Notes de Prod. : La fabrique des sentiments

    en DVD le 26 Août 2008

Entretien avec Elsa Zylberstein

Comment êtes-vous arrivée sur le projet de La Fabrique des sentiments?

Quand Jean-marc Moutout m'a contactée, il m'a dit ce que toute actrice rêve d'entendre : « Je pense à vous pour mon prochain film ».

Il m'a dit que c'était l'histoire d'une fille qui cherche l'amour. Jean-Marc voulait faire le portrait d'une femme moderne, qui a fait de hautes études et dont la réussite professionnelle est établie. Elle a des responsabilités, gagne très correctement sa vie, a un bel appartement.
Elle est appréciée, a des amis et... elle est seule. Je trouvais que ce portrait correspondait vraiment à notre époque, aux interrogations et aux solitudes d'aujourd'hui.

Etes-vous intervenue sur le scénario ?

Pas vraiment mais j'ai eu la chance de pouvoir en suivre l'écriture et lire les différentes versions. Le scénario était précis et les dialogues n'étaient pas des dialogues banals, contemporains, réalistes. Il y avait vraiment une dimension autre, presque une ambition littéraire.
Les deux scènes de speed dating par exemple étaient très écrites. Jean-Marc voulait que les personnages se dévoilent, un peu comme des journaux intimes, comme s'ils se retrouvaient face caméra pour parler d'eux. Dans ces moments de « rencontre », il y a un autre en face de soi mais en réalité, chacun est seul...

Vous connaissiez ce genre de lieux ?

Non, mais j'y suis allée. Jean-Marc y tenait vraiment, et moi aussi. Pour jouer le personnage d'Eloïse, je pouvais me référer à ma propre vie, des choses résonnaient en moi : cette fille qui a un boulot qui marche, qui cherche l'amour... Même si elle ne me ressemble pas du tout, son parcours m'intéressait et je pouvais le comprendre.

Concernant le speed dating, je trouvais intéressant d'aller voir comment ça se passe, d'éprouver les émotions que cela procure la première fois. Il fallait que moi, Elsa, je vois comment je me sentais physiquement, mentalement, socialement pour pouvoir le retranscrire après : j'avais chaud, j'étais mal à l'aise... C'est un numéro de charme à tout prix, on essaye de se montrer sous son meilleur jour, on sourit, on en fait trop, on parle vite, on est timide, maladroit. On ne veut pas décevoir, en même temps on peut lancer des piques. L'ambiance est à la fois feutrée et très brutale. Même si l'expérience était un peu biaisée pour moi parce que j'avais peur qu'on me reconnaisse.

La dimension fantastique et le climat de froideur qui règnent dans le film sont portés à l'extrême dans ces scènes de speed dating...

Ce qui est fascinant dans ces lieux, c'est que les gens pensent qu'ils peuvent se correspondre parce qu'ils aiment les sorties, la montagne, faire la cuisine... En dix minutes, ils passent de «J'aime les pommes de terres chaudes»à «Est-ce que tu veux des enfants ?». Ils quantifient l'amour... Mais est-ce que, parce qu'on a envie des mêmes choses, on va s'aimer ? Pas forcément.

On est dans une société où l'on s'auto convainc que si Joana aime manger des yaourts et aller à la campagne et qu'elle rencontre Philippe, qui aime aussi les yaourts et la campagne, eh bien il va y avoir du sentiment. Alors que tous les grands romans d'amour, Balzac, Henry James, Albert Cohen... montrent combien l'amour est fragile et mystérieux, combien c'est immatériel de tomber amoureux...

En même temps, je crois que ce n'est pas un hasard si quelqu'un nous plaît. On est conditionné pour être attiré par tel homme, telle qualité. On n'est jamais vraiment libre dans les choix que l'on fait, d'où une certaine efficacité du speed dating, qui repose sur la dimension prévisible de nos attirances.

Réduire l'amour à des questions de goût est aussi une façon d'éviter la question cruciale des sentiments ?

Oui, quand Eloïse revoit Jean-Luc (Bruno Putzulu)au restaurant la première fois, ils parlent presque avec des formules, tout a l'air un peu parfait, presque comme dans un film américain ! Pour moi, ils sont dans des jeux de rôle, ils ne sont pas prêts à donner beaucoup. Elle en fait d'ailleurs la remarque à André (Jacques Bonnaffé): « Il n'y a pas beaucoup d'amour dans tout ça ».

Quelle part avez-vous pris dans l'élaboration physique d'Eloïse ?

Je voyais une coiffure beaucoup plus sage - une raie, des cheveux raides - mais Jean-Marc m'a dit : « Non, ça commence à être le désordre dans sa tête. Je veux qu'elle ait une coiffure plus ample, moins apprêtée ». On m'a donc dégradé les cheveux, pour faire un peu plus sauvage. Quant aux vêtements, je voulais qu'elle porte des vêtements classiques.

