Notes de Prod. : La Femme invisible

    en DVD le 03 Février 2010

Entretien avec Julie Depardieu et Agathe Teyssier

Quel a été le point de départ de La Femme invisible ?

Agathe Teyssier : Je suis partie de cette idée assez commune de se sentir invisible, d’avoir l’impression que personne ne vous remarque, de ne pas être acteur de sa propre vie. J’ai pris cette idée au pied de la lettre et je l’ai creusée. J’ai construit le film comme une réflexion sur ce thème, pas comme une histoire linéaire classique. Il avance bien sûr, et il se dénoue, mais c’est davantage un portrait qu’un film à intrigue ou qu’un film de super héros à l’américaine.
J’ai l’habitude de dire que le film finit là où commence un film américain ! Même si j’ai utilisé les codes du film de super-héros (dont on reconnaît la progression : découverte du don, refus de s’en servir, puis acceptation de sa singularité et naissance du héros) ce qui m’intéresse c’est de traiter sur un mode surnaturel et humoristique les difficultés psychologiques d’une jeune femme d’aujourd’hui.

Julie Depardieu : Le dernier court-métrage d’Agathe, A Ta Place, était déjà un portrait. C’est un film très réussi. Agathe joue dedans. Quand je l’ai vu, ça m’a donné entièrement confiance. J’ai simplement demandé à Agathe si elle était bien sûre de ne pas vouloir jouer dans La Femme invisible.

Agathe : Je n’ai jamais douté de ça. En fait je déteste jouer. Je l’ai fait dans mon court-métrage parce que c’était la solution la plus simple. J’ai fait un peu de théâtre, j’ai joué dans quelques films, mais je ne me suis jamais sentie vraiment actrice. Et puis j’ai la chance d’avoir trouvé en Julie mon alter ego. Il y a une scène qui est vraiment tirée d’un souvenir réel : un jour, alors que je jouais dans une pièce de boulevard pas très glorieuse, ma grand-mère est venue me voir. Je revois encore son visage consterné, et je ressens encore le vide qui m’a envahi quand j’ai vu son visage au milieu du public.

Le film est un peu autobiographique, alors !

Agathe : C’est dans le titre « d’après une histoire vraie ». Je ne peux pas dire le contraire mais en tout cas, ma démarche ne l’est pas. Après coup, je m’aperçois qu’il est nourri de ma propre histoire, mais quand je l’écrivais, je n’avais pas la sensation de vouloir régler des comptes ou de raconter ma vie. Je ne l’ai toujours pas d’ailleurs. L’éternel problème de l’estime de soi appartient à tout le monde !

Comment avez-vous abordé le rôle, Julie ?

Julie : J’ai une approche très intuitive des rôles. La première chose que j’ai su, c’est que je ne voulais pas briller,je voulais être ordinaire. Il fallait que je ne ressemble à rien pour disparaître. Lili n’est pas du tout dans la séduction, elle ne sait même pas ce que c’est.

Agathe : C’est courageux de ta part, car il y a beaucoup d’actrices pour qui un rôle est toujours l’occasion d’être belle.

Julie : Pas moi. En ce qui me concerne, j’ai une approche très animale. Je suis comme un chien. Je ne voulais pas aller chez le toiletteur.

Agathe : Ce que j’apprécie beaucoup chez Julie, c’est qu’elle fait rire et qu’elle émeut en même temps. C’est très rare. Je savais qu’on allait tout de suite être en empathie avec elle. C’était très important que Lili soit attachante. Et puis je me doutais que Julie allait se sentir concernée par le sujet. Le poids de la famille, elle connaît.

Julie : Le film est unique, ce qui est de plus en plus rare de nos jours. Il ne ressemble à rien et c’est un compliment à notre époque où malheureusement beaucoup de films se ressemblent.

Agathe : Le film a ses défauts mais il est libre, et j’en suis très heureuse. C’est mon premier long-métrage, et j’ai sûrement eu, comme beaucoup de cinéastes débutants, l’envie d’exprimer beaucoup de choses. En tout cas,je suis contente d’avoir pu prendre des risques, d’avoir cherché, d’avoir essayé des choses avec plus ou moins de bonheur. Personnellement, je suis plutôt motivée par l’idée d’expérimenter. Pour moi, un film, ça n’est pas un produit de série, manufacturé, mais quelque chose d’organique, qui évolue tout au long du processus de création. Un prototype, avec les risques que cela contient.

