Notes de Prod. : La Danse - Le Ballet de l'opéra de Paris

    en DVD le 07 Septembre 2010

Un cinéma iconique

Je me souviens d’un jugement de Mallarmé sur la danse : « la poésie dégagée enfin de tout appareil de scribe ». De cette formule je me saisis, pour exprimer ce je ne sais quoi de rebelle aux commentaires, un trouble insurmontable lorsqu’il s’agit de traduire en paroles l’écriture corporelle de la danse, de cette forme cérémonielle soumise à l’ordre du théâtre. En ouvrant cette glose, j’avoue mon dégout des reportages réalistes ; du poète, je garde encore ceci en mémoire: « la danseuse n’est pas une femme qui danse ».

Porté par son instinct poétique, Frederick Wiseman est dans ce retrait mallarméen, qui a permis une rencontre d’exception, inattendue en France, entre un travail cinématographique sans phrase et le savoir faire d’une administration de l’opéra omniprésente, accordée à l’esprit du réalisateur par ce qu’elle sait du fond des choses chorégraphiques : « assemblage offert au public, qu’il ressent sans en avoir forcément l’explication » ; ce propos orchestral de Brigitte Lefèvre adressé aux >strong>danse (l’une des premières séquences) vaut un traité sur les spectacles de danse. Ce film est un genre à lui tout seul dans l’immense production consacrée à un art aussi éternellement primitif, volatile et métaphysique. En allié inconditionnel du Miroir, cet accompagnateur implacable des danseurs en répétition, Wiseman laisse parler les images telles quelles. Mais par la vertu du montage, il les transporte dans cette zone franche du commerce esthétique où se joue, par la sollicitation d’un spectacle éphémère, cette partie lyrique qui réanime en chacun de nous la passion d’être un autre– être celui-là ou celle-là, seul ou enlacé, être le couple en scène. Les répétitions en studio, espace et temps privilégiés où la caméra s’entraîne à suivre les leçons des maîtres de Ballet, cessent alors d’être les coulisses des représentations à venir dans la grande salle de l’opéra, pour mettre sous nos yeux le travail de métamorphose des corps en icônes– corps-images plasticiens d’eux-mêmes, formes mouvantes qui hésitent et s’exercent à la perfection, jusqu’à susciter chez les spectateurs cette ferveur propre au théâtre, que les Anciens latins nommaient « pietas ». Quiconque dispose du dvd pourra constater, en s’arrêtant sur les séquences, combien ce film est révélateur d’un art de la réalisation qui trouve ici son classicisme – un cinéma iconique.

« La Danse » met en scène une question marginalisée : comment la danse théâtralisée peut-elle être? J’entends : par quelles ficelles tient-elle? Tout entichés d’objectivité que nous soyons en Occident, il nous échappe que l’organisation, plus exactement la philosophie de l’organisation, puisse prendre place dans un film sur la danse, et non pas sur le mode documentaire mais comme condition du tableau. Les idéologues qui pourfendent ou considèrent avec condescendance le théâtre classique assassinent la pensée, mais les managers de « l’Entertainment» de masse ne parviendront jamais à réduire l’administration d’un spectacle à l’investissement financier pas plus qu’à la pure et simple manipulation d’une foule en proie aux théâtralisations des corps, avec si l’on ose dire, un tour de main balzacien : en montrant l’administration comme fonction – une fonction de soutien (ici d’étayage de la construction esthétique) qui se soutient elle-même par la personnalité de ses membres et par le contexte d’une histoire institutionnelle (en l’occurrence, de facture française avec sa force et ses tics). Sous le regard de la caméra, les séquences de bureau relèvent d’une peinture des caractères.

Ce film, tel que je le vois, apporte au Ballet de l’Opéra de Paris un éclairage sans prix, non seulement par ce qu’il montre de la danse, dans un haut lieu de la tradition occidentale, mais par ce qu’il laisse entendre des styles chorégraphiques ancrés dans les profondeurs d’une civilisation. Pour toute l’humanité, la danse demeure la forme la plus animale – je serai tenté de dire, reprenant un mot des surréalistes : la plus convulsive de ce que nous appelons art. La narration de Frederick Wiseman porte la marque, aujourd’hui connue dans le monde entier, d’un réalisateur qui un jour résumait par une formule laconique sa position de cinéaste : « un regard intensif sur une réalité précise ». On ne saurait mieux dire, pour amener le public français, rassasié de discours indigents sur la culture, à entrer dans les replis de ce qui s’invente sur les deux scènes : l’écran de cinéma et un théâtre de danse.

Pierre Legendre
(Pierre Legendre, professeur émérite de droit, auteur d'un ouvrage sur la danse intitulé La passion d'être un autre, et d'une quinzaine d'ouvrages sur les fondements anthropologiques des sociétés d'occident, auteur également de trois documentaires réalisés par Gérald Caillat.)

Conversation entre Frederick Wiseman et Pierre Legendre

Pierre Legendre - J’ai pensé que la plupart de ceux qui abordent Frederick Wiseman pour la première fois sont désarçonnés, car ils voient la vie dans son entier. Ici, c’est pareil. On voit coexister les choses infimes, les anecdotes, et puis l’administration, les exercices de danse, les répétitions ; et de temps à autre il y a cette ponctuation des représentations proprement dites sur la scène de l’opéra. Alors, le spectateur entre dans la danse, d’une façon inattendue ! Il voit les choses de l’intérieur. C’est vraiment un film sur la danse, avec la machinerie du corps humain, le cadre matériel, tout ce qui gravite autour ; c’est comme la synthèse de ce qu’est la danse pour les Occidentaux, non ? On voit la danse au plus près. La danse africaine est dans le piétinement du sol, on sent que les Africains ont la danse dans la peau, tandis que les Occidentaux sont d’abord des cérébraux : on voit le labeur des danseurs pour conquérir les gestes de la danse. Que peut-on dire de cette entrée en matière ?

Entretien avec Brigitte Lefèvre, directrice de la danse - Opéra de Paris

Pierre Legendre- Si j’ai souhaité parler avec vous, c’est que, ayant vu votre film - vous voyez je dis votre film...

Brigitte Lefèvre- ... Ah non, le film de Frederick, le film sur le Ballet de l’Opéra !

P. L.- Oui, je me suis dit, voilà quelqu’un qui travaille à faire fonctionner une institution d’un tel poids historique, une institution qui a devant elle un avenir toujours incertain, mais qui appartient au capital culturel de la France ; j’ai trouvé qu’il y avait là quelqu’un qui faisait vivre l’administration d’une façon inédite. Il ne s’agit pas de gestion ordinaire. C’est comme jouer de plusieurs instruments. Il est tout à fait clair que vous jouez plusieurs rôles, vous êtes un point de repère pour les jeunes danseurs, votre présence n’est pas seulement d’administrer au sens banal du terme, c'est-à-dire accomplir les tâches de la gestion...
 

Box-office au 21 Janvier 2010

  • 1er jour IDF : 1 081 entrées
  • 1ère semaine IDF : 11 770 entrées
  • Cumul IDF : 47 469 entrées

  • 1ère semaine France : 16 738 entrées
  • Cumul France : 98 179 entrées