Notes de Prod. : La Confiance règne

    en DVD le 09 Juin 2005

Entretien avec Etienne Chatiliez

La confiance règne, rien qu’à ce titre, on reconnaît votre signature: dire une chose qui exprime son contraire…
Ce titre s’est imposé naturellement, à force de travailler sur ces deux personnages. Christophe et Chrystèle sont deux êtres qui ne font confiance à rien ni à personne du 1er janvier au 31 décembre, qui trahissent tout le monde car la société n’a rien prévu pour eux. Ils n’ont pas été instruits et ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Ils ne calculent pas, ne préméditent rien. Ils savent juste que personne ne leur donnera quoi que ce soit, donc quand quelque chose de bon passe devant eux, ils se servent. Le comble évidemment étant qu’ils ne se font même pas confiance l’un à l’autre…

Comment est née l’idée de La confiance règne ?
Il y a trois ou quatre ans, Vincent Lindon m’appelle et me dit: “J’ai envie de tourner avec toi”. A chaque fois qu’on m’avait fait une telle demande – cela ne m’est pas arrivé si souvent - ça m’avait foutu la trouille et, pour ne pas me laisser atteindre, j’avais toujours répondu “Non” par principe. Mais cette fois, je me suis dit qu’il serait peut-être temps d’évoluer un petit peu. On déjeune donc ensemble et je lui demande quel genre de personnage il aimerait jouer. Il me répond: “Un chirurgien avec un manteau en cashmere et une Safrane, un chef d’entreprise, un avocat, …”. Comme je suis né avec l’esprit de contradiction, j’ai aussitôt pensé : “Toi, tu seras loufiat!”. Voilà comment tout a démarré. Plus tard, j’ai imaginé que ce loufiat aurait une femme, qu’ils travailleraient ensemble, et peu à peu l’histoire a pris forme...

Christophe et Chrystèle forment un couple pour le moins détonnant…
J’ai un immense respect pour les humbles, les tarés, les neuneus, les idiots du village, les Bourvil, pour ceux qui sont en bas de l’échelle, qui ne savent rien et qui pourtant assènent de grandes vérités. Ils possèdent ce bon sens, cette espèce d’intelligence par les os qui peuvent être renversants. Aussi opposés soient-ils, je trouve qu’il n’y a pas une différence énorme entre Christophe et Jean d’Ormesson. Christophe et Chrystèle, ce sont des animaux, des primates, ils n’ont pas été élevés. Ils n’ont aucune sophistication, aucune éducation, personne ne leur a mis de disquette dans leur ordinateur. Vu leurs origines, on pourrait s’attendre à ce qu’ils deviennent soit Mesrine, soit Arlette Laguiller, qu’ils passent soit du côté des bandits, soit du côté des militants sociaux. Mais eux en sont incapables. Ils ne militeront jamais. Ils n’ont aucune conscience sociale et politique, ils ne savent même pas ce que c’est. Quant à leur façon d’être voyou, elle est extrêmement limitée. Ils ne font qu’écrémer les très riches pour qui, vu ce qu’ils se font voler, cela ne change strictement rien. Ils sont incapables de préméditation. Leur fonctionnement se situe presque au niveau réflexe: il y a un truc qui est là, on le pique, et on se barre en courant. L’attaque du train postal, même en ayant pris des cours du soir pendant vingt ans, ils n’y
arriveront jamais. Leur atout, c’est de ne rien savoir, d’être capable de se servir quand ça passe sous leurs yeux – et leurs désirs sont très faciles à exaucer - d’être de bon poil et de profiter de la vie. Ils ne se posent aucune question. Ils sont joyeux.

On dit souvent qu’on tourne un film “contre” le précédent. Diriez-vous que La confiance règne s’est fait en réaction à Tanguy?
Tanguy se passait dans un monde de riches parce que scénaristiquement, c’était obligatoire. Et puis ça me plaisait bien aussi de montrer que ce n’est pas parce qu’on est bourgeois qu’on est idiot. Mais c’est vrai qu’après Tanguy, j’avais envie de retrouver un peu les pauvres. Parce que j’aime aussi ce monde-là, extrêmement simple, voire carrément primaire, comme l’était celui des Groseille dans La vie est un long fleuve tranquille…

Comment expliquez-vous votre intérêt récurrent pour ces deux univers: les riches et les pauvres ?
J’ai passé mon enfance dans le Nord de la France. C’est une région où ces deux mondes co-existaient: les bourgeois d’un côté et les pauvres des corons de l’autre. J’ai toujours aimé les deux et je crois que je resterai éternellement le cul entre deux chaises: je serai toujours le bourgeois des pauvres et le gauchiste des bourgeois.

Si l’on retrouve de nombreux éléments de votre univers dans La confiance règne, la grande différence avec tous vos films précédents, c’est qu’il s’agit d’une histoire d’amour…
C’est vrai que cette fois, le registre n’est pas le même. Mais je n’ai plus le même âge et chaque âge a ses plaisirs. C’est toujours pathétique d’essayer de reproduire ce qu’on a fait quelques années plus tôt car le seul intérêt de la vie, c’est d’évoluer. Cela dit, faire une histoire d’amour n’est pas non plus la chose la plus originale qui soit. Ce qui m’amusait, c’était d’en profiter pour rendre gloire et honneurs aux plus tarés. Car l’objectif, évidemment, c’est qu’à la fin du film, après s’être bien foutu de la gueule de Christophe et Chrystèle qui agissent comme des animaux, le spectateur soit amené à se dire qu’ils sont finalement peut-être plus humains que lui.

