Notes de Prod. : L’important c’est de rester vivant - Au coeur de la folie Khmère

Note d’intention de la réalisatrice

“... Car tu devras voir pire encore.”
Z. Gradowski, rouleaux d’Auschwitz
(1944), trad. M. Pfeffer.


« En juillet 2004, j’ai obtenu l’accord d’entretenir avec Khieu Samphan. Pendant trois semaines, je l’ai filmé au rythme de sa vie quotidienne avec sa femme et ses petits-enfants. Lorsque je passais ces jours et ces nuits à vivre avec Khieu Samphan, à dormir dans la chambre en face de la sienne, à l’écouter et à le filmer, je croyais d’abord le faire parce qu’il était urgent d’interroger un chef important d’un régime sans équivalent.
Il s’agit d’un chef historique Khmer Rouge. Khieu Samphan était le Président du Présidium d’Etat du Cambodge de 76 à 79. Il était un des théoriciens et des fondateurs de l’Angkar, l’organisation suprême khmère rouge, et aussi le représentant du parti sur la scène internationale dès 1970. Il a conservé cette reconnaissance internationale dans les années 80 où il a été reçu par l’ONU et en 1991 aux accords de Paix à Paris, jusqu'à la reddition des Khmers Rouges en 1999, après la mort de Pol Pot.

Mais petit à petit, au fil de l’entretien, j’ai compris que quelque chose d’autre se passait.
Il ne s’agissait pas d’apporter simplement un film journalistique qui se confronterait directement aux propos tenus. Mais adopter une perspective purement cambodgienne sur la responsabilité de l’un des grands chefs de l’Angkar, dans son quotidien la « vérité » d’un homme, enfermé dans un monde idyllique, irréel, là où s’est forgé le coeur de la folie meurtrière, dont je suis une rescapée.

L’histoire

L’important, c’est de rester vivant évoque une histoire d’une famille, la mienne, face aux justifications de Khieu Samphan. Il dresse le parcours de mon enfance dont il a voulu forger le destin et à qui maintenant il se confie. C’est le face-à-face entre le chef khmer rouge, grand faussaire silencieux et moi, petite-fille devenue cinéaste habitée par des images qui appartiennent aux survivants.
J’ai voulu insister dans le film sur les aspects peu connus du régime, comme les interdits de la connaissance, du savoir, du temps, de l’amour et de toute vie intérieure.

La culture

Ce film a surtout pour objectif de faire entendre les victimes et les faire sortir de leur silence. Nous, dont la culture et l’histoire furent saccagées, au point de créer à dessein une génération d’ignorants, nous ne pouvons sortir du mutisme sans nous appuyer sur les faits et l’analyse de ce qui fut nié.

Montrer certains détails permet de signaler ce qui est différent dans l’horreur inventée par les Khmers Rouges de celle déjà connue, se définissant sous les mots génocide et camps.
Dans les charniers au Cambodge, des crânes ont un bandeau sur les yeux. Avant de tuer, les Khmers Rouges enchaînaient leurs victimes aux chevilles et les faisaient marcher en file, les yeux bandés vers le lieu (un peu à l’écart du village, des digues ou des champs) où ils seront tués de différentes façons. Comme beaucoup, j’ai vu. Mais nous vivions dans la hantise des interdits de l’Angkar et en particulier autour de quatre principes : ne pas savoir, ne pas voir, ne pas entendre et ne rien dire. Ceux qui sont morts ont souvent payé d’avoir trop vu ou trop dit. Et Khieu Samphan se défend aujourd’hui comme nous sous sa présidence : je n’ai rien vu, je n’ai rien entendu, je ne savais pas. « Je n’ai rien fait. »

À la chute du régime des Khmers Rouges, les survivants n’avaient plus de trace sur leur identité. Puisqu’il ne restait plus rien, plus aucun papier, que nous n’étions pas très loin d’une forme de folie, où tout s’oublie. Nous avons inventé nos dates de naissance et choisi de nouveaux noms moins marqués par le destin. C’est seulement dix ans plus tard que nous avons fait la queue pour obtenir une nouvelle carte d’identité. Nous avons dû recréer une nouvelle identité, une nouvelle vie, la renaissance. Nous avons dû reconstruire notre vie à partir de zéro, sur une terre exsangue. Après les Khmers Rouges, les survivants ne croyaient plus en ce qu’ils savaient faire dans la vie. Chacun a dû réapprendre un nouveau métier adapté au besoin quotidien. La seule liberté qui leur fut laissée était l’acceptation de leur condition.

