Voir et percevoir le film à travers la religion orthodoxe
Pour un spectateur occidental éduqué dans la défiance de tous préceptes religieux et ses dérivés: culpabilité, frustration, punition, jugement, emprisonnement, la découverte de
L'île est un choc.
La talentueuse mise en scène emportée de fulgurances, initiée par
Pavel Lounguine dans son film, montre un christianisme libre, fou, révolté, sage et proche de la sainteté par l’amour du pardon qu’il exige ; car loin d’appartenir à un passé reculé, la sainteté est toujours actuelle et possible aujourd’hui.
Les moines du film œuvrent à cet apprentissage chaque jour.
Ce qui rapproche le cinéaste de tout chrétien est la recherche de la vérité, Tarkovski disait que “
a beauté est symbole de la vérité” en écho à Platon : “
La beauté est la splendeur du vrai”. L’art cinématographique et l’art divin sont l’exercice de cette approche, un chemin de compagnonnage permis à tous cherchants. Sur ce sentier se mêlent aux traces connues, Murnau, Rossellini, Dreyer, Bresson, Tarkovski, celles des hommes de bonne volonté, spectateurs du clair-obscur de leurs vies et du film.
Le pardon est l’une des clés de la vérité, c’est à cela que nous invite le film, devenant objet de scandale en nous suggérant l’impossible: se donner le pardon.
Anéantir son orgueil personnel jusqu’à accepter sa propre nature et son propre crime : tel est le choix héroïque du père Anatoli. Par cet acte il est le héros du film, faisant de son existence une tension permanente vers sa propre vérité à découvrir et à vivre. Une vérité qui, bien plus raisonnable que le mensonge, devient un acte de liberté. La caractéristique de la liberté est d’être illimitée.
Cela implique de dépasser les limites de l’humain. Dostoïevski par la bouche du grand inquisiteur dans “
Les Frères Karamazov”, propose de fixer des limites à la liberté afin d’aider l’homme à faire ses choix dans un cadre qui ne nuit à personne.
Le père Anatoli dans sa recherche de la vérité trouve dans cette sagesse son propre dépassement sortant du cadre de l’écrivain pour atteindre à la dimension mystique du don et de l’amour, s’approchant ainsi d’un starets* canonisé comme saint Séraphin de Sarov. Ce moine ne ressemble pas à l’image sulpicienne, il est la ressemblance célestienne d’un ange... russe.
Russe car cette quête incessante et exigeante de la liberté, de la vérité et de l’amour est propre à l’esprit slave, toute sa culture s’imprègne de l’idéal de l’hésychasme*, de la littérature de Tolstoï à Dostoïevski, de la philosophie religieuse de Berdiaev et Soloviev, à la poésie de Pouchkine ou la violence de Gogol, à la théologie de Boulgakov, de Kovaleski ou de Lvovski.
Toute la Russie témoigne du sentiment et de l’intuition en quête de paix profonde.
La religion orthodoxe, une religion à part
L’orthodoxie, dans son approche, nécessite de se libérer du savoir reçu pour comprendre ce qu’elle n’est pas, ce qu’elle est, et saisir la lumière qu’elle contient. On entend généralement par “orthodoxie” les églises d’Orient, ce qui est vrai, mais pas seulement, puisqu’une orthodoxie occidentale existe. L’orthodoxie se situe dans la continuité de l’église indivise, depuis la descente de l’Esprit-Saint, la Pentecôte, où, ce même jour, 3000 personnes reçurent le baptême, voyant ainsi naître la première communauté chrétienne.
Mais ce mot, orthodoxie, que veut-il dire ?
Il semble signifier trois préceptes :
• Ce qui est conforme à la vérité
• Ce qui emprunte la voie droite
• Ce qui est la juste louange
Ainsi, pour un chrétien orthodoxe, le Christ n’est pas seulement un fait, il est une loi.
La foi orthodoxe a pour fondement les Saintes Écritures, les pères de l’Église, et se base, pour les
questions théologiques, dogmatiques, christologiques et pneumatologiques, sur les sept conciles
œcuméniques qui suivent celui des apôtres de l’an 49 à Jérusalem, à savoir : en l’an 325 à Nicée, 381 à Constantinople, 431 à Ephèse, 451 à Chalcédoine, 553 à Constantinople, 680 à
Constantinople, 787 à Nicée.
On entend par “concile œcuménique” la réunion des évêques de toutes les églises ou leur représentation, sans hiérarchie d’aucune sorte entre eux. Leurs décisions communes sont réputées être dans la vérité de l’Esprit Saint. Plus tard, des conciles ne réunissant pas l’orient et l’occident - soit non œcuméniques - se dérouleront, mais ne seront pas reconnus comme vrais et authentiques, fidèles à la tradition de l’Église indivise.
La liturgie* et les sacrements pratiqués dans les églises et monastères du monde orthodoxe vivifient ces enseignements. L’Église orthodoxe n’est pas une organisation centralisée, comme l’Église catholique* romaine. Elle comprend quatre grands patriarcats historiques et apostolique: Constantinople, Alexandrie, Antioche, Jérusalem. La Russie, convertie au christianisme en 988, a érigé le patriarcat de Moscou en 1589 et est aujourd’hui numériquement la plus grande église orthodoxe du monde. Ces patriarcats et une quinzaine d’églises autocéphales, c’est-à-dire entièrement indépendants et autogérés, réunissent autour d’eux les quelque 250 millions d’orthodoxes à travers le monde, dont 300 000 en France.
