Rencontre avec les ScénarIstes et Réalisateurs Claude Nuridsay et Marie Pérennou Introduction
Depuis Microcosmos, Claude Nuridsany et Marie Pérennou nous ont révélé un monde et fait découvrir l’immense aventure de l’infiniment petit. Grâce à leur regard unique, inspirés par la nature et leur profonde humanité, ils nous entraînent au cœur d’un autre univers : le nôtre.
Avec la ClÉ des ChaMPs, ils vont plus loin encore. en associant leur talent à restituer la nature comme si nous la voyions pour la première fois et un sentiment de pure enfance, ils nous convient en un lieu secret où, que ce soit en vrai ou en rêve, nous sommes tous allés un jour. C’est un pays de miracles, de monstres, d’émerveillements et de peurs où les éléments se conjuguent. Un royaume de rencontres, d’espoirs et de souvenirs. Il est temps de retrouver ces villes englouties qui ondulent sous la surface, l’heure de découvrir ces créatures qui, le jour et la nuit, accomplissent mille rituels mystérieux. Comme pour les enfants du film, dont nous partageons l’été, ces vies sont autant de destins qui nous emmènent à la découverte de ce que nous sommes.
L’expression « prendre la clé des champs » existe depuis plus de deux siècles. elle évoque l’envie de s’enfuir, de quitter les lieux clos qui nous emprisonnent pour gagner les champs infinis de la liberté. Aujourd’hui, Claude Nuridsany et Marie Pérennou lui redonnent tout son sens. À travers leur vision poétique et spectaculaire, touchante et puissante comme les premières découvertes, ils nous donnent rendez-vous avec la vie, avec l’amour, dans un cadre où chaque surprise est une fascination, où chaque énigme livre un monde. Ce chemin est en nous, les plus jeunes vont le découvrir, et les plus grands le retrouver...
Depuis Microcosmos, vos œuvres sont mondialement célèbres et pourtant, on sait peu de choses de vous. Comment et pourquoi avez-vous commencé à travailler ensemble ?
Marie : Nous nous sommes rencontrés à la Cinémathèque lorsque nous avions une vingtaine d’années. nous avions une passion commune pour le cinéma, mais nous avons vite découvert que nous partagions aussi celle de la nature, la peinture, la musique, la photo et la littérature. nous travaillons ensemble depuis une trentaine d’années, d’abord autour de la photo et du livre.
Claude : Nous avons assez vite fait des photos et des articles consacrés à la nature. Persuadés que le dialogue avec la nature est constitutif de l’humain, nous souhaitions faire partager le sentiment esthétique passionnel que nous éprouvions. L’enjeu n’était pas pour nous de parler de telle ou telle espèce, aussi passionnantes soient-elles, mais plutôt d’animaux considérés presque comme des petites divinités, tellement étrangères et tellement énigmatiques. Ces créatures constituaient une sorte de mystère qui nous interpellait. Peu à peu, nous avons défini une espèce de mythologie spontanément forgée à partir de notre regard sur la relation à la nature, non seulement avec les animaux mais aussi les plantes, dont l’esthétisme est puissant.
Marie : Nous avons débuté avec la photographie et assez vite avons conçu des livres sur les insectes d’abord puis tout un travail sur les plantes, les bourgeons, les fruits sauvages vus comme de petites sculptures, des œuvres d’art naturelles. nous avons mis des années à terminer ce livre, parallèlement à d’autres activités comme des reportages pour des magazines. nous imposer avec cette vision particulière, fragmentaire des formes naturelles n’a pas été évident mais nous arrivions cependant à vivre de ce métier qui n’en est pas vraiment un. Il s’agissait de traduire ce qui nous habitait, l’envie viscérale d’associer esthétisme et sens.
Pensez-vous que vous auriez pu faire ce métier-là l’un sans l’autre ? Que vous apportez-vous mutuellement ?
Marie : Il existe un perpétuel rebondissement entre ce que chacun apporte à l’autre. Toute notre vie, nous avons cheminé ensemble, même si nous sommes très différents. Nous vivons et travaillons ensemble, mais chacun est libre. nous avons construit notre vision du monde en parlant beaucoup. J’ai le sentiment d’être à ma place et je ne sais pas ce que je serais devenue si je n’avais pas rencontré Claude.
Claude : Je n’aurais jamais pu faire seul ce que nous avons fait à deux. Chacun de nous est un peu responsable du destin de l’autre. Dès le tout début, nous nous sommes rendu compte que notre fascination pour la nature réclamait, pour s’exprimer, une toute autre voie que la traditionnelle démarche « naturaliste ».