Pouvez-vous nous donner un exemple concret de ces risques ?

Agathe : Le fait que le personnage que joue Julie soit invisible aux yeux des autres personnages, mais visible aux yeux des spectateurs était un grand défi. Je voulais rester dans son point de vue, dans la confidence de son invisibilité, au contact avec cette expérience tout à fait banale du sentiment d’inexistence. Tout l’enjeu est là : faire intervenir l’extraordinaire dans un dispositif de mise en scène très simple, sans artifices.

Julie : Ce que j’aime dans le film d’Agathe, c’est qu’elle s’attaque avec beaucoup de légèreté à un sujet très complexe. En quoi notre destin découle t-il de notre histoire familiale ? Dans quelle mesure sommes-nous libres de devenir qui nous sommes ? Est-ce qu’on choisit ? Qu’est-ce qu’on choisit ? Ce sont des questions qui appartiennent à tout le monde, et les difficultés que connaît Lili sont un vrai dénominateur commun.

Le film s’amuse à mélanger les genres. Il contient du burlesque, du vaudeville, du fantastique,et même du drame psychologique.

Agathe : Oui. Mon idéal de cinéma, c’est Jerry Lewis chez Bergman ! J’ai du mal avec le naturalisme pur et dur.J’aime le décalage, la fantaisie. Mais je pense que ce décalage ne peut fonctionner que si le propos est sérieux. C’est pour ça que j’ai voulu prendre l’histoire de cette fille au premier degré. Lili vit ses disparitions comme un échec, une solitude, un trouble somatique qui l’empêche de vivre comme tout le monde.

Julie : Oui. Elle ne parvient pas à habiter sa vie, et donc elle laisse une place énorme à plein d’autres gens, trop,qui l’envahissent : sa famille, ses ancêtres, la petite fille qu’elle était… Et quand tu laisses la place à trop de monde à l’intérieur de toi, c’est comme un grand siphon où tout se mélange. En apprenant à être elle-même, elle va apprendre à ne pas se laisser trop téléguider par des entités qui la dépassent.

Quand Lili décide de changer le cours de la vie de son arrière-arrière-arrière grand-mère, en l’empêchant de se marier avec celui qu’elle n’aime pas et en l’aidant à choisir le père de son enfant, elle semble passer de l’état d’actrice invisible à celui de metteur en scène…

Agathe : On peut le lire comme ça mais c’est vraiment votre interprétation ! Moi, ce qui me passionnait, c’est que dans le même film co-existent des entités de nature différente, comme des fantômes, des personnages vivants, l’enfant qu’on a été… Je voulais donner corps à tous ces « gens » qui sont à l’intérieur de chacun de nous, et les faire parler ensemble.

C’est pour ça que la grande idée du film c’est qu’on puisse voir Lili bien qu’elle soit invisible !

Julie : Oui, car dans le film, c’est l’invisible qui nous est surtout donné à voir : les ancêtres, la petite fille…C’est comme le professeur qui représente quelque chose en toi qui en sait plus sur toi que toi-même. Quelque chose qui normalement est également invisible.

Agathe : C’est vrai que le professeur en sait beaucoup trop sur Lili pour être l’équivalent d’un psy réel. Il a toujours un temps d’avance sur elle. Mais je pense que notre inconscient a souvent un temps d’avance sur nous.

Julie : Hou la la ! Attention, on se met à parler de choses très sérieuses alors que c’est quand même un film où on rit beaucoup, enfin je l’espère.

Mais ça n’est pas une comédie classique pour autant. Si on rit c’est parce que votre regard, Agathe, est décalé, parce que le fait d’incarner des mondes invisibles entraîne des situations comiques…

Agathe : Mais c’est quand même une comédie dans le sens où pour jouer le rôle de Lili, Julie a accepté de faire le clown sans avoir peur d’être ridicule.

Julie : Oh il n’y a pas que moi ! Il faut voir ce que fait Charlotte Rampling ! La femme la plus sensuelle des années 80 qui se retrouve à bouffer son sandwich dans un break improbable. Elle aussi a joué le jeu. Quand j’ai vu le film, j’ai dit à Charlotte : on a bien fait. On a joué dans un film qu’on n’a pas déjà vu et qui sait où il va.

