L'aventure de La caméra de bois a commencé il y a 10 ans.
À cette époque, je produisais des films publicitaires aux quatre coins du monde. Je me retrouvais au moins trois fois par an en Afrique du Sud, terre de prédilection des tournages publicitaires. À la suite d'un voyage que nous avions fait ensemble à Johannesbourg et au Cap,
Yves Buclet m'avait dit qu'il aimerait bien raconter l'histoire d'un gamin qui trouve une caméra et qui devient un artiste en filmant ce qui est autour de lui. En 1994, l'Afrique du Sud préparait ses premières élections libres et démocratiques. Yves et moi étions enthousiasmés par le fait de raconter cette histoire dans le cadre extraordinaire de ce moment historique.
1994 – 1999 : LES BLANCS NE CONNAISSENT PAS LES TOWNSHIP !
Une société de production sud-africaine s'est immédiatement intéressée au projet. Nous l'avons chargée de nous trouver un co-scénariste sud-africain qui puisse conforter, corriger ou enrichir notre vision des townships. Hélas, tous les candidats proposés par ces producteurs bien que talentueux, ne connaissaient rien à la vie des townships. Ils étaient tous Blancs et bien trop éloignés des réalités des townships. Ce fut la fin de cette première tentative Sud-Africaine.
Une société Brésilienne nous proposa peu de temps après de produire le film au Brésil, mais après un séjour à Rio, nous nous sommes vite rendu compte qu'il manquait une composante essentielle à notre projet : la fin de l'apartheid et le pari merveilleux que la nouvelle Afrique du Sud impliquait.
Nous revînmes au Cap où Yves passa à nouveau quelques semaines, guidé dans tous les townships des environs par des jeunes gens de l'ANC. Leur éducation, leur culture, leur degré de conscience politique nous convainquirent que nous avions eu raison de revenir à la source de notre rêve. Manquait toujours notre co-scénariste sud-africain. Je me suis alors inscrit à un voyage d'étude organisé par des anglais pour Channel 4 et des producteurs britanniques et allemands. Nous retrouvâmes tous les intervenants du cinéma en Afrique du Sud, les producteurs, distributeurs, scénaristes, réalisateurs… Je rentrais à Paris la tête plein de rencontres merveilleuses et avec une pile de scripts à lire. Petit à petit, un nm s'imposa à moi, un réalisateur que j'avais rencontré à Johannesbourg. Ntshavheni était né à Soweto, avait étudié à Jo'burg, puis à Columbia, avait travaillé avec
Spike Lee puis était retourné en Afrique du Sud après les élections. Il était sur le point d'être engagé pour enseigner à l'Université de Witwatersrand à Jo'burg. Je proposais à Yves de le faire venir à Paris et de travailler avec lui. Ntshavheni et Yves travaillèrent deux mois au scénario.
2000 : CHICKEN BUSINESS
J'ai alors recommandé Ntshavheni à un ami producteur en Afrique du Sud qui avait monté avec M-Net une structure consacrée aux films "noirs", écrits, produits, réalisés par des Noirs. Ils n'avaient personne pour leur premier long-métrage et décidèrent donc de confier à Ntshavheni la réalisation de
Chikin Biznis. Ce film obtint maints prix dans des festivals internationaux et fit l'ouverture en 2000 du festival célébrant l'Afrique du Sud à Londres.
Retour à Paris. J'avais écrit le script mais toujours pas de financement. Aucune chaîne, aucun institutionnel, aucune aide…
Il me fallut me résoudre à l'évidence. Le problème n'était pas le script que tout le monde trouvait formidable, mais le réalisateur. Yves étant Français personne ne voulait parier sur un premier film tourné par un Français en anglais et en Afrique du Sud.
Après six ans de démarche, j'étais exsangue, ma société de production de films publicitaire ayant fait faillite entre-temps. J'en parlais donc à Yves qui, la mort dans l'âme, se rangea à mon analyse. Le film devait être réalisé par un sud-africain, noir de préférence, pour avoir la chance d'exister.
Chikin Biznis m'a convaincu de le proposer à Ntshavheni, cette fois en tant que réalisateur. Cette décision nous permis d'obtenir le Fond Sud et le Fond ADCSud du Ministère des Affaires Etrangères.