Marie : Montrer la vie des animaux dont on ne connaît d’ailleurs que des fragments ne nous intéressait pas du tout. Notre envie n’était pas de faire des documentaires didactiques qui sont souvent assez trompeurs par rapport à une réalité que scientifiques et philosophes commencent seulement à éclaircir. nous voulions une expression beaucoup plus libre, qui soit une invitation à la rêverie. nous souhaitions rester dans le mystère insondable
de l’autre, cet animal qui est certainement beaucoup plus riche que ce que nous croyons, et respecter son être.
Vous travaillez en parfaite symbiose. Vos films apparaissent comme l’œuvre d’une seule entité. Comment vous répartissez-vous le travail ?
Claude : Il n’y a pas de partage du travail selon les compétences particulières de chacun, mais plutôt un échange continu qui construit un tout. Jamais l’un d’entre nous n’a dû renoncer à une chose à laquelle il tenait. nous sommes assez semblables pour reconnaître comme essentiel ce qui l’est pour l’autre et nous retrouver totalement dans le tout que nous construisons ensemble.
Marie : Personnellement, je me retrouve tout à fait dans tout ce que nous avons fait, même si travailler à deux est très particulier et pas toujours simple. Dans la démarche pour aboutir à un résultat, certaines choses nous sont communes, d’autres moins mais plutôt complémentaires.
Comment définiriez-vous l’essence de votre œuvre ?
Claude : Très vite, nous avons pris conscience que la relation à l’imaginaire était ce qui nous intéressait dans la nature. L’homme apporte sa propre interprétation dans la perception qu’il a d’elle, comme lorsque, enfant, on joue à « On dirait que ». Que ce soit un mot très galvaudé, nous avons la chance d’avoir conservé notre sens de l’émerveillement.
Marie : Nous sommes restés des enfants par la manière dont nous nous étonnons de certaines choses, presque de tout même peut-être. Cet étonnement face au monde donne une certaine fraîcheur au regard et un recul critique vis-à-vis des règles du monde des adultes.
Que croyez-vous que l’on perde en devenant des adultes ?
Marie : Nous avons souvent constaté que les adultes ont des choses plus importantes à faire et ne remarquent plus les petites choses. Pourtant, ces petites choses sont souvent essentielles et les perdre de vue peut vous éloigner de ce que vous êtes vraiment au profit d’autres occupations souvent vaines.Pour notre part, Claude et moi avons l’impression d’avoir gardé cette perception des petits riens qui enrichissent le quotidien. Pour nous, ils sont même un moteur, quasiment une raison de vivre.
Claude : Le fait de grandir n’explique cependant pas tout. Je me souviens très bien avoir connu des enfants qui étaient déjà des petits adultes, avec des projets d’adultes comme avoir une grosse voiture ou des bêtises de ce genre. C’est heureusement très rare. À l’inverse, certains adultes conservent cette part d’enfance, d’émerveillement.
C’est aussi pour leur permettre de retrouver le chemin vers cette part d’enfance que vous avez fait ce film ?
Claude : Nous espérons effectivement que nos films peuvent les aider à se reconnecter à leur part intime d’enfance. On peut très bien comprendre que, de par leur activité, ils aient un peu oublié ce chemin, mais si on leur suggère un peu la direction, beaucoup le retrouvent instantanément. Comme pour l’odeur de la madeleine de Proust, il suffit de peu de chose pour ouvrir les portes du passé et de l’enfance. Quelqu’un qui n’a pas observé une fourmi depuis quarante ans, peut tout à coup voir resurgir le souvenir des heures passées à regarder des files de fourmis chez sa grand-mère.
Nous sommes très proches d’images mentales. C’est pour cette raison qu’à notre avis le cinématographe, enregistrement apparemment objectif de ce qui se passe, est tout sauf objectif. Ce sont des images mentales. Même avec la nature, même avec des animaux, le cadre, le choix de la lumière suivant l’heure, le travail sur le son et la mise en scène tendent vers la re-création.
Vous choisissez donc les animaux que vous filmez comme vous choisiriez des acteurs ?
Marie : C’est effectivement une espèce de casting. nous les connaissons tous et nous savons ce que nous pouvons espérer de chacun en terme de potentiel. Toute la difficulté consiste à tourner assez pour obtenir ce que l’on espère, sans se contenter de ce qu’ils donnent facilement.
