires de l'aide. En gros, l'aide a commencé sous Carter en 1980 mais en passant par des intermédiaires et en utilisant du matériel léger, puis s'est développée sous Reagan à partir de 1982. C'est la décision de livrer des stingers (missiles anti-aériens) en 1986 qui a marqué le pic de l'aide américaine.

Pourquoi les Américains ont-ils soutenu, financé et armé les factions islamistes les plus radicales, plutôt que les Moudjahidin regroupés derrière Massoud ?
Les Américains ont confié à la CIA l'aide à la résistance. L'Agence a décidé de sous-traiter l'aide aux Pakistanais et aux Saoudiens : ce sont ces derniers qui ont opéré le choix des islamistes radicaux de Hekmatyar, pour des raisons idéologiques. D'autre part, pour justifier son choix face aux critiques venues des gens qui revenaient d'Afghanistan, y compris de nombreux Américains, la CIA a régulièrement dénigré Massoud.

Qui était vraiment Massoud ?
C'est un personnage complexe, à la fois cultivé, chaleureux, humain, plein d'humour, mais aussi excellent tacticien, fin stratège et combattant inflexible. Il alliait une grande modernité et une très bonne connaissance de l'Afghanistan traditionnel.

Quelles étaient ses intentions ?
Ce n'était pas un politique. Il se voyait comme chef militaire de la résistance, mais ne voulait pas le pouvoir pour lui, comme on l'a vu quand il a pris Kaboul en 1992 et s'est effacé derrière des hommes politiques. En fait Massoud était soucieux de rester en phase avec le peuple et la société traditionnelle. C'était profondément un réformiste. Il était monogame, favorable à l'éducation des femmes et à leur droit de travailler. Mais il ne voulait pas bousculer la population et plaçait la résistance militaire en tête de ses préoccupations. Je crois qu'il craignait avant tout de tomber dans le travers des radicaux, marxistes comme islamistes, en se coupant du peuple. D'où sans doute une trop grande prudence sur le plan politique.

Les situations décrites dans le film sont-elles proches de la réalité ?
Le film est très réaliste. Sa peinture de l'Armée Rouge est étonnante et criante de vérité. La guerre est vue à ras de terre, du point des vue des combattants et des civils, en évitant toute reconstitution hollywoodienne. C'est cet aspect quotidien, avec ses petites anecdotes, qui fait la vérité du film. Pour les anciens d'Afghanistan comme moi, c'est d'une vérité presque documentaire.

Y a-t-il eu des fraternisations entre Soviétiques et Moudjahidin, comme celle entre Nikolaï et les hommes de Massoud ?
Oui, j'ai connu personnellement d'autres cas, dont un Moldave qui vit aujourd'hui à Paris. Il y a aussi des Russes passés à la résistance, convertis à l'islam, qui sont restés en Afghanistan et s'y sont mariés.

Quel a été le poids de la religion sur le développement du pays ?
Le poids de la religion est évidemment très fort en Afghanistan : on ne peut ignorer l'islam et toute politique de réforme doit s'en réclamer. Mais il n'y pas de contradiction en soi. La monarchie a pu mener de 1933 à 1973 une politique prudente mais persévérante de modernisation sans déclencher de réactions trop violentes. C'est l'attaque directe menée contre l'islam par les communistes qui a permis aux fondamentalistes de se présenter comme les vrais défenseurs de la religion, car pour eux le communisme n'était que le paroxysme de l'occidentalisation et de la modernité. Il existe aussi une tradition d'islam éclairé, cultivé, avec des oulémas poètes et philosophes. Le soufisme a également profondément marqué l'islam afghan. Le problème n'est pas la religion en soi, mais son utilisation idéologique, comme l'ont fait les radicaux du genre Hekmatyar ou les Talibans. La question clé c'est le développement économique, où l'islam ne joue aucun rôle, et l'éducation, avec comme question centrale l'éducation des filles. Mais celle-ci est massivement soutenue et approuvée par la population et la plupart des oulémas. Il n'y a que les Talibans pour s'y opposer aujourd'hui.

Olivier Roy est directeur de recherche au CNRS et directeur d'Etudes à l'EHESS, il est l’un des grands spécialistes internationaux de l'Islam, reconnu depuis les années 80 pour ses travaux sur l'Afghanistan.

Extraits de Caméra au poing de Christophe de Ponfilly

L'Afghanistan, un engagement porté au cinéma.

Cette fois, je ne viens pas en Afghanistan pour témoigner du lent et difficile processus de reconstruction, mais pour réaliser un film de fiction destiné au cinéma. Une nouvelle et folle aventure, pour dire, avec plus de force encore, ce que j'avais tenté de faire savoir à l'époque où l'Occident ignorait que ce qui se tramait en Afghanistan le concernerait aussi, et de la plus cruelle manière. Un projet que j'avais depuis longtemps envie de réaliser, et que les événements de septembre 2001 ont rendu pressant, car les douloureuses années 1980 semblaient étrangement avoir été oubliées : ces dix années où les Soviétiques ont mis le feu à l'Afghanistan, engageant dans leur combat des soldats de l'armée gouvernementale afghane, chair à canon offerte par un régime communiste qu'ils avaient eux-mêmes placés au pouvoir lors du coup d'État d'avril 1978. Cette période de dix années de guerre soviéto-afghane, curieusement devenue un point aveugle de l'histoire contemporaine. En Afghanistan, un certain terrorisme, dit islamiste, a plongé ses racines, puisé des forces, se gorgeant de haine contre les démocraties, largement aidé, financé, encouragé par des Pakistanais et des Américains. Qu'on le veuille ou non, c'est une vérité qu'il faut assumer si l'on veut encore oser se réclamer des droits de l'homme, d'une Déclaration Universelle insuffisamment traduite. Pas assez lue, sans doute.
 

Box-office au 08 Janvier 2010

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