Notes de Prod. : La dame de Trèfle

    en DVD le 20 Mai 2010

Entretien avec Jérôme Bonnell, réalisateur de La dame de trèfle

La dame de trèfle a des accents de film noir, un désir, une nécessité de changer de genre ?

Au départ, oui. La dame de trèfle est né d’une envie de polar. L’envie profonde d’une nouvelle forme, d’explorer un terrain inconnu pour moi. Mais très vite, j’ai réalisé que ce désir de départ, ludique, un brin théorique, n’était qu’un alibi pour raconter des personnages. Et j’ai constaté que la forme du polar était un moyen d’aller beaucoup plus loin, justement dans quelque chose d’intime et personnel. De cela a donc surgi le vrai thème du film, presque de lui-même, avec sa violence, comme si j’avais eu besoin de passer par cet abri pour qu’il se révèle à moi...

S’est ajouté aussi le plaisir d’écrire et de tourner un film beaucoup plus narratif que mes précédents, un désir de péripéties. Le fil de mes trois premiers films – fragile, et assumé comme tel – reposait beaucoup plus sur les liens entre des personnages que sur une action qui avance. Avec La dame de trèfle, j’ai eu envie de construire une véritable intrigue, très simple, traversée par une tension constante. Mais ce qui m’importait le plus était justement d’en faire un terrain de liberté, de ne rien trop ficeler ni verrouiller à l’écriture. Je voulais surtout éviter de faire le film avant d’avoir tourné, chose que je redoute à chaque fois. Je reste convaincu que l’essentiel se produit au tournage, au moment où l’acteur est devant la caméra.


Un plaisir d’auteur à faire faire des choses négatives à ses personnages ?

Je ne me suis jamais posé la question en termes positif/négatif, car je me suis toujours efforcé – et ça ne date pas de ce film – de ne jamais juger un personnage. Je pense que ça n’est pas le rôle du metteur en scène. Mon rôle, je crois, est de faire simplement que l’on soit « avec ». Bien sûr, je pense qu’il peut être très sain et agréable pour un spectateur de s’identifier à un meurtrier, avec tout le plaisir et la peur que ça suppose. Le cinéma est idéal pour ça, il y a la distance de la fiction. Et les exemples sont nombreux... Mais dans La dame de trèfle, au-delà d’une dimension romanesque et immorale, c’est avant tout le trajet intérieur d’Aurélien qui me bouleverse. Passer par l’horreur pour sortir de soi-même. Aurélien étouffe et n’y comprend rien. Comme si ses deux meurtres l’entraînaient sans hasard vers sa sœur, dans un aveugle mouvement d’amour.


La dame de trèfle est un film sur la culpabilité et le refoulement. On y ressent l’influence de la tragédie antique, de la mythologie.

Au tout début, je pensais davantage à un conte. Le scénario était pour moi comme une relecture décalée d’Hansel et Gretel : Argine et Aurélien sont restés seuls à la maison et ce sont leurs parents qui se sont perdus dans la forêt... avec Marc Barbé dans le rôle de l’ogre ! Puis une ombre de tragédie m’a rattrapé, liée à la simplicité du récit, à la complexité des liens, au côté « oracle », comme s’il y avait la cohérence d’un destin. Comme si Aurélien avait cherché toute sa vie un moyen de quitter sa sœur, et le seul qu’il ait trouvé est de devenir un meurtrier. J’espère d’ailleurs ce film le moins psychologique possible. Je n’ai pas cherché à donner de raisons trop apparentes d’agir aux personnages, sans doute par peur de tomber dans une compassion un peu douteuse. Je n’ai surtout pas voulu surcharger le contexte psychosocial, ni réduire les personnages à des victimes de leur condition. L’essentiel à mes yeux réside dans le lien entre le frère et la sœur. Il est le cœur du film, il illustre une quête d’identité désespérée, qui pour moi fait écho à notre génération. J’ai donc essayé d’être au plus près des sensations, des corps, des respirations. D’où notre envie, avec le chef opérateur Pascal Lagriffoul, de focales plus longues qu’auparavant et de décors peu spacieux. Le gros plan s’imposait ainsi comme une distance naturelle avec les personnages, comme si la caméra participait sans y penser à leur mouvement, à leur étouffement. Je prédétermine rarement un découpage en amont du tournage, j’ai besoin de voir les acteurs se déplacer dans le décor et d’accueillir les surprises. Leur liberté et leur plaisir me sont précieux.