Claude : La perception émotionnelle des créatures choisies est primordiale. Comme pour les personnages d’une fiction, certains évoquent plus des fées, des dragons, des jouets ou des monstres. C’est un bestiaire d’ailleurs assez proche de l’enfance, allant du merveilleux à la laideur. Le film est une alternance conçue au départ à travers un long travail. nous procédons comme dans une composition musicale, en jouant sur les contrastes de caractères et d’émotions. On rit, on s’interroge, on est effrayé. L’être humain ne fonctionne pas par objectivité sauf si l’on est dans le domaine scientifique. À l’intérieur d’un spectacle, on a plutôt envie d’une restitution émotionnelle. nous essayons de transmettre, d’aider à retrouver le sentiment éprouvé au moment de la découverte ou de la fréquentation de ces créatures. C’est par exemple vrai de la séquence très courte où les têtards donnent l’impression d’une cour de récréation comme des enfants qui courraient dans tous les sens. Chacun de nous associe tous ces spectacles à des comparaisons, des métaphores.
Vos représentations sont guidées par le ressenti et la rêverie associée. C’est vrai pour les animaux, mais ça l’est également pour les enfants...
Marie : Concernant les animaux, nous sommes effectivement dans la restitution d’un phénomène naturel. Il nous arrive souvent à partir de ce que nous
voyons de nous mettre à rêver, une rêverie active qui nous mène à voir autre chose. C’est aussi à cela que nous voulons inviter le spectateur.
Claude : Pour la représentation des enfants, nous sommes par contre dans une démarche affective, émotionnelle, psychologique. Comme dans un conte, les enfants ont toujours les mêmes costumes parce que dans nos souvenirs, on porte toujours la même culotte courte en flanelle. C’est pour nous un archétype personnel de l’enfant dont chacun doit pouvoir s’emparer.
Comment et en combien de temps avez-vous concrètement réalisé ce film ?
Claude : La préparation, le tournage et le montage ont duré quatre ans. L’écriture est une phase passionnante. Le tournage est la partie la plus laborieuse. Il faut être philosophe. Depuis que nous faisons du cinéma, nous nous sommes rendu compte que l’on commence chaque séquence en choisissant la meilleure période, en ayant déniché l’animal et à peine avons nous filmé le premier plan que l’on se dit qu’on n’y arrivera jamais. Mais on continue quand même. On peut quelquefois faire des plans pendant quatre jours et se rendre compte qu’il n’y a rien à garder. et puis, tout d’un coup, le miracle !
Marie : À la longue, on entre dans un état second, à l’affût du bon mouvement. Au moment où il se produit, nous vivons quelque chose d’intense, déjà impatients de le partager. Tout compte énormément : le comportement des animaux, le décor, la lumière, même la transparence de l’eau. Ce sont des moments de grâce que nous cherchons.
Claude : Avec l’expérience, nous savons immédiatement quand le plan est bon, quand il recèle une grâce, un geste infime, un humour, qui l’amènent à un niveau supérieur. Si on essaie d’obtenir cela pour tous les plans d’un film, alors on aboutit à quelque chose de vraiment différent. Cela demande énormément de travail et de concentration. On peut être à la caméra pendant cinq heures, prêt à déclencher et rien ne se passe. Alors que si on manque la bonne seconde, tout est raté. rien de pire et de plus fatigant que de ne pas tourner.
Quel est la part de plans tournés par rapport à ce que l’on voit dans le film ?
Marie : Très peu de scènes tournées ne figurent pas dans le film. Nous nous tenons à notre plan de tournage.
Claude : On peut revenir à ces plans de tournage selon la saison, la lumière, l’apparition d’une nouvelle bête intéressante, cette libellule qui se pose sur une feuille élastique. On laisse alors tomber le reste pour s’y consacrer. nous tournons utile, nous ne sommes jamais dans la simple captation. nous tournons de façon très proche de la fiction sauf que nos acteurs ne sont absolument pas maîtrisables.
Rencontrez-vous des « acteurs » remarquables ?
Claude : Il est impressionnant de constater à quel point chaque animal est individualisé. Ce sont de vraies personnalités qui ne sont pas du tout interchangeables. Quand on en trouve un qui a vraiment une façon de faire intéressante, on insiste pour essayer d’obtenir le maximum de ce qu’il nous offre. Même des animaux aussi rudimentaires que des larves de dytique, avec leurs grosses mandibules, accrochées sous l’eau, arrivent à se
distinguer clairement les unes des autres. Lors de leurs combats d’intimidation, c’est frappant. Alors pour trouver cela, pour le filmer, il faut une sorte d’obstination presque folle. On pense d’abord que c’est impossible, mais il faut continuer.