Agathe : Tous les acteurs ont joué le jeu d’une manière formidable. Je voulais des acteurs qui jouent de manière naturaliste dans un film décalé. Quand j’ai cherché la comédienne pour jouer mamie, j’ai dit à Richard Rousseau, le directeur de casting : je voudrais Marlon Brando dans Le Parrain. Il m’a répondu : Micheline Dax. Il avait raison.

Quand Lili se force à être secrétaire, elle fait comme beaucoup de gens, sauf qu’elle, ça se voit. Là aussi, on peut rire, mais au fond c’est plutôt triste.

Agathe : Elle pense que pour être secrétaire, il faut s’habiller comme elle croit qu’une secrétaire s’habille. Elle essaie d’être comme tout le monde et elle se force. Mais elle se trompe. Personne n’est comme tout le monde.

Julie : En même temps, c’est un passage obligé puisque ça va lui permettre de devenir elle-même.

Agathe : C’est plus qu’un passage obligé. C’est le traitement que lui administrent le professeur et Rose pour l’aider à accepter sa singularité. Ce moment du film n’a de sens que si l’on comprend les intentions« thérapeutiques » qui sont derrière : vivre soi-disant normalement. C’est un sujet qui me tient à cœur parce que je pense que dans le monde actuel, ça n’est pas facile d’assumer qu’on est unique. On est classé,étiqueté, mis dans des cases, des moules, des tribus… C’est comme faire un film personnel ! Le temps est plutôt aux remakes, aux biopics, aux script-doctors, aux formatages conscients ou inconscients…La liberté n’est pas vraiment à la mode aujourd’hui…

En même temps, être soi-même, dans votre film, c’est devenir un super héros. Ça n’est pas donné à tout le monde.

Agathe : Mais ça n’est pas donné à tout le monde d’être soi-même ! Je pense qu’on est tous les super héros de sa propre vie. Ça demande tellement d’effort de trouver sa bonne place, sa juste place dans le monde, d’assumer son destin sans tomber dans le cynisme ou le ressentiment. Etre un super-héros c’est une métaphore amusante de l’accomplissement idéal. C’est parvenir à utiliser son don pour agir dans le monde et sur le monde.

Julie : Sur le tournage, je me demandais où on allait avec cette histoire de super héros. En voyant le film, je trouve ça limpide. Lili devient la super héroïne qu’elle est. Henri, lui, trop fusionnel est en passe de devenir lui aussi un super héros :l’homme glu ! Et puis la dernière scène avec Jeanne Balibar est tellement drôle.

Agathe : Ce que j’aime dans l’idée du super héros, c’est que l’accomplissement, ça n’est pas l’acceptation de la réalité prosaïque, qui peut confiner au renoncement. C’est encore un rêve de soi-même, une projection, comme l’impression d’être invisible aux yeux des autres. Mais cette fois-ci, c’est une image de soi-même positive,héroïque, justement.

C’est une image de l’artiste ?

Agathe : Non, justement, je pense que tout le monde peut s’accomplir, sans forcément passer par la création. Il y a des tas de dons qui ne sont pas artistiques. Mais c’est un chemin difficile.

Encore plus quand on est une femme ?

Agathe : Dans le cas de Lili, elle est issue d’une lignée de femmes qui ont sacrifié leur vie personnelle pour rentrer dans le moule de la bonne épouse, de la bonne mère.C’est quelque chose de très répandu. Les jeunes femmes d’aujourd’hui doivent souvent faire des efforts pour ne pas se sentir coupables de ne pas correspondre à ce modèle parfait.C’est pour ça que le vrai déclic, c’est une transsexuelle qui le lui donne. Comme Lili, Madame Moreno se bat pour être la femme qu’elle sent qu’elle est au fond d’elle-même. Je tenais beaucoup que ça soit elle qui provoque chez Lili le déclic dont elle a besoin. Et je tenais aussi à ce que ça soit une vraie transsexuelle, que ça se voie. Tout le monde le voit sauf Lili.

Julie : Ce que j’aime dans le film c’est que le résultat ressemble à l’aventure de sa fabrication. Il ne ment pas, il n’essaie pas de se déguiser en ce qu’il n’est pas. Exactement comme Lili.
 

Box-office au 08 Janvier 2010

  • Paris 14h : 116 entrées
  • 1er jour IDF : 491 entrées
  • 1ère semaine IDF : 3 599 entrées
  • Cumul IDF : 4 636 entrées

  • 1ère semaine France : 4 703 entrées
  • Cumul France : 4 703 entrées