Notes de Bruno Coulais, compositeur de la musiqueRencontre
« La première fois que j’ai rencontré Claude et Marie, c’était pour MICROCOSMOS. Ils m’avaient montré des rushes et j’étais totalement enthousiasmé. J’ai tout de suite éprouvé beaucoup de curiosité pour leur travail, qui m’a semblé très singulier. Dès les premières images, on sentait que l’on avait affaire à de vrais metteurs en scène et qu’ils ne filmaient pas la nature comme des documentaristes. Leur vision transforme chaque plan de nature en plan de fiction. J’avais été aussi frappé par leur vaste culture, notamment musicale, et la discussion avec eux a tout de suite été facile et passionnante. J’ai trouvé chez eux tout ce qui m’intéresse chez un réalisateur : un monde, une singularité et une étrangeté qui fonctionnent bien avec l’idée que je me fais de la musique de film. »
Microcosmos
« Depuis l’âge de dix-huit ans, j’ai toujours beaucoup travaillé mais MICROCOSMOS, en m’apportant de nombreux prix et une reconnaissance internationale, a marqué un tournant dans ma carrière, et changé le regard des autres sur mon travail. Cette reconnaissance est assez dangereuse, car parfois le « succès » altère la vision portée sur vous et ce que vous accomplissez. Après avoir remporté un succès, même s’il est le fruit d’un travail entamé à l’adolescence, il ne faut surtout pas penser qu’on sait faire les choses. »
Découvrir « la clé des champs »
« Lorsque Claude et Marie m’ont parlé de leur nouveau projet, ils m’ont d’abord dit que, pour la première fois, il y aurait des humains, et qu’il y aurait aussi cette mare. bien qu’étant un enfant de la ville, beaucoup de couleurs musicales ont aussitôt surgi en moi. Le film me parle totalement, pas forcément pour son aspect nature, mais parce qu’il est aussi un film fantastique qui fait appel à l’imaginaire, à la mémoire comme toute leur œuvre d’ailleurs. Leur travail fait bien plus que raviver des souvenirs, il réveille des sensations. Dès les premiers plans, ces chemins de campagne nous plongent dans une fiction qui dépasse la simple description. On est ému. Dans un processus perceptif qui pourrait être comparé à celui de la musique, ils font appel à des choses qui nous suggèrent, nous touchent et déclenchent l’imaginaire. Ce n’est pas un cinéma figuratif. C’est pour cela qu’il y a une relation très étroite entre leurs films, celui-ci notamment, et la musique. »
Le souffle de l’émotion
« Le film imposait à la musique de rester à hauteur d’enfant. Si j’avais commencé à travailler avec une matière orchestrale trop ample, elle aurait écrasé le film. Par exemple, le grand orchestre à cordes est utilisé d’une manière partialisée, très légère, un peu comme des déplacements d’air, sans tension. C’est une composition impressionniste à laquelle j’ai associé des sons de jouets d’enfant intégrés comme des instruments à part entière. Ces sonorités dégonflent la masse de la musique pour lui donner une sorte de légèreté inconsciente. Un percussionniste a joué avec des tambourins d’enfants, des clochettes. On a aussi utilisé des sons samplés, des rhombes, instruments très artisanaux, des planchettes en bois accrochées à des ficelles que l’on fait tournoyer, ainsi que des objets fabriqués par Marie à partir de choses de la nature comme des petits hochets. La musique, très liée aux sons, va ainsi au-delà d’une simple structure de soutien de la narration. Là encore, comme sur MICROCOSMOS où j’avais collaboré avec Laurent Quaglio, j’ai eu la chance de travailler avec ce type génial qu’est Jean Goudier, le créateur des sons. Chacun écoutait ce que l’autre faisait et nous avons vraiment travaillé en harmonie. »
Famille
« À ce jour, Claude et Marie sont le seul couple avec qui j’ai travaillé. Ils ont une toute petite équipe avec laquelle ils forment une famille. On sent qu’ils ont besoin, avant le film et même pendant le travail, de regrouper le monteur son, le mixeur et la monteuse. Ils ne les envisagent pas seulement comme des techniciens, mais comme une petite communauté de gens qui travaillent avec eux dans un cadre affectif. C’est cohérent du point de vue de la création, mais très rare. C’est ainsi que dès le départ, j’ai moi-même travaillé avec Jean Goudier, le créateur de l’univers sonore du film.