Le métier de notaire est un vieux métier, il a quelque chose d'archaïque, on traite de choses graves, d'engagements importants, de successions... J'ai suivi une notaire dans ses journées de travail pendant un mois et demi. Ca m'a beaucoup aidé pour le rôle.
Les films de Jean-Marc sont très ancrés dans une réalité, ils ont une dimension « sociale » et je ne pouvais pas me permettre, de mon côté, de ne pas me renseigner.

Ce n'est sans doute pas un hasard que l'affaire que l'on voit traiter en ouverture du film est l'achat d'un appartement par un couple dont chaque membre apporte une partie des fonds.

L'apport financier de la femme est supérieur à celui de l'homme, mais lui fait comme si elle n'apportait pas plus. Il la gruge un peu et Eloïse en est heurtée. Mais elle voit surtout que c'est un couple qui s'aime, qui achète un bien ensemble, qui arrive à avancer à deux...

Les sentiments qui la traversent à ce moment-là sont indicibles : tout passe par le regard, Eloïse baisse la tête... C'est cette pudeur que j'aime dans le cinéma de Jean-marc Moutout. J'aime sa manière de montrer Eloïse dans sa solitude. On la voit beaucoup seule dans le film : elle repasse le soir, elle met de la musique, elle se démaquille, elle regarde la télé, sort son chemisier pour le lendemain...
Ce sont les rituels d'une fille qui a presque pris des habitudes de vieille fille à force de vivre seule.

Le jugement que nous pourrions porter sur le personnage est sans cesse contrebalancé par le fait que nous sommes tout le temps dans sa tête. Sans être en empathie totale avec elle, nous l'accompagnons...

Jean-Marc est un cinéaste vraiment pudique, il n'aurait pas aimé s'apitoyer sur elle. On voit ses failles, on la sent déstabilisée, on est touché par elle, mais ces moments d'émotions sont en balance avec un regard plus distancé. Jean-Marc ne montre pas ses défaillances, mais le moment après : une larme qu'elle essuie, un geste, un regard...

On comprend Eloïse, on la suit dans ces tunnels que sont les couloirs de l'étude, du speed dating ou de l'hôpital, qui sont presque des parcours mentaux. A certains moments, elle perd vraiment pied. Eloïse est un personnage fort et réfléchi, en contrôle. Elle a une froideur, une assurance professionnelle. Et soudain, elle est bouleversée et dérape.

C'est ce contraste que j'aime chez elle. Il y a beaucoup de violence rentrée en elle. Elle est au bord des émotions, mais ces émotions dont elle est chargée ne sortent pas. Pour moi, ses vertiges sont provoqués par ce trop-plein émotionnel. Elle flanche physiquement parce que moralement, elle est perdue.

Jean-marc Moutout était-il très directif dans ses indications de jeu ?

Jean-Marc trouve que je dégage naturellement une forme de fragilité et qu'il fallait donc construire le personnage dans l'autre sens, me rendre forte. J'ai travaillé ma voix pour qu'elle soit plus grave et assurée - pour mieux la déconstruire dans les scènes de speed dating. Jean-Marc est très à l'écoute, fin, féminin derrière ses airs bourrus.

Loin d'être réduite à une caricature de la célibataire endurcie, Eloïse exprime le mal-être d'une époque...

J'ai l'impression qu'on vit dans une société où il ne faut rien montrer de ses sentiments, il faut être des rocs. On se dit que Jean-Luc était l'homme pour lequel Eloïse était faite : il est avocat, comme elle. Ils se charrient dès la première rencontre, ils parlent donc le même langage.

Ils peuvent vraiment se correspondre. Et non, il disparaît. C'est l'homme qui lui plaisait le plus et c'est celui qui s'en va. Les personnages fuient dès qu'ils voient l'amour arriver. A 36 ans, Eloïse prend conscience qu'elle plaît toujours beaucoup mais qu'elle ne sait plus comment faire, que le temps est compté. Elle entre dans la quête effrénée de trouver la bonne personne.

Mais qu'est-ce que ça veut dire, la bonne personne ?

Que pensez-vous du fait qu'elle finisse par « faire sa vie » avec André ?

Jean-Marc et moi ne sommes pas d'accord sur la fin. Pour moi, c'est une forme d'abdication, presque un choix par dépit. À l'âge qu'elle a, il est temps de faire des enfants, et elle les fait. Elle se laisse emporter par André parce que c'est lui qui est là quand elle est au bout du rouleau. Elle se dit : « Si un homme m'aime pour ce que je suis et qu'il est une épaule, eh bien je vais y aller ».

Mais ce que je trouve génial, c'est la dimension perverse du film, cette fin complètement ouverte où Eloïse continue à rencontrer d'autres hommes.Non par addiction, mais pour l'excitation de la première fois, d'un début d'histoire, cette petite chose qui fait que l'on va aller vers un inconnu. Eloïse s'arrange avec ses désirs. Elle a fait ce qu'elle avait à faire - des enfants - et elle garde un jardin privé : entre5 et 8, elle a le droit de ne rendre aucun compte. Elle est même un peu cynique car apparemment, André est au courant de ses rencontres.

Propos recueillis par Claire Vassé.
 

Box-office au 08 Janvier 2010

  • Paris 14h : 348 entrées

  • 1ère semaine France : 53 087 entrées