Le lien qui relie Aurélien et Argine est assez flou dans la première partie du film, ce qui joue sur le trouble exercé par leur « couple ».

L’ambiguïté était déjà là au scénario, et au montage, j’ai même retardé le moment où arrive l’information de leur parenté. La scène du bain, au tout début du film, arrivait plus tard dans le récit, mais avec Laure Gardette, la monteuse, nous avons choisi de la placer dans les premières minutes du film. Il nous a semblé qu’elle créait ainsi encore plus de mystère.


Il y a d’ailleurs dans chacun de vos films une relation frère/sœur, mais cette fois vous allez beaucoup plus loin dans son auscultation...

Le film raconte la simple histoire d’un frère et d’une sœur, dont la peur du monde est si grande qu’ils ont décidé de ne jamais se quitter, le meilleur moyen pour tous deux, chacun à sa façon, de ne jamais connaître un autre amour. Ni d’affronter l’existence. Donc l’histoire d’un chemin, vers une séparation inévitable. Et libératoire. En sauvant son frère, Argine se sauve sans doute elle-même. C’est cela profondément que je voulais raconter, au-delà de leur rapprochement physique. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’à la fin, le point de vue bascule et le film s’achève sur Argine, chose que j’ai improvisée au tournage. J’ai toujours pensé à Aurélien comme à un personnage empêché, qui se heurte maladroitement au monde viril comme on se heurte à un monde social. Et que les personnages de Jean-pierre Darroussin et de Marc Barbé seraient comme un miroir violent de cette société, un miroir qui le met en face, toujours brutalement, de son « empêchement » aux choses. Mais la clé de tout cela réside bien sûr en sa sœur, à qui j’ai donné le rôle-titre.


Ce titre, La dame de trèfle, qui fait référence au tatouage sur la main d’Argine, est très léger pour un film noir...

C’est son sens qui peut paraître léger, car c’est un titre qui ressemble à une fausse piste. Il a pourtant une signification profonde pour moi car il est comme le lien entre le passé et l’avenir. Il résonne avec ce que dit Argine quand elle évoque son prénom (« C’est chiant, l’avenir ! »). Il pose donc pour moi la vaste question, présente dans tous mes films, de comment quitter l’enfance.


Autant Argine est un personnage très solaire, très expansif, très jouisseur, autant Aurélien est replié sur lui-même, dans le refus et la peur. Pourquoi cette opposition ?

Ce contraste me poursuit. J’ai l’impression que c’est quelque chose qui raconte ma vision inconsciente des femmes et des hommes. Dans mes films, les hommes ont beaucoup plus de crainte et de retenue que les femmes qui, plus vaillantes, sont souvent le moteur de l’histoire, et de la vie en général. Je ne le théorise pas, cela m’échappe.


Avec ce film, contrairement aux précédents, on a le sentiment d’être presque constamment dans la pénombre.

Par définition, la pénombre insiste d’elle-même sur ce qui est visible et sur ce qui est caché. De manière très simple, elle peut mettre en relief le mensonge, la culpabilité, le secret. Mais au-delà de ça, elle est surtout pour moi dans le film comme la figure du lien avec l’enfance. Elle accompagne la solitude d’Aurélien comme celle de l’enfant qui ne dort pas, l’enfant qui a peur du noir.


Pourquoi situez-vous toujours vos films en province ?

Peut-être parce que l’idée de la solitude m’y touche davantage. Une petite ville ressemble à une famille : tout le monde se connaît mais chacun est seul...