« Sur le montage image qu’ils nous confient, Claude et Marie ont la délicatesse de ne pas mettre de musique témoin. On travaille donc sur un matériau totalement neuf, un champ vierge. J’ai toujours pensé que le cinéma est un champ expérimental pour un compositeur. Chaque film est unique, et le penchant actuel qui consiste à mettre de la musique provisoire me paraît atroce. On sent les exemples, on sait d’où vient la musique dès qu’on l’écoute. C’est un écueil terrifiant.
« Avec Claude et Marie, on réfléchit à partir du film, sur leurs images et dans leur esprit. On travaille une œuvre. Je pensais que mon travail serait très différent de celui exécuté pour un film traditionnel, mais je me suis très vite rendu compte que j’avais en fait affaire à un film de fiction et que la problématique serait la même. Au début, devant l’absence quasi totale de commentaires, il m’avait semblé facile de faire exploser la musique, mais je me suis aperçu rapidement qu’il y avait une relation de densité entre l’instrumentation et l’image même. »
La place de la musique
« Dans cette approche sonore globale, le choix du moment auquel on met de la musique ou pas est fondamental. Lorsque je discute avec un metteur en scène, je sens très bien ce qu’il attend de la musique. Une musique plutôt pléonastique qui suit l’action, ou au contraire un contrepoint. Chez Claude et Marie, il n’y a jamais d’illustration directe de l’image. La musique est un élément parallèle, un personnage complémentaire qui joue beaucoup avec la mémoire et le perçu. elle participe au cheminement de l’émotion. Jean Goudier et moi avons essayé de créer un univers sonore totalement cohérent. On ne sait plus très bien quand on quitte la musique, quand on passe au son et inversement, ou même quand on mélange les deux éléments comme nous l’avons fait tout le temps. On ne sait plus ce qui appartient à la musique, ce qui appartient à l’univers sonore. Le film n’ayant pas de son direct, Jean est parti de zéro. exactement comme le film et la musique, il a fait un travail extraordinaire, créant une réalité mais
sans être dans le réalisme. »
Composition
« J’ai beaucoup travaillé avec Joële Van Effenterre, la monteuse. elle me donnait une sorte d’ours, un montage un peu lâche du film sur lequel je commençais à travailler. La trajectoire de la musique est très importante, elle ne doit pas être considérée pour chaque séquence mais doit évoluer sur la globalité de la durée du film. en commençant par le début du film pour aller jusqu’à la fin, on arrive à créer aussi une structure musicale qui correspond au voyage émotionnel.
Regard
« La musique de LA CLé DES CHAMPS est vraiment à part, d’abord parce que la palette assez large peut aller de comptines enfantines à de la musique contemporaine plus abstraite. Pour moi, c’est la musique de ce qu’un adulte garde de l’émotion de son enfance. J’espère évoquer cela. Un peu comme les parfums, la musique nous rappelle un moment passé et fait ressurgir des pans de la mémoire que l’on croyait disparus à jamais. On débute par quelque chose d’assez mystérieux, la découverte de la mare, pour finir avec un quatuor à cordes qui installe comme un mouvement de danse, un drôle de fandango à sept temps très rythmique. Je n’aime pas trop les thèmes par personnage, même s’il faut le faire de temps en temps, par exemple dans l’animation.