Ce film a ceci de particulier qu’il associe étroitement un univers à notre échelle à celui, moins visible, de la mare. Comment avez-vous relevé ce défi logistique ?
Claude : Nous avons tourné sur une période de trois ans et demi pendant le printemps et l’été. Nous avons reconstitué une mare dans un aquarium géant pour les tritons et les créatures du fond de l’eau. Obtenir des eaux troubles, de la vase, des choses en suspension qui captent la lumière en contrejour demande du temps. nous avons filmé en 35 mm et utilisé tout un arsenal de caméras et de systèmes de prise de vues télécommandés, endoscopiques pour obtenir les plans que nous cherchions.
Marie : Nous tournions chaque jour de 9 h 30 à 19 heures avec un assistant. nous n’aurions pas pu avoir des images de qualité si nous n’avions pas tourné certaines scènes en aquarium. Effectivement, ce film associe deux mondes aux échelles très différentes, mais que nous avons réunis physiquement dans quelques visions plus oniriques, comme lorsque la petite fille entre dans le coquelicot ou que les deux enfants se promènent sous l’eau dans ce que nous appelons la séquence du mystère des profondeurs.
Et pour les scènes spécifiques avec les enfants ?
Claude : Nous avons eu un tournage à part, de huit semaines, avec un directeur de la photo, car assurer la mise en scène, superviser les images et les enfants, c’était trop lourd pour nous. Nous sommes alors passés brusquement à une équipe de vingt-cinq, ce qui est inhabituel dans notre cinéma. Nous avons demandé à la production une équipe réduite au minimum, surtout pour éviter de perturber les enfants, Simon Delagnes et Lindsey Henocque, qui n’avaient jamais joué. C’était un pari pour eux.
Dans votre film, la mare apparaît comme un territoire vierge. Comment avez-vous maintenu l’intégrité du site tout au long de votre tournage au milieu de ces éléments si fragiles ?
Marie : Chaque détail, chaque élément était signifiant pour nous. De l’herbe dressée et bercée par le vent au fait que lorsqu’un enfant dévale une pente, on ait l’impression qu’il le fasse pour la première fois. nous avons utilisé une autre gamme de machinerie comme des grues. nous avons tourné trois semaines avec les enfants sur le Larzac, puis ensuite un mois dans les prés des environs de notre maison, près de rodez.
Claude : La logique de production voulait qu’autour de la mare, nous commencions par filmer les animaux en réservant le gros matériel pour la fin. Pour la maintenir comme au premier jour, nous avons trouvé des solutions en discutant avec l’équipe : par exemple, la caméra était dans l’eau, l’équipe technique également. Le matériel les magasins, le retour vidéo était installé dans une barque qui servait de régie. Seuls les enfants se déplaçaient autour de la mare. Il y avait en plus des renoncules aquatiques, de très belles petites fleurs assez féeriques, qui flottaient à la surface. Il fallait donc se frayer un chemin, toujours le même, pour ne pas dégrader cet environnement. Toute l’équipe a remarquablement joué le jeu.
Comment avez-vous trouvé cette mare idéale ?
Marie : L’univers des mares nous fascine depuis toujours. En nous basant sur les cartes, nous sommes allés voir toutes celles des alentours. nous avons cherché de préférence dans notre région, mais nous étions prêts à aller plus loin. Pourtant, nous n’avons pas trouvé celle du film nous-mêmes. Pascal Arnaud, garde d’environnement, devenu depuis notre ami, l’a découverte sur le Larzac. nous avons eu le coup de foudre ! Cette mare est idéale car toutes les espèces de batraciens y vivent. L’endroit concentre tout, les oiseaux, une richesse incroyable qui nous offrait à la fois le décor et les animaux. Il a fallu cependant réagir vite car elle s’assèche en été sous l’effet de la chaleur.
Claude : Cette mare est en quelque sorte une mare rêvée. Elle nous a offert quelques très beaux moments de grâce, jusque dans la transparence de ses eaux, des herbes et des feuillages.
Que vous a apporté le fait de tourner dans votre région ?
Claude : Au-delà d’une beauté et d’un climat, depuis des années, nous avions repéré et mûri de nombreux paramètres comme la bonne lumière, la bonne heure. nous connaissions cette espèce de magie de la nature, les grands prés, les herbes folles que nous allions voir chaque année pour le simple plaisir de les admirer. Tout cela est naturellement ressorti lorsque nous avons écrit ce projet. nous avons tellement adopté cet endroit qu’il nous aurait paru difficile de tourner ailleurs.