Dès leur première rencontre, Christophe et Chrystèle couchent ensemble avant de se faire respectivement les poches, ce qui donne assez bien le ton de leur relation. L’équilibre de cette relation a-t-il été difficile à trouver ?
Christophe et Chrystèle, je les avais très précisément en tête avant même d’écrire une seule ligne. Si on me
disait : ils sont habillés comme ça, je savais tout de suite si c’était possible ou pas. En revanche, l’écriture du scénario a été longue et difficile. Avec Laurent Chouchan, on s’y est repris à plusieurs fois (il y en aura certainement qui penseront qu’on aurait dû s’y reprendre
encore…). Se dire entre nous comment étaient les personnages, c’était relativement facile. Mais les faire exister
dans des actes concrets, ça a été un boulot de chien.

Après Tanguy, c’est votre deuxième collaboration avec Laurent Chouchan. Quel type de scénariste est-il ?
Laurent se met complètement à mon service, ce qui est déjà rare. Il n’essaie pas de faire son film, il fait mon film. Il y a beaucoup de connivence entre nous, c’est une vraie collaboration. J’aime raconter, il sait écrire. Il manie très bien les rouages spécifiques du scénario et puis surtout il est drôle et ça, c’est déjà un talent en soi.

Si Vincent Lindon, étant pour ainsi dire à l’origine du projet, semblait destiné au rôle de Christophe, comment votre choix s’est-il porté sur Cécile De France pour jouer Chrystèle ?
Je me suis vite rendu compte que, l’air de rien, ces deux personnages étaient difficiles à jouer. J’ai rencontré beaucoup de monde, j’ai fait faire beaucoup d’essais, j’ai fait beaucoup souffrir, y compris Vincent. Car même si Vincent faisait partie du projet dès le début, je voulais qu’il soit dans le film, uniquement parce qu’il était Christophe, et non parce qu’il en était question depuis le départ. Il a passé des essais et dans la même minute, mes doutes, mon manque d’imagination, mes questions se sont envolés. Je le remercie encore de sa patience. Cécile, quant à elle, comme tout le monde je l’avais remarquée, mais elle me paraissait trop jeune, en tout cas plus jeune que ce que nous avions dans la tête en écrivant. Et puis, là-aussi les essais ont été formidables. Ensuite, troisième stade, les deux ensemble, ça ne faisait aucun doute: c’étaient eux.

Quel genre d’acteur sont-ils l’un et l’autre ?
Ils sont très très différents, tant par leur caractère, leur milieu social que par leur manière de jouer, mais ils ont en commun le sens du travail. Ils savent l’un et l’autre que le talent ne suffit pas, que la chance ne suffit pas, mais qu’il faut aussi bosser, ce qu’ils ont fait. Il y a eu une complémentarité et une estime réciproques.
Vincent est un acteur qui s’implique énormément et qui est d’une précision époustouflante. Il regarde la cible et à chaque fois qu’il envoie une flèche, il la met dans le mille. Avoir accepté d’être ce magnifique crétin et le faire avec presque rien, c’est formidable. Avec lui, c’est léger, discret, sensible, il n’y a jamais rien de grossier dans son jeu, son personnage est en creux, mais c’est comme au patinage artistique, il porte sans qu’on le remarque. Chrystèle ne pourrait pas faire ce qu’elle fait sans le travail de Vincent.
Cécile, quant à elle, a très vite compris le personnage. Cécile est Belge, je suis du Nord. Or, des gens comme ceux qu’on voit dans La confiance règne, il y en a plus dans le Nord et en Belgique qu’en Provence. Cécile et moi, on n’a pas habité aux mêmes endroits à la même époque, mais nos regards se sont portés sur les mêmes gens. Quand j’ai commencé à lui parler de cet univers, de ce personnage, elle m’a tout de suite dit: “Je vois
qui c’est”. Au premier jour elle avait tout compris où il fallait qu’on aille. Du coup sur le tournage, elle avait les bonnes chaussures, les bonnes jambes et les bonnes ruses quand ça montait trop. Elle a juste eu besoin de s’aider en prenant un accent. C’était son bâton de pèlerin pour ne pas être elle-même. Elle est absolument géniale dans le film. Même si elle est très jeune, elle a un talent et un métier formidables.

Entre Christophe et Chrystèle, c’est clairement elle qui domine…
Comme dans la vie… J’ai toujours l’impression que la femme représente la décision - c’est elle qui décide à bien des égards - et que l’homme représente l’autorité
– du moins il a besoin de le croire … Déjà, dans Le Bonheur est dans le pré, les femmes manipulaient les hommes de A à Z, même si ces derniers étaient persuadés, notamment Eddy Mitchell, qu’ils maîtrisaient parfaitement les choses…