2000 – 2002 : UN FILM SAUVE PAR L'AFRIQUE
Pour obtenir d'autres aides, j'avais besoin du soutien d'autres pays africains. Au bout d'un an de rencontres et appels tous azimuts, trois personnes m'ont permis d'obtenir l'aide. Idrissa Ouedraogo qui fut immédiatement convaincu et grâce auquel nous obtîmes la requête du Burkina Faso. Au Cameroun ce fut la directrice du Développement du Cinéma, Salome Manga, qui poussa le projet et obtint gain de cause. Au Bénin, les membres de la délégation de la Commission Européenne aidèrent à faire reconnaître le projet. Ces trois requêtes nous permirent d'obtenir l'aide du fond ACP de la Commission Européenne. Ensuite ce furent les Sud-Africains de la NFVF qui participèrent d'abord très timidement au financement du film. Il me fallut encore deux ans de galères pour récupérer d'autres financements, en partie au Cinemart à Rotterdam et Cannes. Mais cela ne suffisait pas. J'eus alors l'idée de contacter l'attaché commercial de l'Ambassade de France à Pretoria qui m'indiqua quelques sociétés françaises ayant des intérêts en Afrique du Sud. Nouvelles démarches. Aucun écho favorable à l'exception d'une jeune femme travaillant pour EDF qui avait fait l'électrification de Khayellitsha, le township dans lequel nous souhaitions tourner. Je lui envoyais le script, lui présentais Ntshavheni et son précédent film, et son enthousiasme ne fit que croître. Hélas, c'était sans compter sur la période pré-électorale de 2002 et mon projet passa une nouvelle fois à la trappe. J'étais désespérée, et je songeai à tout lâcher.
2002 : Le festival de la dernière chance
Après 10 jours seul à la montagne, entre ballades et conversations avec les marmottes, je décidais de tenter ma chance une dernière fois au festival de Cannes avant de tout arrêter; J'y rencontrai Eddies Mbalo qui dirige la NFVF (National Film & Vidéo Fondation of South-Africa) à qui j'expliquai la situation. Eddie était sensible au film, avait envie d'aider le réalisateur
Ntshavheni Wa Luruli et venait de voir son budget considérablement augmenté. En dix minutes, il prit la décision de nous aider en multipliant son apport par cinq. J'aillai ensuite voir le directeur du deuxième fond du Film Council que je convainquis d'accepter de faire un film sans garante de bonne fin, ce qui me permettait ainsi d'économiser l'argent qui manquait. Le temps de régler les contrats et en décembre 2002 j'étais au Cap où je commençais la préparation avec Ntshavheni et mon ami
Richard Green, le co-producteur sud-africain.
2003 : ENFIN LE TOURNAGE !
Dire que le tournage fut simple serait exagérer mais nous eûmes de bonnes surprises. La première fut le casting. Nous cherchions un comédien français parlant bien anglais. la rencontre avec
Jean-pierre Cassel fut formidable. Pour les enfants, nous avions lancé le casting en octobre 2001. Au bout d'un an, et après avoir visionné des centaines d'enfants, nous n'avions rien de convainquant. Finalement on trouva notre bonheur à Johannesburg, à l'exception de Benny qui lui vient bien du Cap. Junior, Innocent, Dana, Louise et Nicholas furent des comédiens délicieux, concentrés, gentils… et très talentueux. Ils portent le film sur leurs petites épaules comme des grands.
Pour interpréter le gang de Sipho, nous voulions trouver de vrais gamins des rues ; nous les avons trouvé dans un institut privé qui offre un refuge à ces gamins paumés. Au fur et à mesure des interviews nous avons rencontré des enfants grandis avant l'âge, blessés au propre comme au figuré, salement amochés pour certains, et qui étaient là parce qu'ils voulaient s'en sortir. Où trouvent-ils le courage de surmonter leurs épreuves, comment peuvent-ils rêver encore, quelle chance ont-ils surtout de se structurer mentalement, socialement, économiquement pour ne pas être toujours les laissés pour compte, les parias, des déchets de cette société ?
Mais la plus grande surprise du tournage, ce fut l'Afrique du Sud. Dix ans après, ça marche. Avec des ratés bien sûr. Mais le pire a été évité. Et la société, en grande partie déstructurée par l'apartheid se remet petit à petit en place. Beaucoup de gens font ce qu'ils peuvent pour aider bénévolement leur pays à remonter la pente. Dans les villes, comme dans les townships, les gens s'entraident, sot conscients que l'avenir dépend de l'action de chacun aujourd'hui. Il y a une grande envie de reconstruire ensemble, malgré la dureté des rapports, la haine à fleur de peau, le contraste entre la richesse et l'aise d'une minorité et la précarité et la misère de la majorité.
Aujourd'hui ce film existe. Il ne correspond à aucun critère. Ni film commercial, ni film "intello", film violent mais sans violence, film autant français que sud-africain, il ne rentre dans aucune case ; c'est un film métis, un film différent. Et j'en suis fier.