Marie : Nous devons connaître la région où nous tournons car elle est un personnage à part entière. Impossible de débarquer à l’improviste. nous avons appris à la connaître au fil des saisons et des heures. nous connaissons et apprécions les différents visages qu’elle propose.
Vous approchez aussi la nature par un biais ludique. D’où vous viennent ces surprenants petits bricolages que les enfants réalisent ?
Marie : On commence par se souvenir. Une de nos voisines, âgée de quatre-vingt-dix ans, avait elle-même fabriqué des poupées en coquelicot dans son enfance. Quand nous étions plus jeunes, nous adorions ce genre de jeux amusants, les expériences de Tom Tit, et nous avions des livres présentant des jouets à fabriquer soi-même à partir d’éléments de la nature.
Claude : Nous en avons sélectionné quelques-uns, et essayé de les construire. J’ai des souvenirs d’enfance de jouets confectionnés à partir d’éléments de la nature. Pendant des années, je me disais que lorsque la vie m’en laisserait le temps, j’utiliserais des glands pour faire des personnages. Avoir le temps de faire des petits objets avec les éléments naturels, c’est aussi le paradis pour moi. évidemment, Je n’en ai jamais eu le loisir !
C’est ludique et en même temps d’une réelle beauté. On trouve un simple bâton recourbé qui peut devenir une magnifique figure de proue. Les enfants ont le sens de cela, ils savent parfaitement sélectionner ce qu’ils ramassent pour le transformer. Dans ces petits jeux, il y a un réel côté électif. Nous avons un peu retrouvé cela dans notre travail de cinéma. Il nous est arrivé de chercher une feuille morte pendant une journée entière ! Parce qu’une feuille morte n’est pas anodine, surtout en gros plan. On a fini par en trouver une qui ressemblait à une gondole. Quand on commençait à approfondir le problème, le choix devenait immense et il ne fallait surtout pas le prendre à la légère. Les enfants font ainsi. Comme le disait nietzsche, il s’agit de retrouver le sérieux qu’enfant, on mettait dans ses jeux.
J’aimais beaucoup l’idée que le sérieux dirige ces jeux où les enfants s’impliquent avec un engagement et une concentration absolus. l’ambiance sonore de votre film est également essentielle.
Comment l’avez-vous définie ?
Claude : On est toujours sur le principe du « On dirait que », avec l’idée de provoquer une sorte de ricochet imaginaire. Nous n’utilisons aucun son direct. Tout est recréé. nous procédons par strates, celle de la nature et celle de l’imaginaire, auxquelles vient s’associer la musique. Au départ, nous avons eu la chance d’avoir eu affaire à Jean Goudier, qui nous a aidés à concevoir l’univers sonore et avec qui nous avons travaillé sur le décalage entre sons réalistes et sons métaphoriques. Il a fait un travail remarquable.
Marie : C’est toujours le phénomène de l’enfance plongée dans l’imaginaire. Jean nous a proposé les klaxons, les petits embouteillages pour la scène des araignées d’eau. Pour le plan très serein, avec des coques de noix comme des petits bateaux, Jean nous a suggéré ce son de sifflet de la marine anglaise et des grincements de carcasse de navire. Un enfant voit une coquille de noix et il est déjà sur un galion qui traverse l’océan.
Claude : Le dosage de ces éléments est primordial. Il faut savoir s’arrêter à temps, sinon on va trop loin dans le descriptif et on ne laisse plus de place à l’imaginaire. Ce sont vraiment des éléments susurrés dans l’oreille du spectateur, qui capte le son sans en prendre conscience. À partir de ce son, il construit une sorte de scène mentale.
Pour la musique, vous avez à nouveau fait appel à Bruno Coulais...
Marie : C’était vraiment un film pour lui, qui est un poète. nous avons terminé le tournage et avant de commencer le montage nous lui avons projeté tous les rushes. Il a entamé ensuite la musique au fur et à mesure que nous montions le film.
Claude : Il a une relation très spontanée à l’enfance, dont le chemin lui est immédiat et évident. nous avons eu la chance de rencontrer bruno tôt dans notre travail. nous avons toujours tenu à avoir beaucoup de temps pour le son et la musique car ce sont des points qui nous ont toujours angoissés, avant même de commencer à faire des longs métrages. Trouver la bonne personne et lui laisser beaucoup de temps est très important. Cette possibilité de maturation, d’ajustement parfois, est un atout. Provoquer, le plus tôt possible, la rencontre des différents intervenants de l’univers sonore est également très important pour qu’ils travaillent bien ensemble.