« Les thèmes viennent, se développent, varient et construisent l’identité musicale du film. Je cherche d’abord les aspects thématiques, les couleurs. Je préfère infiniment travailler avec des vrais musiciens, mais on a aujourd’hui la possibilité de faire des maquettes assez précises. Avant, les synthétiseurs étaient une abomination. Je jouais la musique au piano. Mais il aurait été difficile de jouer toutes les couleurs particulières de la musique de LA CLé DES CHAMPS. Cela offre l’avantage de faire des projections de montages intermédiaires avec une musique provisoire qui est quand même assez finalisée. elle évite aux metteurs en scène d’avoir à faire trop d’abstractions. Je me réjouis des progrès de toute cette technologie qui permettent d’être beaucoup plus proche du film, de travailler parallèlement au montage et au montage son. Tout le monde partage très vite les références. nous allons tous, chacun dans nos domaines, dans la même direction. »
« Le film parle aussi aux enfants. L’enfant est dans le présent, l’adulte dans la mémoire, et la musique fonctionne sur les deux, avec la réactivation sensorielle de l’enfance chez l’adulte, et la réactivation chez l’enfant de ce qu’il vit. Il y avait un double jeu, à la fois le regard du narrateur sur le film avec une musique plus complexe, et une musique plusdirectement jubilatoire, sensitive, qui appartient au présent des deux enfants. »
Aboutissement
« J’ai l’impression que LA CLé DES CHAMPS marque un aboutissement dans l’œuvre de Claude et Marie. On y trouve les deux thèmes qui les touchent : la nature et quelque chose de profondément enfantin. Je crois que ce film est celui que je préfère. Il synthétise le monde de MICROCOSMOS et de GENESIS. Comme tous les vrais artistes, ils ne créent pas pour exister mais parce que cela répond à une nécessité
profonde pour eux. »
« Avec LA CLé DES CHAMPS, on est vraiment dans un conte naturel créé par deux grands cinéastes. en travaillant aux états-Unis, je me suis d’ailleurs rendu compte que MICROCOSMOS est vraiment un film culte pour beaucoup de cinéastes et de techniciens. Pierre et Marie y sont considérés non comme des documentaristes mais comme de vrais cinéastes, des références. »
« Je travaille souvent avec des cinéastes que je connais depuis longtemps, mais j’adore aussi faire des premiers films. LA CLé DES CHAMPS confirme ce que je sentais depuis longtemps : chaque film est un premier film. On ne peut jamais resservir le coup de l’expérience. J’ai maintenant la chance de travailler sur des films qui me permettent de m’exprimer avec sincérité et liberté. J’ai travaillé il y a quinze ans sur MICROCOSMOS et beaucoup de choses ont évolué depuis. Chaplin disait que la vie est trop courte pour que l’on puisse être autre chose que des amateurs. Je crois qu’il a raison. Il faut se réinventer et expérimenter à chaque film. »
« De ce film, je garde le souvenir très fort d’un temps heureux, d’une collaboration multiple. Autour de Claude et Marie, tous les gens qui ont collaboré à ce film ont eu une implication, un véritable engagement. C’est assez rare. »
Rencontre avec les ScénarIstes et Réalisateurs Claude Nuridsay et Marie Pérennou Introduction
Depuis Microcosmos, Claude Nuridsany et Marie Pérennou nous ont révélé un monde et fait découvrir l’immense aventure de l’infiniment petit. Grâce à leur regard unique, inspirés par la nature et leur profonde humanité, ils nous entraînent au cœur d’un autre univers : le nôtre. À propos des animaux du filmIl s’agissait pour nous de mettre en scène les animaux de la mare comme vus à travers les yeux d’un enfant : des personnages de conte fantastique, de pays imaginaire, ceci grâce aux sons, à la lumière, au cadrage, et à un « casting » d’animaux longuement élaboré. Fertiliser l’imaginaire du spectateur, réactiver en lui le jeu du « on dirait que » de notre enfance, source de toutes les métaphores. |
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