Rock Around the clock : A la manière de Chomet
Les bouleversements du monde du spectacle qui affectent le héros de
L'illusionniste sont personnifiés par le groupe de rock Billy Boy and the Britoons. «Ses membres n’ont pas été inspirés par ceux d’un groupe précis» glousse
Paul Dutton, le directeur de l’animation. «Mais certaines influences se sont insinuées. Le batteur ressemble au Ringo Starr des Beatles. Le premier guitariste pourrait être Buddy Holly et le bassiste un jeune John Lennon. Billy Boy est quant à lui un amalgame de toutes les idoles de la pop des années 50. Je me souviens que nous avons beaucoup observé le déhanchement d’Elvis Presley dans
Le Rock Du Bagne, et que nous nous en sommes inspirés pour animer Billy Boy lorsqu’il se lance dans une chorégraphie outrancière, typique de cette époque.»
Pour les trois chansons interprétées par Billy Boy and the Britoons,
Sylvain Chomet s’est adressé au guitariste/compositeur Malcolm Ross des groupes Orange Juice et Aztec Camera. «
Bob Last m’a présenté Malcolm Ross» se souvient Chomet. «Ils avaient travaillé ensemble en tant que consultants musicaux sur la biographie filmée des Beatles BACKBEAT et sur le film
Le Chocolat. J’ai demandé à Malcolm de travailler un son dans la veine de Cliff Richard à ses débuts, et il a composé trois parfaites évocations des succès pop des années 50. Les séquences des Britoons étaient probablement les plus difficiles à animer car on y voyait une foule de spectateurs en train de danser. Cela a pris deux ans avec le concours d’équipes en France : les studios Neomis et La Station.»
Une nouvelle corde à son arc
Sylvain Chomet a écrit lui-même la bande originale du film : «Même si je ne suis pas un musicien professionnel, c’est une carrière que j’avais envisagée avant de me lancer dans l’animation. J’avais composé deux chansons pour
Les Triplettes De Belleville et j’ai pensé que je devais aller plus loin pour
L'illusionniste. Plutôt que de passer du temps à expliquer à un autre musicien ce que je voulais, j’ai préféré créer ma propre musique, afin d’obtenir directement l’atmosphère recherchée. Je l’ai donc composée sur un clavier d’ordinateur et j’ai remis la partition imprimée à
Terry Davies afin qu’il la “nettoie“ et qu’il en réalise l’orchestration.» (Davies est un célèbre chef d’orchestre et orchestrateur qui a notamment travaillé à la scène sur le spectacle “Edward Scissorhands“ et au cinéma sur 1939). Chomet ajoute : «Les chansons de Billy Boy and the Britoons étaient des pastiches des années 50 et je voulais que ma partition soit de la même veine. J’ai écrit le thème de
L'illusionniste, que l’on entend quand il entre en scène et fait son numéro. Ce thème est devenu la chanson du générique de fin, un amusant pot-pourri chanté par des imitateurs, dans le style de Charles Trenet, Serge Gainsbourg, Edith Piaf et Jacques Brel. La chanson est très évocatrice de la musique que Tati utilisait dans ses propres films, beaucoup de piano agrémenté de vibraphone pour donner un ton cirque. C’est le seul morceau que j’ai conçu comme un véritable hommage à Tati.»
«Le film s’achève sur un concerto de piano de huit minutes. Tandis que nous l’entendons, les effets sonores disparaissent, et la musique participe à la narration d’une conclusion très émouvante. Elle était donc capitale pour moi, et pour le film. J’ai fait le montage en me basant sur cette musique pour préserver sa charge émotionnelle. Comme il n’y a pas de dialogue dans
L'illusionniste, j’ai utilisé la musique pour exprimer la voix intérieure du personnage de Tati et ses sentiments profonds. Ce n’était pas seulement de la musique que je composais mais une strate supplémentaire d’émotions.»
Repousser les frontières de l'animation
Sylvain Chomet a lancé un autre défi à son équipe d’animateurs : «Quand vous pensez au format de l’animation, vous vous souvenez des scènes courtes avec beaucoup de mouvements de caméra, puisque les personnages bougent sans cesse pour remplir l’écran et divertir le public. Pour
L'illusionniste, je voulais que la caméra soit placée à la hauteur du regard, en plan large, comme quand on regarde quelqu’un sur scène au théâtre. De cette manière, vous vivez l’histoire avec les personnages, comme si vous étiez à leurs côtés, dans la même pièce. Le public peut aussi apprécier la profondeur des décors et a le temps d’observer les détails des arrière-plans, car la caméra ne vagabonde pas inutilement, sous prétexte d’empêcher les enfants de s’ennuyer. Cette technique expérimentale se prêtait bien à la réalisation d’un nouveau film, basé sur un script de
Jacques Tati, qui fit lui-même de nombreuses expérimentations visuelles.»
EcrIt par Jacques Tati
«Suis-je inquiet de ce que les fans purs et durs de
Jacques Tati vont penser de
L'illusionniste ?» s’interroge Chomet. «Ou des réactions de ceux qui ont aimé
Les Triplettes De Belleville ? Pas vraiment, parce que ce film est très différent de l’un et de l’autre. Bien sûr, c’est un film de Tati, mais c’est mon film de Tati. Il n’utilise pas le registre des bizarreries, comme cela a été le cas dans
Les Triplettes De Belleville . J’ai évité l’humour noir pour retrouver la poésie naturelle de Tati. Je décris parfois mes personnages de manière assez grinçante, mais pas dans ce film. Je les adore tous, de Tati à Alice, de l’ivrogne écossais au lapin.»
Réalisé par Sylvain Chomet
Chomet dit : «Partir d’un scénario écrit par quelqu’un d’autre m’a obligé à adopter une pensée créative différente. C’était extrêmement rafraîchissant. Si je n’avais pas eu la chance de réaliser
L'illusionniste, j’aurais sans doute fait quelque chose de similaire aux
Triplettes De Belleville et cela n’aurait pas été salutaire pour mon inspiration ni pour mon énergie créatrice. De par sa narration,
L'illusionniste m’a incité à repousser les limites de l’animation. Je suis captivé par ses personnages et je suis encore ému par la fin même si je l’ai vue d’innombrables fois. J’ai bien arrosé la plante de
Jacques Tati que l’on m’avait confiée, elle est devenue quelque chose qui a sa personnalité propre et que j’adore. Qu’aurais-je pu espérer de plus ?»