Jean et Bruno sont tous deux d’une grande modestie et travaillaient sans ego, dans le sens du film, heureux de s’appuyer sur le travail l’un de l’autre. Bruno est attentif à ce que la musique ne fasse pas irruption dans le film. elle apparaît souvent mêlée. Le son et la musique devaient être faits en harmonie, en parfaite entente. Cette musique n’assène rien et c’est extrêmement important pour nous. bruno a su faire en sorte qu’elle suggère, dans une orchestration très aérienne, presque diaphane.
La partie sonore de chacun de nos films est absolument essentielle. C’est peut-être celle qui va le plus loin dans le registre de l’imaginaire. Pour un réalisateur, l’ouïe offre l’avantage d’être moins analysée que l’image par le spectateur. Les humains sont de grands visuels ! Du coup, vis-à-vis du son, on peut se permettre beaucoup de choses, et c’est ainsi que nous avons mélangé certains sons qui n’ont aucun rapport direct avec l’image mais qui, combinés, influent sur la perception presque inconsciemment et contribuent à faire naître une émotion.
Comment avez-vous choisi Denis Podalydès pour la voix off ?
Marie : Claude a écrit le texte et nous nous sommes longtemps demandé qui pourrait être cette voix. nous avons fait des essais et réalisé une maquette. Le timbre de Claude est très beau mais cela n’était pas suffisant, il fallait un ton. C’est un véritable travail d’acteur. nous avons très vite pensé à Denis pour l’émotion qu’il sait mettre sans forcer.
Claude : Je n’arrivais pas à avoir la distance pour travailler objectivement. Seuls les acteurs professionnels peuvent y parvenir. Travailler avec la voix de Denis m’a en quelque sorte soulagé. nous l’avons choisi pour son talent, mais aussi parce que sa voix est un peu particulière. Bien qu’ayant une voix d’homme, on y trouve encore quelque chose de juvénile. Il le dit lui-même. Son timbre était le lien parfait entre l’enfant que l’on voit et l’adulte qui se souvient.
Qu’espérez-vous apporter au public avec ce film?
Claude : Nous souhaitons avant tout exprimer quelque chose d’intime. notre travail consiste à ne pas trahir le caractère propre de ce sentiment intime. nous parions aussi sur le fait que cette intimité soit partageable. nous ne choisissons pas au hasard dans ce sentiment de la nature, de l’enfance, de la solitude ressentie puis partagée. nous avons pensé que tout cela pouvait peut-être activer dans l’imaginaire, le souvenir et l’expérience du spectateur, quelque chose d’à la fois heureux et fragile.
Marie : Nous ressentons profondément cet univers et nous espérons que d’autres peuvent s’y reconnaître. Nous désirons apporter du plaisir, un certain bonheur, la surprise aussi : celle de découvrir ou celle de retrouver un chemin qui mène au plus profond de soi.
À propos des animaux du filmIl s’agissait pour nous de mettre en scène les animaux de la mare comme vus à travers les yeux d’un enfant : des personnages de conte fantastique, de pays imaginaire, ceci grâce aux sons, à la lumière, au cadrage, et à un « casting » d’animaux longuement élaboré. Fertiliser l’imaginaire du spectateur, réactiver en lui le jeu du « on dirait que » de notre enfance, source de toutes les métaphores. Notes de Bruno Coulais, compositeur de la musiqueRencontre
« La première fois que j’ai rencontré Claude et Marie, c’était pour MICROCOSMOS. Ils m’avaient montré des rushes et j’étais totalement enthousiasmé. J’ai tout de suite éprouvé beaucoup de curiosité pour leur travail, qui m’a semblé très singulier. Dès les premières images, on sentait que l’on avait affaire à de vrais metteurs en scène et qu’ils ne filmaient pas la nature comme des documentaristes. Leur vision transforme chaque plan de nature en plan de fiction. J’avais été aussi frappé par leur vaste culture, notamment musicale, et la discussion avec eux a tout de suite été facile et passionnante. J’ai trouvé chez eux tout ce qui m’intéresse chez un réalisateur : un monde, une singularité et une étrangeté qui fonctionnent bien avec l’idée que je me fais de la musique de film. » |
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