L’institut Saint-Serge à Paris est réputé pour son enseignement prodigué aux théologiens orthodoxes du monde. La plupart des historiens datent à 1054 le schisme entre l’orient orthodoxe et l’occident latin. Nous pouvons observer les prémisses de cet événement aux conséquences considérables pour le monde chrétien ; chez Saint- Augustin dès le IVème siècle, puis en 1204 avec la prise de Constantinople par les Latins, et enfin avec Saint-Thomas d’Aquin et toute l’école dite scolastique, qui ne fera qu’approfondir les différences, non seulement théologiques, mais également ecclésiologiques, aboutissant à la proclamation, au XIXème siècle, par l’Église catholique romaine, de dogmes* non reconnus par l’ensemble des Églises orthodoxes.
Aujourd’hui, la situation demeure, et ce qui sépare ces deux confessions d’une même religion repose sur des points fondamentaux et des points moins importants.
L’orthodoxie intégré au film
L’homme étant par nature religieux, le fait monastique n’est pas exclusivement chrétien. Le monachisme, depuis son origine, considère le martyre comme la perfection la plus haute à atteindre pour un disciple du Christ.
Ce martyre, c’est-à-dire le témoignage du disciple, s’obtient par le travail, l’ascèse*, la prière et la vie fraternelle. L’ensemble confère aux moines un état virginal le rendant apte à l’embrasement du Royaume des cieux, propice à une forme de vie angélique terrestre. L’Esprit-Saint agissant, cette ascèse transfigure les énergies humaines, sans troubles et sans mélanges, en flamme d’adoration tournée vers le Seigneur.
Entre le IIIème et le IVème siècle cet esprit anime les hommes et les femmes, qui, pour vivre leur foi, se séparent du monde en allant jusqu’à la complète retraite au désert. Ainsi, du désir de virginité des femmes et de l’ascétisme des hommes naît historiquement le monachisme dans diverses régions du monde chrétien.
Mais la vraie filiation de notre héros tient particulièrement aux caractéristiques des moines russes liés étroitement à la spécificité de leur Église.
En Russie la vie monastique exista avant la conversion de Vladimir, mais le premier monastère
recensé est celui de Kiev, fondé par Saint Antoine et Saint Théodose au XIème siècle.
Au XIIIème siècle, l’invasion mongole eut des conséquences tragiques pour les monastères et il fallut attendre un siècle pour que la sainteté monastique refleurisse en Russie, dont l’un des phares fut Serge de Radonège et au XVèmesiècle Nil Sorsky.
Cependant, le grand courant qui influence tous les hommes de Dieu est bien évidement l’hésychasme*. Dès le IVème siècle, le terme hesychiaa été utilisé dans la littérature chrétienne pour qualifier le mode de vie choisi par les ermites - les hésychastes - qui s’étaient voués à la prière incessante. L’hésychasme désigne cette tradition spirituelle et ses méthodes d’oraison, essentiellement monastiques à l’origine, et vivantes jusqu’à nos jours. D’abord transmises par voie orale de maître à disciple dans les monastères, les méthodes de l’hésychasme furent ensuite petit à petit fixées par écrit. Ses principaux foyers furent, dès le VIème siècle, les monastères du Sinaï, puis du Mont Athos, où il connut au XIVème siècle une grande renaissance.
À la fin du XVIIIème et au XIXème siècle, l’hésychasme s’est répandu hors des monastères grâce à un important ouvrage, sorte d’immense encyclopédie des textes des pères spirituels, publié par un moine grec, Nicodème l’Hagiorite, et édité peu après en russe par Païssi Vélitchkovsky, et traduit en nombreuses langues. Cet ouvrage, appelé “La Philocalie des Pères neptiques”(philocalie : amour de la beauté ; neptiques: ceux qui pratiquent la sobriété spirituelle), contient des textes nombreux sur la prière perpétuelle.
Un livre de la fin du XIXèmesiècle, “Les Récits d’un pèlerin russe”, a popularisé l’hésychasme, d’abord en Russie, puis dans de nombreux pays. L’idéal des hésychastes est le libre accès à Dieu, dans cette voie, dans cette recherche des guides, des pères spirituels, sont nécessaires. Ce sont les starets*.
Ils ont dominé la vie religieuse de la Russie jusqu’au début de notre siècle. Il suffirait de mentionner les noms de startsy Léonide, Macaire, Ambroise, et de celui qui reste sans doute le plus connu parmi les saints russes du XIXèmesiècle, Séraphin de Sarov (canonisé en 1903). Le caractère “pneumatocentrique” de la doctrine et du témoignage vivant de ces startsy est frappant. Porteurs de l’Esprit de Dieu sur Terre, leur message est celui de l’humble amour où toutes les créatures trouvent leur part de la paix et de la Lumière transfigurante de la grâce, de la joie pascale dans les plus épaisses ténèbres.
C’est cet esprit qui anime les moines du film, une volonté farouche de servir Dieu dans la joie,
inscrite dans l’expérience du Christ.
Il est intéressant de noter que Georges Florovsky observait : “
Plus que toute autre forme de monachisme occidental, l’Ordre des Chartreux est celui qui ressemble le plus à la spiritualité monastique orthodoxe”.
Le Grand Silence s’entendrait-il au monastère de L’île?