Trois femmes

Les personnages de ma mère et de ma fille évoquent avec moi, trois générations de femmes aux prises avec l’héritage de la folie née sous le régime Khmer Rouge. Ma mère, ma fille et moi sommes allées ensemble dans les villages où ma mère, ma grand-mère, mon frère et moi étions pendant les Khmers Rouges.
Nous, trois femmes, nous nous soutenons mutuellement pour survivre. Ma mère me regarde vivre la vie de femme, que les Khmers rouges lui avaient volée pour toujours. Elle me regarde prendre soin de ma fille, l’amour d’une mère qu’elle a tant voulu me donner lorsque j’étais enfant. Et moi, je regarde ma fille vivre sa vie d’enfant recevant tout l’amour que j’ai à lui donner, ce que je n’ai pas connu. Nous ne sommes que des puzzles de vie, brisée par la guerre.
Nous, trois femmes, ne constituons qu’une seule vie. Un passé qui est détruit, un présent qui résiste et le futur, l’enfant de l’espoir.

Un témoignage

J’ai tenté, dans ce film documentaire de témoignage, de créer une texture cinématographique poétique mêlant les arbres, le vent, la nuit que j’appris à connaître mieux que jamais et qui furent une source d’angoisse, et en même temps, dans mon imaginaire d’enfant, le lieu des esprits protecteurs, le lieu préservé pour toute vie intérieure. Je n’avais pas la prétention de faire un film documentaire historique, mais un film sur l’histoire d’une enfant qui a dû fuir son pays pour se réfugier en France et qui revient au Cambodge. Qui ose revenir sur les traces du passé en dépassant la peur qui habite encore de nombreux cambodgiens exilés, incapables d’envisager même un voyage au Cambodge, tant la période « Khmer rouge » a laissé de douleur. L’histoire de cet auto-génocide, du massacre d’un peuple par ses propres dirigeants, s’est enfouie dans le silence. On ne veut pas en parler, on ne peut pas en parler...

En résumé

L’important c’est de rester vivant retrace l’histoire de cette période mais son vrai sujet c’est le silence de l’Histoire et le chemin à inventer aujourd’hui pour pouvoir la raconter, pour que le peuple Khmer puisse se regarder et revivre en dépassant ce moment tragique de son histoire.
Et je fais le souhait que ce film contribue à l’évolution des consciences. Que les Cambodgiens puissent aborder le futur les yeux grands ouverts. »

Roshane Saidnattar

Lettre du Dr Geneviève Welsh-Jouve. Psychanalyste, maître de conférences

« Le film de Roshane Saidnattar, que j’ai eu la chance de visionner avant sa distribution, pose le problème de la reconstruction d’une histoire singulière à partir des traces qu’ont laissées les atrocités chez une enfant, Roshane, âgée de 6 ans à l’époque. En France, elle est devenue réalisatrice et a construit sa démarche à partir d’un ensemble complexe de matériaux. Ses propres souvenirs, les documents cinématographiques de propagande des KR, la reconstitution sous formes d’images de ce qu’on pourrait appeler « l’envers » de ce décor de façade, des extraits d’une longue interview de Khieu Samphan chez qui elle a pu séjourner et le retour, 30 ans plus tard, vers le village des khmers rouges. Le moment de ce retour est marqué par un silence assourdissant, lorsqu’elle, sa mère et sa fille arrivent au village où elles ont vécu l’horreur. A ce moment, le temps passé et le présent se télescopent. Ce silence est d’autant plus saisissant que le film est parcouru par les voix de fantômes chuchotant : « j’ai faim, j’ai froid, je veux me réincarner... ». Ce moment de blanc, de silence est suivi de la voix de Roshane, son souffle et l’effroi devant les khmers rouges nous gagne. L’impossible rencontre va avoir lieu sous nos yeux, lourde de tout ce qui ne peut se dire, et qu’on peut entendre entre les lignes.
 

Box-office au 08 Janvier 2010

  • Paris 14h : 34 entrées
  • 1er jour IDF : 112 entrées
  • 1ère semaine IDF : 671 entrées
  • Cumul IDF : 1 126 entrées

  • 1ère semaine France : 671 entrées
  • Cumul France : 671 entrées