Qu’est-ce qui vous a fait aller vers Malik Zidi pour le personnage d’Aurélien ?

J’ai songé à Malik en le voyant dans Les amitiés maléfiques d’Emmanuel Bourdieu, où je l’ai trouvé magnifique. Quand nous nous sommes rencontrés, je crois qu’il y a eu une évidence partagée. Il y a sur son visage un mélange confus d’enfance et de noirceur. Tout comme Florence Loiret Caille, Malik est un acteur qui retient constamment une grande émotivité. Il se passe donc toujours mille choses quand il est devant la caméra. Nous avons été très proches l’un de l’autre pendant le tournage. Ce film lui doit énormément, tout comme à Florence. Il y avait une complicité intense entre nous trois.

C’est la troisième fois que vous retrouvez Florence Loiret Caille...

Penser à elle dès le scénario m’a beaucoup aidé à écrire le personnage, à franchir des barrières, à me mettre en danger. Florence est une comédienne dont la générosité vous tire vers le haut et donne des ailes à toute une équipe. Elle ose des choses d’une liberté incroyable. Comme Malik, elle n’est qu’instinct et vitalité. Elle ne sais jamais d’avance ce qu’elle va faire avant une prise. Elle joue au présent, invente à la seconde.


Vous restez très fidèle à une troupe de comédiens. Outre Florence Loiret Caille, il y a aussi Jean-pierre Darroussin, Nathalie Boutefeu, Marc Citti, Judith Rémy, qui apparaissent régulièrement dans vos films. C’est une manière de se rassurer ?

Au contraire ! Travailler avec les mêmes personnes, poursuivre une route commune, est tout sauf confortable. Il y a bien sûr un plaisir immense de se retrouver, mais c’est justement parce qu’on se connaît bien qu’on se doit d’aller plus loin à chaque fois. Notre exigence est toujours supérieure. J’adore l’idée d’avoir proposé à Jean-pierre Darroussin un personnage aux antipodes de celui de J’attends quelqu’un. Le rôle de Simon nous a donnés à tous deux une joie énorme, liée justement à quelque chose d’inconnu. De plus, la fidélité aux acteurs ou aux techniciens, même si je n’en fais pas un principe moral, est pour moi quelque chose de très émouvant au fil du temps. C’est l’idée d’un échange qui ne cesse de se creuser.


Il y a aussi Marc Barbé, un nouveau venu...

Marc est très impressionnant dans le rôle de Loïc, l’amant d’Argine. Il y avait le risque d’en faire une caricature ou un stéréotype et il lui a apporté beaucoup de nuances et de mystère. De plus, tout comme Nathalie Boutefeu et Jean-pierre Darroussin, Marc est lui-même réalisateur. Il m’est souvent arrivé – c’est un hasard que j’adore – de travailler avec des acteurs qui passent aussi « de l’autre côté ». Je constate que ça crée toujours un bonheur supplémentaire, un partage secret du désir de cinéma.


On dit souvent de votre cinéma qu’il est mélancolique et léger. Pensez-vous que les adjectifs vont changer à la vision de ce film ?

Je ne sais pas. Je me méfie des adjectifs. S’il y a une quelconque rupture avec ce film, c’est une rupture fidèle. J’espère surtout avoir fait un film qui me ressemble, comme chacun de mes trois premiers.

Notes de tournage...

Le 30 Septembre 2008 - Malik Zidi aime, un peu, beaucoup, passionnément...

Les comédiens français Malik Zidi (Jacquou Le Croquant) et Jean-pierre Darroussin (Lady Jane) ainsi que l'actrice Florence Loiret-caille (Parlez-moi De La Pluie) débuteront le tournage du film La Dame De Trèfle à partir du 6 octobre prochain sous la direction de Jérôme Bonnell (J'Attends Quelqu'Un), a indiqué à Relaxnews la société de production Gloria Films.